Journaliste, homme de lettres et éditeur, Lazhari Labter est aussi un fou de BD et un observateur attentif de tout ce qui bouge dans la bulle algérienne depuis des années. A son compteur, des dizaines d’articles de presse sur la bande dessinée «DZ» et un ouvrage de référence sur ses auteurs et ses thèmes : «Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009». Entretien.

Reporters : Vous qui êtes un observateur avisé et souvent actif en tant que passionné de bande dessinée, présent au Fibda depuis sa création, quel regard portez-vous sur cette manifestation dédiée au neuvième art et comment percevez-vous son évolution depuis une dizaine d’années ?
Lazhari Labter : J’ai été effectivement présent au Festival international de la bande dessinée d’Alger (Fibda) de sa première édition en 2008 à celle de 2015 en tant qu’éditeur spécialisé dans la bande dessinée et la littérature de jeunesse. Depuis que j’ai mis un terme à mon «aventure» d’éditeur, je me rends au Fibda comme simple visiteur, passionné par la bande dessinée et en tant qu’observateur de son évolution, notamment en Algérie. Je pense que la création du Fibda a permis à l’Algérie de renouer avec le neuvième art et de rendre sa visibilité à la BD algérienne après la longue parenthèse qui a duré de longues années. Il était naturel que l’Algérie, qui a connu un développement de la bande dessinée inégalée en Afrique et dans le Monde arabe, dans les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt, renoue avec cet art considéré partout dans le monde comme un art à part entière. Malheureusement, il faut se rendre à l’évidence, le développement du secteur de l’édition n’a pas suivi celui du festival. A la 11e édition, nous nous retrouvons toujours sans aucune maison d’édition de bande dessinée digne de ce nom, à l’exception de Z-Link, et sans revue de bande dessinée. Sans éditeurs et sans revues, il ne peut y avoir de relance de la bande dessinée. Le Fibda est l’arbre qui cache la forêt. 

Pensez-vous, aujourd’hui, que le Fibda traduit fidèlement le champ de la créativité de la bande dessinée ou y a-t-il, selon vous, encore des expressions qui restent en marge et qui méritent d’être mises en avant ?

Le Fibda a constitué un pont entre les générations de créateurs et permis de faire la jonction entre celle qui a fait les beaux jours de la bande dessinée algérienne et celle qui piaffait d’impatience pour se hisser au rang des Slim, Haroun, Aider, Aram, Maz, Amouri et tant d’autres. Ce festival a révélé et continue de révéler des «gisements» de bédéistes qui font parler d’eux, et feront, sans conteste, parler d’eux dans les années à venir comme Djamel Bouchenaf, Tahar Aïdaoui alias Natsu, Rym Mokhtari, Narimane Mezghiche, Samir Togui, Amine Benabdelhamid, Atif Naas Araba, Salim Makhlouf, Khareddine Khardouche, Brahim Okba, etc. Comme je l’ai déjà dit, le Fibda a permis à des dessinateurs privés d’espaces de se faire connaître et même pour certains de se faire un nom et d’encourager les talents à se révéler et les vocations à éclore, mais au-delà de la «fête» qui dure quelques jours, le vide est sidéral.

Par le passé, la bande dessinée était considérée comme une sorte de miroir de la société algérienne. On peut citer Slim et d’autres auteurs, également. Est-ce que vous pensez que ceux qui la font aujourd’hui sont toujours dans cette logique de faire de la sociologie ou est-ce que cette approche est seulement réservée au dessin de presse ?

Je pense que chaque époque a ses propres préoccupations, ses propres expressions et ses propres techniques. Il n’y a aucune bande dessinée de par le monde qui ne soit l’expression ou le «reflet» de sa société et de son époque. Si les vétérans comme Aram, Slim, Haroun, Aider et autres Maz ont été le «miroir» de l’Algérie des années soixante et soixante-dix, il en est de même des Sabaou, Louerrad, Mokhtari et autres Sayan qui reflètent leur société d’aujourd’hui.

Il y a aujourd’hui manifestement une véritable dynamique dans la spécialisation d’auteurs algériens dans le manga, est-ce que c’est une expression qu’il faut saluer ou est-ce que vous considérez que c’est uniquement une sorte de mimétisme de ce qui se fait dans le reste du monde et plus spécifiquement au Japon ?

Je pense que les dessinateurs algériens ne pouvaient «échapper» à cette tendance lourde que constitue le manga japonais, coréen ou chinois tout comme leurs devanciers ont été influencés par les écoles franco-belge et américaine. Les mangaska algériens ont su très vite se soustraire au mimétisme et, tout en adoptant la technique du manga, lui ont donné un cachet et un esprit authentiquement algériens. S’emparant des techniques du manga, ils parlent autrement de l’Algérie d’aujourd’hui, leur Algérie que résume parfaitement Saïd Sabaou, le plus «international» des mangaka algériens, révélé à l’âge de 22 ans par son «Mondialé !» Que ce soit dans la collection «Jil manga», génération manga, lancée par Lazhari Labter ou «DZ manga», le manga algérien, publié en français, en arabe et en berbère, s’est imposé comme une marque de fabrique proprement algérienne, unique dans les pays «arabes», qui en sont encore à consommer du manga importé ou adapté. Si unique, qu’Alger s’est offerte, cerise sur le gâteau, le premier «Café manga» suivi de beaucoup d’autres… Aujourd’hui des dessinateurs comme Amir Cheriti, auteur de «Fast and Algerious», «Mon meilleur Ami», «Roda» et «Loundja», Saïd Sabaou, auteur de «Mondialé !» 1 et 2 et «Houma Fighter», Fella Matougi, auteure de «Ghost», «Ma sœur Hayet» et «Révolution» ou encore Yasmine Boubakir, auteure de «Tsubaki» et «Loundja» sont devenus aussi célèbres que les pionniers de la bande dessinée algérienne, voire pour certains plus célèbres. Du festival international d’Angoulême à la comédie du livre de Montpellier, le manga «100 % algérien» a déjà dépassé les frontières de l’Algérie et, consécration suprême, a eu les honneurs du Musée international du manga de Kyoto ! 

Comment expliquez-vous ce paradoxe qui consiste à avoir un marché extrêmement populaire alors que l’édition de la bande dessinée est moribonde ? Qu’est-ce qui ne marche pas, selon vous, et qu’est-ce qu’il faudrait faire pour que la vitalité du marché de l’édition de la BD corresponde à celle du Fibda ?

Il n’y a pas de marché de la bande dessinée pour la simple raison qu’il n’existe pas d’éditeurs de bandes dessinées. Pour que l’édition de bandes dessinées et le marché de la bande dessinée soient au diapason du Fibda, il faudrait adopter une politique nationale de l’édition et du livre soutenue par une volonté politique de mise en place d’une industrie du livre sous-tendue par une vision philosophique et une projection dans l’avenir sur au moins deux générations. Il n’y a présentement ni politique du livre, ni volonté politique et encore moins de vision. On prête à Churchill cette réponse lorsqu’on lui proposa de couper dans le budget de la culture pour aider à l’effort de guerre : «Mais alors, pourquoi nous battons-nous ?» 
En Algérie, les politiques savent-ils au moins pourquoi ils se battent ? Au vu de l’état de la culture qui est la plus haute expression et la plus importante image d’un pays, j’en
doute. 

Beaucoup de personnes défendent aujourd’hui l’idée de la création d’un musée de la bande dessinée algérienne, sachant que nous avons des monstres sacrés dans ce domaine, et il semblerait que nous avons des archives qui sont éparpillées à droite et à gauche, est-ce que vous militez pour cette initiative ?

Absolument. Je peux même dire que j’ai été parmi les premiers à faire cette proposition pour ne pas dire le premier et j’ai même rajouté que j’étais prêt si ce musée voyait le jour à le doter de mes propres archives.

Le festival a pris l’habitude d’associer des opérateurs internationaux, cette année c’est le Canada qui est à l’honneur. Est-ce que vous pensez que c’est essentiel d’avoir recours à ce genre de partenariat ?

Je pense que tous les festivals de par le monde ont besoin de sponsors et de partenaires nationaux et internationaux. Cette ouverture sur le monde est importante de tous les points de vue.

On parle aujourd’hui de l’arrivée en force de l’élément féminin dans la bande dessinée, est-ce que vous confirmez cela et est-ce que vous considérez que c’est une chose qu’il faut encourager, ou alors pour vous, la création n’a pas de genre et que ce qui importe vraiment c’est le talent ?

Je peux même affirmer que c’est une tendance lourde de l’évolution de la bande dessinée algérienne de ces dernières années. Alors que les thématiques des dessinateurs des années soixante-dix et quatre-vingt étaient centrées soit sur la guerre de libération nationale soit sur des sujets sociaux, les bédéistes de la nouvelle génération – née et grandie dans un système ouvert où la liberté d’expression et la critique, devenues possibles grâce aux bouleversements introduits par la révolte populaire d’Octobre-88, étaient pour elle de l’ordre du naturel – brisent ce cadre étroit et étouffant. Créative, imaginative, ironique, audacieuse, impertinente, transgressive, désabusée mais lucide, cette génération de dessinateurs et surtout de dessinatrices – puisque désormais elles comptent autant sinon plus que les garçons – n’hésite pas à sortir des sentiers battus et à bousculer l’ordre établi, y compris sur des sujets sensibles comme l’inceste, que la jeune auteure en vogue Nawel Laouerrad traite dans une de ses histoires. Cette irruption de femmes dessinatrices apportera un souffle nouveau, des visions et des sensibilités différentes à la bande dessinée algérienne d’où elles étaient complètement absentes jusqu’au début des années 2000. 

Vous êtes très attentif à ce qui passe dans l’Education nationale, est-ce que vous tenez toujours à votre proposition d’introduire la bande dessinée comme instrument pédagogique, notamment dans le cycle primaire ?

Absolument. Je pense que la faillite de l’Ecole algérienne dont les programmes «fermés», les méthodes «pavloviennes» d’apprentissage et le bas niveau des enseignants de tous les cycles ne permettant plus de transmettre et développer le goût de la lecture, l’abandon du soutien au prix du livre, la disparition des réseaux de distribution étatiques qui permettaient de maintenir le «prix unique» du livre, la mort de la librairie et sa métamorphose en «fast-food» plus rentable, «l’explosion» de la cellule familiale traditionnelle du fait du terrorisme et de la crise économique, la poursuite du rêve «d’une vie meilleure ailleurs», la fuite des cerveaux et l’exil de l’élite intellectuelle et artistique devant l’horreur quotidienne et l’irruption de la mort dans la vie de tous les jours. Tous ses facteurs conjugués ont donné un coup fatal à la lecture de livres et de BD de la fin des années quatre-vingt à ce jour. Aujourd’hui qu’il y a une volonté manifeste de «revoir» cette école sinistrée dans sa forme et dans son fond, il est certain que la bande dessinée pourra y jouer un rôle très important.

Vous avez vous-même rédigé un travail de la BD sur quarante ans, est-ce que c’est un travail qui vous parle encore et si c’est le cas comment allez-vous le continuer ?

Ne remuez pas le couteau dans la plaie ! Je ne pense qu’à compléter mon «Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009» et j’espère y arriver d’ici l’année prochaine pour être au rendez-vous du 50e anniversaire du neuvième art algérien.