Avant de devenir l’opium des peuples qu’il est aujourd’hui, le sport en général et le football en particulier étaient des armes redoutables dans les mains du peuple même. De nos temps, on subit la puissance du sport avec ses portées politique, économique, voire géopolitique. Jadis, il était utilisé, par les «indigènes» algériens pour «préserver l’identité nationale du temps du colonisateur français». Une époque que le chercheur algérien, Youcef Fates, a retracée à l’occasion d’une conférence organisée par l’Association pour le Développement et la promotion de l’entreprise (ADPE) d’Alger. Et c’était pour le moins passionnant.

Le ludique peut finir par devenir révolutionnaire. Absolument, oui ! L’histoire de la Révolution algérienne le prouve si bien. Et pourtant, la France, du temps où elle occupait nos terres, a essayé, tant bien que mal, de contenir l’activité sportive dans sa globalité pour minimiser les risques d’un retournement de ce qu’elle appelait les Indigènes. Ségrégation sportive, francisation de l’Islam via l’appropriation du croissant et l’étoile, ses symboles forts et les circulaires de restriction dans le fonctionnement des clubs musulmans, tout était ficelé pour que le militantisme ne trouve pas de berceau en le sport. En vain… Pour le conférencier Youcef Fates, l’équipe du Front de libération nationale (FLN) était l’aboutissement d’un long processus. La résultante d’une lutte initiée par les clubs sportifs. Bien avant 1958, année de la naissance de cette glorieuse sélection, qui a fini par internationaliser la cause algérienne dans certains pays arabes, l’Europe de l’Est ainsi que l’Asie du Sud-Est.

A toute finalité un commencement

Monsieur Fates, lors de son exposition, a parlé de «deux temporalités. Celle de la colonisation qui a vu la naissance du sport. Quant à la deuxième période, c’était celle de la Lutte de la libération nationale» en soulignant que «par la suite, il y a eu – naturellement – une nouvelle politique spécifiquement algérienne avec l’émanation de l’Etat souverain algérien nouveau.» Dans le discours du docteur d’Etat en science politique, le but était de «montrer que lors de la période de colonisation, plus particulièrement, le football a joué un rôle fondamental pour la préservation de l’identité nationale et dans le nationalisme. L’équipe du FLN a, pour sa part, joué un double rôle. Au plan interne et au plan international.» D’abord, il fallait noter que «le sport n’avait pas une place centrale à l’époque coloniale chez les Algériens. Il était minoré, voire mal-accepté. Le besoin premier était de survivre. Jouer au football était non accepté par les familles musulmanes algériennes. Sur le plan scientifique, on ne s’intéressait pas vraiment au sport comme aujourd’hui. Sans oublier le statut du corps humain en Islam avec ses restrictions car il ne peut pas être exposé aussi facilement comme aujourd’hui. Il y a ce qu’on appelle la «Awra» avec des choses qu’on ne pouvait pas mettre en évidence.»

Le sport comme arme de lutte et de combat
Néanmoins, loin des chaînes et préjugés, «le sport a été utilisé par les éléments conscients, c’est-à-dire l’avant-garde politique algérienne, comme arme de lutte et de combat au service de la lutte de Libération nationale», explique Fates non sans faire le parallèle avec les Européens qui considéraient que «le sport était l’antichambre de l’armée coloniale. C’est dans les premières associations, celles de gymnastique et d’athlétisme et de préparation militaire avec comme objectif : la défense des territoires de colonisation. On y apprenait le maniement des armes et les sports de combat. Cela donnait des futurs militaires.» Par conséquent, «très peu d’Algériens étaient dans ces sociétés européennes. Une forme de ségrégation sportive parce que la France ne voulait pas préparer des futurs indigènes en leur apprenant le maniement des armes ou développer leurs conditions physiques pour que le lendemain ils se retournement contre le régime. Cette politique était valable pour l’encadrement», a révélé l’Honoraire à l’Université de Paros Ouest  de Nanterre. Ajoutez à cela, il y avait «des circulaires gubernatoriales (émises par l’autorité coloniale et signées du gouverneur général). Il y avait celle de Bordes en 1928 où il est fait obligation aux clubs musulmans d’avoir trois joueurs européens. Ils pensaient que ça allait atténuer la violence qui était née de la confrontation des équipes à l’époque entre les deux camps», raconte le
Dr Fates. Ensuite, devant l’aggravation de la situation, il y a eu la circulaire en 1934 qui obligeait d’enrôler 5 joueurs européens dans l’effectif. C’était toujours peu. Surtout dans les petites villes. A la suite de ça, toutes les élites algériennes vont commencer des revendications en demandant des dérogations mais le responsable des affaires indigènes à l’époque les refusait. C’était une sorte d’exclusion des musulmans lorsqu’ils rencontraient les clubs européens.

Les circulaires abrogées, la structuration peut commencer

Beaucoup trop d’entraves. Mais «en 1936, il y a eu atténuation de ces obligations. En 1947, l’Algérie change de statut en étant scindés en des départements français. Les Algériens deviennent des Français et il y a une égalité. À ce moment-là, ces circulaires tombent en désuétude. Dès lors, les clubs algériens peuvent constituer des équipes homogènes sans Européens. Ce n’était pas facile ni un acquis de jouer au football à cette époque. Certains devaient faire des discours d’allégeance et de loyauté vis-à-vis de la colonisation…», précise l’auteur du livre «Sport et Tiers Monde» en notant que «la peur de l’assimilation et la francisation était permanente. Surtout avec les différentes tendances et courants qui commençaient à émerger. Avec le nationalisme radical de Messali Hadj et l’Etoile Nord-africaine, les élus avec Ferhat Abbas et Bendjelloul qui demandent l’assimilation et les communistes ainsi que les Islahistes. Ces derniers étaient dans la modernité.» Aussi, le football a connu une tentative d’interdiction sur le plan religieux en «ayant recours à l’argumentation qui disait qu’on avait joué avec la tête de croyants à une certaine époque en guise de ballon». La culture et la tradition sont venues se mêler à la religion puisqu’il y avait la «koura» aux Aurès à laquelle ont louait certaines vertus chez les Berbères. Le football a fini par être intégré et utilisé intelligemment pour le combat avec une certains organisation.

L’Etoile de Duperré (Aïn Defla), le «Doyen» éphémère !

Suite à la structuration de la discipline il y a eu «une construction d’une conscience et une éducation : interdiction de l’alcool, des jeux et tout ce qui déconsidérait l’Algérien à l’époque. C’était donc une structure éducative. A côté de ça, il y avait aussi ses gens qui croyaient pertinemment qu’on pouvait accéder à un meilleur statut social grâce au foot », reconnaît Fates.
Ce dernier, a aussi révélé que «le premier club de football qui est né en Algérie, c’était le Club Sportif algérois (CSA) formé par des étudiants en 1920. Bien avant le MC Alger. C’était un mouvement autonome spécifiquement algérien. Après, il y a eu le Mouloudia dans l’année qui a suivi.» Avant d’évoquer ce statut de «Doyen» que se disputent le CS Constantine et le MC Alger : «J’ai lu le débat entre le CS Constantine et le MC Alger sur la doyenneté. Je pense que c’est un faux débat. Le premier club de football de musulmans algérien est né à Duperré, qui est Aïn Defla, en 1910. Il était nommé l’Etoile de Duperré. Mais malheureusement, cette équipe a disparu très vite. Elle adoptait l’étoile comme symbole et la couleur verte. Il y a aussi eu l’équipe du Mouloudia Hammadia d’Oran en 1917 mais c’était un club loyaliste qui n’avait pas les mêmes vertus.»

Couleurs, nuances et sens
La tenue sportive justement. Il faut savoir qu’elle renfermait et condensait les symboles de la société arabo-musulmane pour certains clubs. Il y a l’étoile et le croissant. Les couleurs aussi. «Sur 13 clubs, 15 ont la couleur verte. La plupart des clubs algériens du nationalisme ont opté pour cette couleur. Il y a aussi le rouge qu’on dit la couleur préférée du Prophète et enfin le noir. Ce n’est pas la couleur de deuil mais un message au colonisateur après les évènements du 8 Mai 1945. C’est pourquoi, le CS Constantine et l’US Biskra ont choisi le vert et le noir, l’ES Sétif ainsi que l’ES Guelma (noir et blanc)», explique celui qui a écrit «Sport t Politique en Algérie» tout en indiquant que «La colonisation a été très intelligente parce qu’elle a tenté de récupérer ses symboles dans le but de la francisation de l’Islam.» Toujours pour ce qui est du football-militant, il faut savoir qu’«en 1955, le Mouloudia a demandé la suspension des compétitions suivi de certains clubs algérois. Puis en 1956, le FLN donne l’ordre d’arrêter toute activité liée au sport sous l’occupation française», comme l’a retracé Fates. A ce moment, «les sportifs algériens quittent les stades et la machine est grippée. Le stade devient un lieu de combat car les deux premières bombes de Baya Hocine et Akkrour Djoher étaient dans le stade d’El-Biar. Les sportifs montent aux maquis pendant que l’équipe de l’ALN a vu le jour avant celle du FLN qui est née suite à tout un processus pour permettre au drapeau algérien d’être exhibé sur la scène internationale.»

Equipe du FLN entre négligence et récupération

En marge de cette conférence, Mohamed Maouche, un des joueurs ayant composé l’équipe du FLN, est intervenu pour parler de la situation «gênante» à laquelle le premier contingent des joueurs expatriés a été confronté à son arrivée à Tunis. Aucun officiel du FLN n’est parti les accueillir. «L’opération était secrète. C’est pour cela que personne n’était sur place pour les recevoir», a argué le natif d’El-Biar. Mais il s’avère que cette discrétion s’apparentait étrangement à un préoccupant anonymat. Surtout que lorsque Abdelaziz Ben Tifour avait contacté un militaire pour lui faire part de ses préoccupations quant au sort de ses compères et leurs familles, qui ont tout plaqué et mis en péril leurs carrières professionnelles pour rejoindre la cause algérienne et lutter pour la cause à leur manière. «Débrouillez-vous pour passer cette nuit» lui avait lancé ce membre de l’armée détachée en Tunisie. C’était avant de savoir que des journalistes français et étrangers allaient débarquer en Tunisie pour enquêter sur ces footballeurs déserteurs et les raisons les ayant poussés à tout plaquer. A partir de là, les responsables algériens ont pris conscience de l’impact qu’une équipe de football pourrait avoir dans ce combat pour la Liberté. Cela ressemble à de la récupération politique pour une démarche qui a été banalisée, voire complètement négligée par les politiciens algériens de l’époque. Les zones d’ombre sont là. Comme pour dire que des secrets, peut-être fâcheux, de cette époque sont gardés pour préserver le «mythe».