Le terme radicalisation décrit un processus par lequel un individu adopte des idées extrémistes et/ou adopte un comportement violent (le terrorisme étant une des expressions de cette violence). Ce processus est évolutif et plus ou moins linéaire selon les modèles, c’est-à-dire qu’il ne suit pas nécessairement des étapes progressives et clairement définies.

Ce processus s’articule autour de quatre dimensions :
1. Les griefs : cette notion décrit le mécontentement personnel qui peut naître de la perte de statut, d’une crise transitionnelle, de la marginalisation économique ou culturelle, ou encore des ségrégations urbaines. Un sentiment d’aliénation ou de victimisation qui peut aussi naître de la perception d’une injustice généralisée : typiquement, l’idée que les populations musulmanes sont en état de siège partout dans le monde. En d’autres termes, les émotions, perceptions et la dimension psychologique occupent une place importante dans la radicalisation de l’individu.

2. Les réseaux : cette dimension décrit les relations familiales ou d’amitiés entre individus ordinaires et radicaux menant à la diffusion d’idées extrémistes, des effets de pression et de dynamiques de groupe, une rupture avec le monde extérieur. La radicalisation se fait le plus souvent par l’intermédiaire d’une socialisation, via des effets de synergies entre les membres d’un petit groupe d’amis ou d’une fratrie.
3. Les environnements conducteurs et structures de soutien : c’est-à-dire les lieux physiques (prisons, camps d’entraînement, lieux de rassemblement formels ou informels) et virtuels (réseaux sociaux, plateformes de socialisation virtuelle) qui procurent un support idéologique, technique et matériel, et solidifient l’engagement des individus radicalisés.

4. L’idéologie : la dimension idéologique, ou celle de la croyance, est la plus controversée et mérite un développement plus détaillé :

4.1. L’idéologie n’est pas un agent : contrairement à une idée courante qui veut qu’un individu soit totalement « agi » par ses croyances, la manière dont l’idéologie participe au processus de radicalisation est plus ambivalente. Le plus souvent, elle n’émerge pas comme un facteur déclencheur au début d’un processus, mais plutôt comme la dimension narrative ajoutée au sein d’un environnement conducteur. Elle est l’ingrédient nécessaire pour que le souffle monte, mais pas la cause de son existence. Très schématiquement, l’itinéraire d’un individu se radicalisant passe par trois phases : a) un état de crise, de recherche de sens et d’appartenance, souvent associé avec une perte d’estime de soi ; b) une offre, par un membre d’un réseau social ou d’un groupe radical, d’une manière de se reconstruire une identité, une quille et un gouvernail réduisant le roulis de l’incertitude identitaire et de l’anomie ; c) l’adoption de l’idéologie djihadiste qui sert ensuite d’outil pour justifier transgressions et violence, et rationaliser un choix fait initialement pour un ensemble de motivations tendanciellement plus opportunistes et émotionnelles qu’utilitaristes et rationnelles.

4.2. L’idéologie est une boîte à outils : elle représente un ensemble de ressources discursives et symboliques qui sont convoquées par les acteurs pour ordonner leur vision du monde, justifier et cadrer l’action. Le fait d’embrasser une idéologie radicale n’implique pas nécessairement le passage à la violence, et celui-ci peut se faire sans l’adoption d’un système de croyances cohérent. L’acteur n’est pas une marionnette passive au service d’une idéologie : il négocie avec et s’approprie le bagage théorique qui lui est fourni, le mélange avec ses propres fantasmes, s’adapte à son environnement et, last but not least, choisit parfois de rompre avec ce répertoire ou de quitter sa nouvelle chapelle. Nous comptons d’anciens islamistes radicaux parmi les meilleurs spécialistes du phénomène.

4.3. Corrélation plutôt que causation : si les idées ne causent pas la radicalisation violente, elles sont néanmoins essentielles pour comprendre le phénomène : l’idéologie radicale contribue à la rupture d’un individu avec la société, à identifier l’ennemi, à justifier le dépassement du statu quo par la violence et à inciter au sacrifice rédempteur. L’idéologie explique les formes que prend la violence, ses victimes et ses cibles, les symboles, le langage, l’esthétique qu’affectent les acteurs. En somme, l’idéologie contribue à délimiter le faire et le croire d’un acteur dans un temps et un contexte donné.