Reporters : Sur des sites Internet, des véhicules neufs se retrouvent sur le marché de l’occasion à des prix largement supérieurs à ceux des concessionnaires. Comment expliquez-vous cela ?

Séfiane Hasnaoui : Le marché en Algérie est libre. Il est régi par une loi simple, celle de l’offre et de la demande. Sur certaines plateformes Internet, vous trouvez des prix supérieurs à ceux de référence du marché, les gens sont libres de positionner le prix qu’ils souhaitent et les acheteurs sont libres d’accepter ou non. Aujourd’hui, c’est au marché de décider finalement quel est le meilleur équilibre possible. Effectivement, dans un environnement où les équilibres sont perturbés, autrement dit, où l’offre devient inférieure à la demande, le marché se dérégule et nous avons, c’est vrai, des effets de distorsion au niveau des prix. Malheureusement, ce sont des conséquences normales dès lors qu’un marché est perturbé.

 

Considérez-vous, en tant que président d’AC2A, normal que des véhicules sortis d’usine soient proposés sur le marché de l’occasion, comme la Sandero à 10 et au plus 50 km au compteur ?
D’abord, quelle est la définition d’un véhicule neuf ou d’occasion ? Au regard de la loi, il s’agit d’immatriculation dans le délai de 12 mois à partir de son importation ou sa mise en production. Un véhicule même s’il a un kilomètre au compteur, s’il est immatriculé, est un véhicule d’occasion. Pour l’achat de ce véhicule, il faudra procéder au transfert de propriété au niveau de la daïra. Vous faites référence à des véhicules qu’on peut trouver sur des réseaux dits « parallèles », qu’il s’agisse de souk, de plateformes internet ou même sur le bord de la route, avec un papier collé à l’avant. Du moment où il en est propriétaire, c’est son droit le plus absolu consacré par la Constitution en Algérie. Ce qui est gênant, en réalité, c’est que certains véhicules se retrouvent dans certains canaux de vente à des prix qui ne sont pas en phase avec les prix réels, en tout cas ceux de la maison mère. Il s’agit d’une distorsion entre l’offre et la demande où on crée des phénomènes de pénurie de manière artificielle ou réelle et on fait monter les prix de ce qu’on appelle l’occasion. Ce n’est pas normal, mais l’explication est logique.
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Cela participe-t-il à l’anarchie du marché de l’automobile ?
Cela participe à une anarchie de revente de biens de consommation ou de biens d’équipement quel que soit le produit. Dès lors que vous avez une offre perturbée, soit par des quotas soit par d’autres dispositifs, il y a distorsion. Il y a des personnes, malheureusement, qui profitent de cette situation pour faire monter les prix. J’invite l’ensemble de nos membres à bien respecter à travers leurs réseaux de distribution et le canal traditionnel de vente, mais j’invite aussi et surtout les clients à se rapprocher des concessionnaires.

 

N’est-ce pas du ressort du Conseil de la concurrence d’intervenir sur ce genre de cas ?
Je ne pense pas. Si, effectivement, on se rendait compte que c’est un procédé qui est mécaniquement organisé par une entreprise ou plusieurs, le Conseil de la concurrence a tous les droits d’intervenir et il doit le faire. Par contre, s’il n’y a aucune mécanique organisée et c’est uniquement une distorsion de l’offre qui est entretenue par un individu, le Conseil n’interviendra pas.

 

Même s’il s’agit d’un produit éligible au crédit à la consommation qui fait l’objet de cette distorsion ?
A partir du moment où le véhicule est monté en Algérie, il est éligible au crédit à la consommation. Aucun doute là-dessus ! La loi le précise. Seuls les véhicules neufs fabriqués en Algérie sont éligibles à ce crédit. Remettre en cause la propriété individuelle est un danger !

Peut-on savoir combien de concessionnaires ont déposé de dossiers pour créer des usines de montage automobile ?
Honnêtement non ! On ne peut pas avoir de chiffres parce que chaque membre ne s’oblige pas à communiquer cette information, et pour cause beaucoup de dossiers sont en maturation. Ensuite, il ne faut pas oublier que certaines annonces ont été faites comme Sovac, Nissan Algérie, dont je suis le représentant. Nous échangeons avec le ministère de l’Industrie depuis plusieurs mois, le dossier est arrivé à maturation. J’espère conclure dans les prochaines semaines. Nous avons deux projets industriels : un avec Nissan de montage de véhicules en Algérie sur lequel nous travaillons depuis plusieurs mois à la fois pour être en phase avec la réglementation en termes d’intégration, mais surtout de dimensionner le projet pour qu’il soit structurant pour notre économie et pérenniser nos investissements sur le long terme. Nous avons un deuxième projet qui est lancé avec un partenaire turc dans une joint-venture de fabrication de pièces et composants automobiles, TAPCO Algérie. Nous serons fournisseurs de Renault. L’usine, qui est entrée en production de 14 pièces et composants pour ce constructeur, sera intégrée à notre usine Nissan. Nous serons également fournisseurs pour d’autres constructeurs.

Que reste-t-il à faire dans le secteur de l’automobile en Algérie ?
L’automobile est un des secteurs le plus structurants dans le monde. C’est pour cela que le gouvernement appuie sur ce secteur. Ce n’est pas seulement une question de fierté d’avoir un véhicule fabriqué en Algérie. L’automobile structure une industrie par sa sous-traitance très diverse. Il s’agit de centaines de milliers de composants et de pièces. Derrière, il y a du plastique, du verre, du métal, des pièces moteurs, de l’ingénierie, de la recherche et développement (R&D), en plus des dérivés. Le secteur de l’industrie automobile est le plus grand créateur d’emplois dans le monde. Donc, sa légitimité dans la stratégie industrielle du gouvernement est pertinente. Il reste cependant beaucoup de choses à faire. Les 40% en termes d’objectifs d’intégration locale est un chiffre très ambitieux qui sera compliqué à atteindre, mais il est réaliste. Aujourd’hui, la structuration de l’intégration est un énorme chantier. J’invite les investisseurs à regarder cette approche pour mettre en place un écosystème au travers de l’industrie lourde sur une industrie sous-traitante et structurante sans oublier un troisième élément : notre autonomie industrielle par la R&D, les centres de formation spécifiques et par la mise en place d’une normalisation pertinente pour nous aider à nous mettre à niveau avec les standards internationaux.