Les récentes commémorations des anniversaires de l’offensive du 20 août 1955 du nord constantinois et du congrès de la Soummam de 1956, à l’enseigne officielle du « jour du moudjahid » ou sous des auspices partisanes, auront sans surprise reconduit les clivages politiques convenus de minorisation de la contribution historique de Zighoud Youcef et de surexploitation – au nom de la démocratie, de la laicité ? – de la figure de Abane Ramdane.

Par abdelmadjid merdaci
Il est néanmoins constant qu’au-delà de ces divergences désormais admises, existe un consensus, tacite pour le moins, sur l’occultation des enjeux et de la portée de la réunion du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) entre le 20 et le 28 août 1957 dans les salons d’un grand hôtel cairote.
Qu’est ce qui, aujourd’hui, six décennies plus tard, expliquer la chappe de silence qui continue de peser, de tous les horizons politiques, sur ce CNRA ? La réunion du Caire n’est pas, c’est une évidence, inscrite au calendrier des fêtes légales et ne figure pas non plus à l’agenda des oppositions. D’être, d’une certaine manière, tenu pour un non évènement commande alors la plus grande attention à ce qui avait pu se passer, ce qui s’était dit et décidé et notamment à ceux qui y furent associés.
C’est parce qu’il jure avec les conséquences de longue portée de la réunion du Caire d’août 1957 que le silence observé continue, à bon droit, de susciter des questions.
Pour autant qu’elle pouvait paraître régulière,la réunion du CNRA se tenait dans un contexte difficile du point de vue du cours de la guerre – pouvoirs spéciaux, délégation à l’armée des pouvoirs civils, extension des camps de détention, banalisation de la torture et des exécutions sommaires- qui avait contraint le CCE (Abane, Krim, Benkhedda, Dahlab) à quitter le territoire national.Outre que cette exterritorialité pouvait déroger au principe édicté un an auparavant de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur, c’est un CCE objectivement affaibli – notamment par la disparition de Larbi Ben M’Hidi- qui s’installe à Tunis où il aura à devoir s’opposer à l’entreprise de déstabilisation de Ahmed Mahsas, un proche de Benbella.

D’Ifri au Caire
Il fallait aussi, en effet, procéder au remplacement de Ben M’Hidi et l’argument aura suffi à Krim, soutenu par les chefs militaires membres du CNRA, pour soutenir la nécessité de convoquer le CNRA
Le CNRA, tel qu’issu du congrès de La Soummam, instance supérieure de la direction du FLN et de la guerre, se composait de trente-quatre membres, dix-sept titulaires et dix-sept suppléants, et sa tenue était ordonnée statutairement.
Il ne pouvait ainsi délibérer en toute régularité qu’en présence d’au moins douze de ses membres, entre titulaires et suppléants, et le fait est que trois membres éminents de l’instance – Benboulaïd, Ben M’Hidi, Zighoud – étaient décédés et que deux membres suppléants – Louanchi, Lebjaoui- étaient en prison.
Le constat marquant de l’ouverture des travaux du CNRA portait sur la présence et la participation d’éléments non qualifiés statutairement à y prendre part, des officiers de l’ALN de l’intérieur parmi lesquels Houari Boumediène. Il ne fait pas de doute que ces présences avaient fait l’objet d’un arbitrage préalable qui ne peut être rapporté qu’à l’affaiblissement du CCE depuis sa sortie d’Alger,celle de Boumediène ne pouvait tenir que de l’intercession de son chef de zone Boussouf . Sans remettre en cause le statut de militants des nouveaux entrants au CNRA, c’est bien des chefs militaires qui sont imposés au CNRA et cela aura aussi des conséquences sur la teneur des travaux. Les écrits se rapportant au CNRA du Caire s’accordent sur le rôle décisif qu’y joua Krim Belkacem, qui avait pour lui d’être non seulement membre du CCE mais aussi et surtout d’être le dernier dirigeant en liberté du comité des six fondateurs du FLN. Il avait placé la rencontre sous le signe de la revanche «des maquisards» ou, selon certains auteurs, des « novembristes».

La revanche des maquisards
Il faut revenir, à ce sujet, au congrès de la Soummam et à ses décisions politiques, notamment en ce qui concernait la composition de la nouvelle direction du FLN. Les représentants de la zone nord du Constantinois furent parmi les premiers à en contester la légitimité. «Tu as fait entrer dans la direction de la révolution ceux qui nous avaient combattue le 1er novembre», soutenait Amar Benaouda Mostefa dans une forte interpellation de Abane à la clôture du congrès.
Dans un courrier adressé au CCE, Ahmed Benbella dénonçait «les nouveaux entrants» au sein de la direction, les uns et les autres se revendiquant de la seule légitimité du 1er novembre, entendre par là ceux qui avaient fait le coup de feu au lancement de l’insurrection. La controverse portait sur l’intégration au sein du CNRA de représentants de l’ex-UDMA (Abbas,Francis), de oulémas (Tewfik El Madani,Mezhoud)et plus particulièrement d’anciens dirigeants centralistes. Il ne fait pas de doute que la promotion au sein du CCE de deux figures du comité central du MTLD, celle notamment de son ancien secrétaire général Benyoucef Benkhedda, n’agréait guère aux anciens de l’OS encore marqués, pour la plupart d’entre eux, par les effets de la crise de l’OS dans leurs rapports avec la direction du parti. Dans un entretien accordé au quotidien national «La Tribune», Benyoucef Benkhedda signalait qu’à la date de décembre 1955, tous les dirigeants du comité central avaient intégré le FLN et il convient de rappeler que Hocine Lahouel, figure emblématique du courant centraliste, et M’Hamed Yazid qui avaient rejoint le Caire la veille de l’insurrection avaient été parmi les premiers dirigeants du MTLD à intégrer le FLN. Au Caire, Krim reprendra le flambeau légitimiste de novembre au nom de la réhabilitation des maquisards.
Du coup les questions de savoir pourquoi Krim n’avait pas soutenu la thèse novembriste défendue par les deux représentants du Nord Constantinois, pourquoi il s’était rallié aux thèses de la plateforme et ne s’était-il pas opposé à l’entrée des centralistes,notamment, dans les instances de la direction peuvent se poser. Le congrès de la Soummam, qui avait avalisé le contenu de la plateforme était composé pour rappel de cinq chefs militaires, Krim, Zighoud, Ben M’Hidi, Ouamrane, Bentobbal, et d’un politique,Abane.

La fin politique de Abane
Ceux qui focalisent sur les énoncés de primat de l’intérieur sur l’extérieur, du politique sur le militaire, ont sans doute raison d’y voir l’une des inflexions majeures décidées par le CNRA du Caire, et il convient de revenir à la lettre même de la résolution qui stipule :
« Par ailleurs, le CNRA, dans le but de dissiper toutes les équivoques a voté à l’unanimité la résolution suivante. Considérant que certaines positions affirmées par le congrès d’août 1956 ont reçu une interprétation équivoque. Considérant que la révolution algérienne doit être dirigée dans la clarté,condition essentielle pour maintenir l’unité des rangs.

Le CNRA affirme
Tous ceux qui participent à la lutte de libération,avec ou sans uniforme, sont égaux. En conséquence il n’y a pas de primauté du politique sur le militaire ni de différence entre l’intérieur et l’extérieur. Tous les membres du CNRA sont titulaires». Abane Ramdane et le colonel Dehilès se sont abstenus durant le vote.
Cette résolution consacre bien une défaite politique de Abane Ramdane,qui sera seul à émettre des protestations. «Seul Abane, note Dahlab, essaya de s’insurger Nous ne lui apportâmes aucun soutien».
L’élimination de Benkhedda et de Dahlab du nouveau CCE, l’affectation de Abane à la direction de l’organe du FLN, « El Moudjahid », signaient bien un nouveau cours dans la direction du Front. Toutes thèses égales par ailleurs, le CNRA du Caire prend sens de mise en minorité politique de Abane et, par extension, de ceux que l’on allait qualifier de «politiques» ou de «civils». Pour rappel Abbas et Tewfik El Madani participaient à la tenue de ce CNRA.. S’agissait-il aussi d’une remise en cause du contenu de la plateforme de la Soummam et des orientations qu’elle avait données à la direction de la lutte ?
A bien y regarder la base politique du FLN validée par le congrès d’août 1956 n’allait connaître aucune modification notable et, bien plus, sera de fait reconduite dans la formation des nouvelles instances qui confirmera la présence des anciens de l’UDMA, des oulémas et élargirait même celle des centralistes.
Le CNRA était ainsi porté de trente-quatre membres à cinquante-quatre alors que le CCE passait de cinq à neuf dirigeants et c’est à ce niveau que pouvait se lire le nouveau rapport de force.
Cinq chefs ou anciens chefs de wilaya – Krim, Boussouf, Bentobbal, Ouamrane, Mahmoud Chérif- étaient adoubés par le CNRA dans le nouvel exécutif aux côtés du Dr Lamine Debaghine, de Ferhat Abbas et de Abdelhamid Mehri, ancien membre du comité central du MTLD, qui représentait le FLN à Damas.
Entrés dans cette formation, les anciens dirigeants détenus en France – Ait Ahmed, Khider, Benbella,Boudiaf,Bitat- qui avaient été,à l’exception d’Ait Ahmed,pour le moins réservés vis-à-vis des conclusions de la Soummam et particulièrement à l’égard de Abane Ramdane.

Le tournant du Caire
Il faut assurément décanter le tournant consacré par le CNRA du Caire en relevant, en particulier, le réel primat de la collégialité – qui allait empêcher notamment Krim d’accéder à la direction du Front-et qui marquera, quelques mois plus tard, le destin tragique de Abane.
Le CNRA du Caire avait clairement signé la mort politique de Abane Ramdane comme animateur et catalyseur de la lutte du FLN et les témoignages concordants front état d’une manière de dissidence de Abane, suspecté même de fomenter une tentative de rebellion des hommes du commandant Hadj Ali.
On sait que le cas Abane avait fait l’objet de délibérations du CCE – à tout le moins des chefs militaires- et qu’il avait été convenu de le mettre aux arrêts.
Qui a finalement décidé de sa mise à mort dans le piège de Tétouan ? Dans un débat public, lors d’un colloque tenu à l’université de Paris-Jussieu , l’historien Mohamed Harbi, interpellé sur la question fera une réponse sans ambiguïté : « sans l’aval des chefs kabyles – entendre notamment Krim ,Ouamrane, Amirouche ( Nda) – Abane n’aurait jamais été exécuté».
Aujourd’hui, c’est la polémique politique qui brouille l’inévitable controverse historique. La focalisation sur la personnalité de Boussouf – effectivement responsable des auteurs directs du crime- ne suffit pas à trancher les questions de qui savait, qui avait formellement décidé. S’exprimant dans les colonnes de la presse nationale Lakhdar Bentobbal affirme s’être opposé à l’exécution, ce qui confirme ainsi que l’option fut bel et bien discutée.
En tout état de cause, la disparition tragique de Abane signait, quant au fond, la profonde mutation des conditions de lutte, un changement de culture politique informé par d’autres objectifs que les seules indépendance et souveraineté nationales.

L’origine de l’autoritarisme ?
Qu’est ce qui change au Caire et qui fait que l’on doit parler d’un avant et d’un après CNRA d’août 1957. ? Moins les orientations stratégiques arrêtées à Ifri – contrairement à ce que soutiennent des simplifications admises- que l’émergence irréversible de la question du pouvoir et de son exercice dans les instances du FLN. Au-delà du code convenu de la querelle de légitimité, c’est bien l’accès au pouvoir de décision,la capacité de contrôler le mouvement de résistance et ses acteurs qui informe sur les enjeux de la direction du FLN.
Cette évolution marque bien le passage de la phase du primat des convictions à celui de la culture politique du pouvoir. Le FLN n’est plus dans la gestion militante originelle et se projette désormais, après trois années pleines de résistance, dans une nouvelle étape paradoxalement portée le congrès de la Soummam. L’institution formelle de l’ALN et sa hiérarchisation, la mise en place de nouvelles instances politiques de base, signent la mise en place virtuelle d’un Etat à diriger, à consolider et légitimer. Ce basculement, au moment de l’extension de la guerre, était-il compatible avec le formalisme démocratique ?C’est sans doute l’une des questions qu’avait eu à trancher le CNRA du Caire.
Peut-on alors dater de la réunion du Caire la formation d’une culture politique autoritaire ? Poser la question confirme, à tout le moins, que la réunion du CNRA d’août 1957 au Caire, fut rien moins qu’ordinaire. <