Œuvrant à impulser une dynamique culturelle au cœur de la Casbah, l’association Art et Patrimoine d’Alger, officiellement créée le 10 janvier dernier, vient soutenir l’action de « L’atelier Nas » qui œuvre depuis deux ans à revitaliser les rencontres culturelles et artistiques dans l’emblématique maison des Bouhired. Nahla El Fatiha Naïli-Bouhired, présidente de l’association Art et Patrimoine d’Alger et cofondatrice de l’Atelier Nas, aborde dans cet entretien les objectifs, le programme et les projets de ces deux entités.

Reporters : En premier lieu parlez-nous de l’association Art et Patrimoine d’Alger et de ses objectifs ?
Nahla El Fatiha Naïli-Bouhired : L’association Art et Patrimoine d’Alger a été fondée le 10 janvier 2019 et porte sur la revitalisation de la Casbah d’Alger à travers ses arts. Ce qui nous a amené à créer cette association, c’est que l’on s’est rendu compte qu’il y a beaucoup d’artistes qui sont passés par la Casbah et qui ont enrichi l’histoire de ce lieu à travers leur art et leurs pratiques artistiques et artisanales. Par cette association, nous avons voulu mettre en avant tout cela, en introduisant, également, l’outil digital dans le processus de promotion et de valorisation de notre patrimoine matériel et immatériel. Cela consiste en des opérations portant notamment sur la numérisation de fichiers et d’archives sur la ville d’Alger, car notre association, même si elle est née à la Casbah et qu’elle a un lien qui est comme un cordon ombilical avec la Casbah, elle porte sur toute l’histoire de la ville d’Alger. Donc, notre travail se résume entre autres à synthétiser les données et cela pour faciliter les recherches aux étudiants. Mais notre base sera également ouverte à un large public. L’objectif est de faciliter les recherches pour les universitaires et même pour les passionnés ou toutes les personnes intéressées par l’histoire et l’héritage de ce lieu. Il va y avoir aussi des campagnes de sensibilisation du citoyen à l’encontre de la dégradation de ce patrimoine matériel et immatériel, ainsi que beaucoup d’autres activités.

Quid des membres de votre association?

Nous sommes quinze, c’est une association de wilaya et nous avons essayé de rassembler des figures assez célèbres sur la scène artistique algérienne comme Azziz Hamdi, qui occupe le poste de secrétaire général, il y a également de jeunes artistes Nachida Soulamas, diplômée de l’Ecole supérieure des beaux-arts, qui est peintre et qui vient de Blida, Miraoui, le propriétaire de hamam Bouchelaghem, qui fait partie du patrimoine immatériel du lieu. Il y a des gens de tous âges et afin de créer un dialogue intergénérationnel dans notre bureau. On voulait prouver que l’ancienne génération pouvait engager un processus de transmission à la jeune génération qui est aujourd’hui compétente, qualifiée, engagée et diplômée et qui a plein de qualités. Des jeunes qui représentent 50% de la population algérienne et qui ont plein de bonnes choses à apporter à notre société.

Vous êtes également initiatrice de l’espace Atelier Nas, fait-il aussi partie de l’association ?

Dar Bouhired est un lieu co-fondé avec mon jeune frère Naïli Arslan et ma cousine Salma Bouhired, en 2017. Notre objectif était de promouvoir les arts à travers cette maison familiale, qui est la propriété du chahid Mustapha Bouhired. Ce lieu a connu une grande histoire. C’est ici qu’ont été arrêtés Zohra Drif-Bitat et Yacef Saâdi. Nous voulions offrir un espace d’expression pour les artistes locaux et leur donner un peu de visibilité à travers différentes opérations menées dans cette maison et par la même occasion connecter la Casbah au reste du monde. Nous avons reçu des artistes comme le comédien Reda Sediki, qui est actuellement à Paris, il a passé une résidence de deux semaines ici. Il y a eu aussi l’auteur Jérôme Cervera. Ce lieu a rassemblé des artistes locaux et internationaux formés et autodidactes. Il y a eu un choix assez large et l’idée était vraiment de faire revivre l’espace Atelier Nas, en arabe cela veut dire gens, c’est-à-dire que cet espace puisse vraiment revivre à travers la présence des gens qui lui rendent visite et aussi des instants exceptionnels que nous partageons. Nous avons aussi reçu à l’Atelier Nas, des familles qui viennent en quête de cet esprit de la Casbah qu’ils connaissaient. En fait, l’objectif et que ces personnes qui se croisent ici, puissent passer un bon moment et voyager dans le temps et profiter surtout de cette belle énergie véhiculée par la création artistique.

Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre programme ?

Nous avons organisé plusieurs événements. On a eu une magnifique rencontre au mois de novembre dernier, qui a été très productive autour de la musique raï où nous avons reçu l’auteur Salah Badis avec un artiste américain qui travaille sur la musique arabe populaire. Ses recherches sont très intéressantes et enrichissantes. Cette première rencontre est en train de donner naissance à un éventuel séminaire sur cette musique en partenariat avec l’Unesco, la date n’est pas encore arrêtée. Je dois partir à la fin de ce mois de janvier pour discuter de cela avec les membres de la délégation permanente de l’Algérie à l’Unesco. Comme il y a plusieurs auteurs algériens et des professeurs universitaires qui travaillent sur le sujet à Oran, à Constantine et dans d’autres villes, on s’est dit que cela serait intéressant de capitaliser ces connaissances et montrer cette dimension scientifique du classement, puisque le raï est en cours de classement, comme le couscous en tant que patrimoine universel. On a voulu donc faire de cet endroit une forme d’incubateur pour des projets plus importants.
Etant donné que je fais aussi partie du réseau « Net Met You» de l’Unesco depuis mars 2017, cela nous a donné une certaine envie de valoriser toutes ces démarches de notre délégation permanente, qui se compose de femmes et d’hommes de l’ombre dont on n’entend pas parler forcément mais qui font un travail exceptionnel. D’autant plus qu’il y a une connexion et une interaction et que nous avons des échanges avec la région du Maghreb et les pays arabes.
Dans le cadre de nos activités, nous avons aussi invité une poétesse palestinienne, qui a été sélectionnée à un concours de poésie arabe et qui est la cousine de la jeune héroïne palestinienne Ahd Tammimi. Elle n’a malheureusement pas obtenu son visa saoudien. On l’a boycottée car elle est Palestinienne. Notre association a vivement réagi à cette injustice. Car l’art dans son essence et dans sa définition n’a pas de frontière ni de limite et surtout il ne doit pas avoir de visa. Nous l’avons invitée à se produire en Algérie avec un autre poète qui a été sélectionné dans le cadre de ce concours. Nous transmettrons les dates ultérieurement.

A propos de la Casbah, comptez-vous participer à sa réhabilitation ?

Bien sûr que nous allons participer, mais il faut savoir que les membres de notre association ne sont pas architectes, nous sommes des artistes, des artisans et des locaux. Donc, nous allons participer à cette réhabilitation mais différemment. On parle là d’une réhabilitation symbolique, cela veut dire que notre objectif principal n’est pas le patrimoine bâti, même si celui-ci est très important. Mais nous venons d’une association jumelée, depuis 2011, à l’association « Sauvons la Casbah d’Alger » où j’étais d’abord trésorière et ensuite secrétaire générale. Nous avons milité pour cette forme de patrimoine et nous connaissons les limites de nos compétences. C’est donc la raison pour laquelle nous avons voulu aborder la réhabilitation dans sa dimension immatérielle et symbolique pour faire revivre et revitaliser la Casbah d’Alger, en tant que symbole de l’identité nationale, de la souveraineté de la ville d’Alger à travers son héritage artistique et patrimonial.
Quels sont les prochains événements qui seront organisés par l’association que vous présidez ?
Nous allons organiser la journée nationale de la Casbah, le 23 février prochain. Nous projetons de faire en collaboration avec Dallal Bouchama, l’initiatrice de «Sog ennessa», ou le marché des femmes, un événement sur les placettes publiques parce qu’on veut investir ces dernières et montrer tout ce que peut faire la femme dans la société algérienne.
Même, si elle travaille dans l’ombre, nous, on veut mettre la lumière sur la femme, afin de reconnaître et d’honorer le travail fantastique qu’elle accomplit à tous les niveaux, de la ménagère jusqu’à la chef d’entreprise. A cette occasion, nous allons installer des produits artisanaux, uniquement réalisés par les femmes, il y aura de la création mais cela restera pour le moment sur la wilaya d’Alger. J’aurai aimé élargir cette action à d’autres wilayas, mais nos moyens ne nous le permettent pas pour le moment. On commence petit, on vient de naître, mais avec le temps, on ira vers les 26 wilayas qui comportent une Casbah.
Nous allons aussi organiser un événement s’intitulant « la Casbah des arts », qui sera une résidence d’atelier internationale, en partenariat avec le ministère français de la Culture et sous la tutelle de nos ministères de la Culture et du Tourisme et qui est porté avec l’Agence nationale des secteurs sauvegardés et avec l’association « Sauvons la Casbah d’Alger ». Cet événement réunit, d’une part, un circuit des mousquets, des artistes nationaux et internationaux pour créer une galerie urbaine d’œuvres d’art. Et d’autre part, il y aura un événement qui réunira des gens du théâtre, du cinéma, de la poésie, de l’architecture et des musiciens. Il y a un comité de sélection qui est exigeant pour choisir des participants de haute qualité. Nous travaillons aussi pour la préparation de cet événement main dans la main avec les artisans de la Casbah. Pour le moment, nous n’avons pas encore de date fixée pour cette année. Mais, je tiens à rappeler que la première partie de cet événement a été organisée au mois d’avril 2018.