Zehira (Zahia) Yahi est commissaire du Festival international du cinéma d’Alger (FICA). Elle revient, dans cet entretien, sur la 9e édition de ce festival dédié au film engagé, qui s’est déroulé du 1er au 9 décembre 2018, au niveau des salles Ibn Zeydoun et Mohamed Zinet, à Riad El Feth, à Alger.

Elle détaille les choix artistiques et thématiques du festival et plaide pour une meilleure coordination avec les deux autres manifestations cinématographiques : le Festival international d’Oran du film arabe (FIOFA), qui se déroule habituellement en juillet, et le Festival international du film méditerranéen d’Annaba, prévu en avril 2019. Femme de radio, Zehira Yahi a occupé, par le passé, le poste de directrice de cabinet de l’ancienne ministre de la Culture, Khalida Toumi.

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Reporters : Quelle évaluation faites-vous de la 9e édition du Festival international du cinéma d’Alger (FICA) ?
Zehira Yahi : C’est difficile d’évaluer à brûle-pourpoint le festival. Ce que je peux dire, c’est que tout ce qui a été annoncé a été réalisé. La compétition a été faite avec le nombre de films retenus au début (9 fictions et 9 documentaires). En hors compétition, tous les films ont été projetés (au nombre de 4) et les trois rencontres professionnelles (table ronde «Rencontre des festivals», master class avec Thierry Michel et un débat avec André Gazut) se sont déroulées comme prévu. J’ai vu une salle souvent pleine. Nous avons veillé à la ponctualité et à la rigueur pour les horaires de projection (à 14 h, 16h 30 et 19 h).

Le festival a eu, par le passé, des difficultés budgétaires. Comment avez-vous assuré le financement de l’édition de cette année ?

Cette année, nous avons eu une contribution plus importante de la part du ministère de la Culture et de l’ONDA (Office national des droits d’auteurs et droits voisins). Nous avons négocié de manière à éviter le plus possible de payer des droits sur les films (droits de projection). En contrepartie, nous avons invité un réalisateur en payant le voyage et les frais de séjour. Cela n’a pas été accepté par tous les distributeurs. L’entrée aux projections est toujours gratuite.

Justement, pourquoi ne pas aller vers l’instauration de la billetterie surtout que la fréquentation était importante ?

On y réfléchit. Cela fait deux ans qu’on en parle. On n’a pas encore tranché.

Pourquoi ?

Peut-être qu’on a peur d’avoir moins de monde. Nous projetons trois films par jour. On fixerait la séance à quel prix ? Nous n’avons pas encore fait de vrais calculs pour savoir si ça vaut le coup ou pas. Je pense qu’on peut fixer un prix symbolique, mais honnêtement, on n’a pas approfondi la question.

L’entrée à l’Opéra d’Alger au Festival international de musique symbolique (en octobre 2019) était fixée à 2000 DA. La salle était pleine chaque soir…

Oui, c’est un festival qui a besoin de rentrées parce que les orchestres, c’est beaucoup de monde. Tous nos invités ne représentent qu’un orchestre symphonique. Nous avons invité seize réalisateurs et un comédien, Réda Kateb pour le film «Frères ennemis» (du français David Oelhoffen).

Cette année, vous avez innové en ajoutant une journée après la clôture pour la projection de trois films. Pourquoi ?

Les films, projetés après la clôture officielle, sont arrivés soit trop tard soit trop «vieux» par rapport aux critères du festival. Ces films nous ont plu. On a réfléchi et on s’est dit qu’il fallait projeter ces films pour éviter la rupture brutale après la clôture du festival et après une semaine dense de cinéma. Il y a eu un peu de vie ici au complexe de Riad El Feth. Nous voulions éviter le vide du lendemain. Je ne pensais pas avoir une salle pleine pour les films d’après la clôture.

La durée d’une semaine pour un festival est-elle suffisante surtout que la demande du public semble forte ?

C’est vrai, il y a une demande, mais ce n’est pas évident. D’abord, il faut tenir un jury plus qu’une semaine. C’est difficile parce que les gens sont pris par d’autres engagements professionnels. En plus, ils sont obligés de voir plusieurs films en même temps. Nous aurions voulu avoir une durée de dix jours avec une programmation plus vaste. C’est mieux, mais ce n’est pas facile à mettre en œuvre.

Le festival sera-t-il maintenu au complexe Riad El Feth à Alger ?

Je ne sais pas pour l’instant. A Riad El Feth, les deux salles sont l’une à côté de l’autre. On peut manger, faire des courses et il y a un parking. A la salle El Mougar (où se déroulait le festival auparavant), les gens se plaignaient en raison de la difficulté de garer leurs véhicules au centre-ville. Maintenant qu’il y a un parking, on nous dit que le lieu est excentré, que c’est loin et qu’il faut prendre le téléphérique ou le bus. Nous avons déjà organisé une édition ici, il y a quelques années. C’était bien. Après, on a pris l’habitude d’organiser le festival à la salle El Mougar et à la cinémathèque d’Alger. La cinémathèque est un lieu mythique qu’il faut préserver et où il faut conserver la fonction de transmission de l’amour du cinéma.

Avez-vous repensé l’idée du «film engagé». En 2018, cela n’est-il pas quelque peu ringard d’évoquer «le film engagé» ?

L’engagement n’est pas ringard. C’est plus que jamais d’actualité. De mon point de vue, il faudrait revoir l’appellation officielle. On y pense. Mais, très vite, après l’élaboration du bilan moral et le payement factures, on va arriver au début de l’année et au début de visionnage des films. Pas de temps donc.

Quelle est la place du FICA dans la cartographie des festivals de cinéma en Algérie ?

Les trois festivals (FICA, Annaba et Oran) sont très complémentaires en matière de contenus et de zones géographiques couvertes. Par contre, nous n’avons pas de relations régulières entre nous.

Pas de contact entre organisateurs de festivals ?

On se connait tous, mais on n’échange pas beaucoup. On devrait s’y mettre ne serait-ce que pour la programmation. Il y a des films qui ne sont pas retenus par un festival, mais qui peuvent intéresser un autre. On devrait se voir et se parler plus souvent.

Pourquoi le cinéma africain est absent au FICA ?

Les films africains visionnés cette année n’ont pas dépassé le cap de la sélection. Nous avions des films qui nous intéressaient, mais qui n’étaient pas sous-titrés en français ou en arabe. Nous avons finalement retenu le documentaire burkinabé, «Les silences de Lydie» (d’Aissata Ouarma) qui pose un problème qui est propre à toute l’humanité (fugue des adolescents). Mais, au fond, je suis assez triste d’avoir peu de films africains.

Qu’en est-il du cinéma arabe ?

C’est par rapport au Festival international d’Oran du film arabe (FIOFA). Pour ne pas faire trop doublant, nous limitons la programmation de films arabes au FICA. Nous programmons des films de pays arabes qui luttent encore pour leur indépendance.

Nous remarquons toutefois que le cinéma européen est dominant dans votre festival, alors que le cinéma asiatique est invisible…

Nous avons eu des promesses d’avoir des films d’Asie qui n’ont pas été tenues. Deux pays nous ont promis d’avoir des liens que nous n’avons jamais reçus. Il est vrai qu’il y a beaucoup de films européens. Pour les films d’Amérique du Sud, il y avait un problème de sous-titrage aussi. Nous avons enregistré cette année la présence de pays qui n’avaient pas l’habitude de participer comme la Finlande et le Canada. En vérité, nous ne prêtons pas attention aux pays. Lorsqu’un film nous plaît en première sélection, nous le gardons… Le réalisateur peut être d’un pays et le producteur d’un autre. Et donc, le film a – ça dépend des festivals – la nationalité du réalisateur ou du producteur. Mais, je suis d’accord. Il y a des manques.

Le court métrage est le parent pauvre du FICA…

Déjà, je trouve que cette année, c’était mieux qu’en 2017. Les courts métrages ont été projetés dans l’après-midi, donc plus de visibilité et plus de public. Nous n’avons retenu que cinq courts métrages. On peut faire confiance aux qualités professionnelles d’Ahmed Bedjaoui, directeur artistique du Festival. Il n’était pas possible d’organiser une compétition avec cinq courts métrages seulement. Je lance un appel aux jeunes réalisateurs algériens pour qu’ils nous écrivent lorsqu’ils réalisent un court métrage. Il serait fructueux aussi de consolider la relation avec les autres festivals puisqu’Oran et Annaba doivent recevoir des demandes de courts métrages. Nous pouvons coordonner entre nous et prendre ce qui nous intéresse. Le court métrage est, pour nous, un genre important. Ecrire un court métrage est, de mon point de vue, aussi dur que pour une nouvelle en littérature. La nouvelle est un art majeur.
La participation algérienne au FICA était importante cette année. Cela tranche clairement avec les précédentes éditions du festival.
Une participation magnifique cette année, c’est vrai. Nous avons eu trois avant-premières. Deux fictions : «La voix des anges» de Kamel Iaïche, «Le droit chemin» de Okacha Touita. Et un documentaire : «Enrico Mattéi et la Révolution algérienne» de Ali Fateh Ayadi. Nous avons eu aussi, «Choisir à 20 ans» de Villy Hermmann, une coproduction algéro-suisse. Par le passé, nous n’arrivions pas à trouver des films algériens. Cette année, nous avons eu la chance d’avoir des films algériens qui ne sont pas encore sortis avec l’aide du CADC (Centre algérien de développement de cinéma). Un film projeté dans un festival, c’est différent qu’une projection dans une salle où la plupart des gens sont invités pour «une avant-première». Dans un festival, les spectateurs viennent découvrir sans être invités. Les réalisateurs étaient contents d’être dans un festival que d’attendre l’avant-première classique. Le problème est que les films ne sont pas distribués après. C’est frustrant pour un réalisateur.

Comment expliquez-vous justement, la difficulté de distribuer un film en Algérie ?

Le problème est lié à l’équipement des salles et à celui d’avoir un réseau national de salles. En parallèle, il y a la déshabitude du public algérien à aller vers les salles. Il faut qu’il y ait un travail permanent pour que le public revienne dans les salles de cinéma. Un travail à mener durant toute l’année. Un : on n’est pas sûr que les salles soient pleines comme à notre époque. Deux : les goûts ont changé. Les jeunes regardent les Blockbusters et payent leurs places, mais les familles, les groupes, les étudiants sont de plus en plus rares à se rendre dans les salles pour voir ensemble un film.

Pensez-vous qu’il faut restituer les salles de cinéma, qui sont gérées par les APC, au ministère de la Culture ?

Oui, ça serait plus logique. Ces salles sont fermées depuis longtemps. Elles sont passées sous la tutelle des APC, et ça n’a pas fonctionné. En parallèle, le ministre de la Culture avait une vision et avait même débloqué des budgets. Des budgets qu’il aurait pu investir si les salles lui appartenaient. On ne peut pas mettre de l’argent dans quelque chose qui appartient à quelqu’un d’autre. C’est cela qui a bloqué pendant des années ce projet (de récupération des salles). J’avoue qu’aujourd’hui, je ne sais pas où en est le débat. A l’époque, je savais que l’argent était prêt sans que le problème de la propriété des salles ne soit réglé.

Comment faites-vous le choix des films. Que prenez-vous en compte : la thématique ? les aspects esthétiques ? les idées ? la philosophie ? On constate dans votre sélection que des thématiques reviennent souvent comme celles des migrants, de la situation de la femme, de la colonisation, le capitalisme…
Oui, c’est un festival dédié au film engagé.

Un festival de gauche ?

Pas spécialement. Notre festival défend le partage comme valeur humaine. Et l’égalité. Nous regardons le programme des festivals qui font les choix dans la même direction que nous. Ensuite, nous nous intéressons aux travaux des réalisateurs qu’on connait et qui sont constants dans leurs modes de pensée. Il y aussi des réalisateurs, qui ont participé à notre festival par le passé, et qui nous font des propositions. Il y a une première et une deuxième présélection. Les films ne sont pas retenus par le thème, mais parce qu’ils réunissent les critères d’un bon film engagé. D’un bon film d’abord. Il se trouve qu’il y a beaucoup de films sur les migrants, mais nous n’avons pas choisi ce thème. C’est une question d’une brûlante actualité. Difficile d’y échapper. Il existe des exemples de solidarité humaine comme cela a été montré dans le film «L’autre côté de l’espoir» (du finlandais Aki Kaurismäki) et dans le documentaire «Libre» (du français Michel Toesca). On ne peut pas rester indifférent au thème des migrants.