Dans cet entretien, Bachir Dahak revient sur quelques thèmes abordés dans son ouvrage qui s’intéresse à l’humour politique en Algérie et démontre que les Algériens ont su rire de leurs gouvernants et leurs désillusions. Il raconte les vies de son livre avant sa parution aux éditions Frantz Fanon et passe en revue certaines périodes politiques du pays  et «leur» humour.

Reporters : Comment est née l’idée de votre recueil, «Les Algériens, le rire et la politique. De 1962 à nos jours» ?
 Bachir Dahak : Tout d’abord, lorsque j’étais étudiant à la fin des années 70, j’avais trouvé dans la bibliothèque d’un ami le livre d’Antoine et Philippe Meyer «Le communisme est-il soluble dans l’alcool ?» qui était une compilation de toutes les blagues politiques qu’on racontait sur l’URSS et les démocraties populaires. Dès que j’ai lu ce livre, j’ai fait la comparaison avec les blagues qui circulaient déjà sur Kaid Ahmed ou Houari Boumediene et j’ai de suite compris que le rire politique est une forme de résistance des peuples lorsque les conditions politiques ne leur permettent pas de faire plus pour s’exprimer. Quand j’ai racheté ce livre dans les années 2000, je faisais le constat que non seulement l’humour politique en Algérie était une réalité dès Ben Bella, mais surtout qu’il n’avait pas arrêté de prospérer, particulièrement sous Chadli Bendjedid et juste après avec l’avènement des islamistes. Je me disais dans mon petit coin qu’un jour j’apprendrai qu’un journaliste ou un écrivain allait s’y coller et nous faire ce recueil qui, un jour où l’autre, servira les sociologues, les linguistes ou les anthropologues. C’est déjà le cas puisque Aissa Khelladi, sociologue, avait consacré un long article au sujet et l’anthropologue Abderrahmane Moussaoui a consacré des recherches au rire et la violence. Je signale dans le livre que des gens très sérieux, comme Alfred Sauvy, l’inventeur de l’expression «Tiers Monde», plus connu comme économiste, a également écrit un livre intitulé «Humour et Politique». J’ai même trouvé une timide intervention d’Ahmed Rouadjia sur le sujet.

Comment vous êtes-vous documenté pour l’élaboration de cet ouvrage ? Et comment il a pris forme ?

Il me suffisait de poser la question suivante « Wach kach blague aala Chadli ? » et le mécanisme se déclenchait tout seul. Chaque algérien, étudiant, cadre, médecin, était capable de vous raconter deux ou trois blagues immédiatement. Il fallait que quelqu’un se mette à recueillir tout ça. Si j’interrogeais un cinquantenaire, il me racontait les blagues des années 70 et lorsque j’ai interrogé des algériens plus âgés, je découvrais les bons mots racontés sous Ben Bella. Il m’arrivait de recueillir des blagues sur Kaid Ahmed de la part de personnes qui ne se connaissent pas mais qui se trouvaient au même moment et au même endroit. C’est particulièrement le cas des blagues liées à l’université. Je me rappelle d’un monsieur âgé, dans un salon, qui, après avoir feuilleté le livre, s’est écrié « Mais bon dieu, j’y étais !» A un moment donné, vers 2014, j’ai commencé à voir le livre prendre forme parce que toutes les périodes étaient couvertes de Ben Bella à Bouteflika. Un ami à Alger a commencé à prendre des contacts avec des éditeurs connus qui, dans leur majorité, ont dit tout leur intérêt pour le livre, d’autant qu’à ce moment-là j’avais la préface de Boualem Sansal.

Votre livre a eu une vie avant sa publication en Algérie, en Octobre dernier, par les Editions Frantz Fanon. Pourriez-vous nous la raconter ?

Le livre était prêt fin 2014 et j’ai attendu en vain trois éditeurs algériens pendant plus d’une année. Au cours de cette période d’attente, j’ai décidé de supprimer la préface de Boualem Sansal après ses premières déclarations sur « les frontières légitimes d’Israël ». Un éditeur algérien, celui que j’ai contacté en premier, m’a dit un jour : « Vous ne pouvez pas censurer un écrivain qui frôle le Prix Nobel chaque année ». Un autre éditeur me demande de reconsidérer mes analyses sur Abdelmalek Sellal qui, d’après lui, est un homme très sérieux que certains clans veulent éliminer en lui collant cette étiquette de clown. A un moment donné il m’a suggéré de réfléchir à l’opportunité de publier les blagues sur les islamistes, c’était à l’époque des polémiques en France au sujet des caricatures. J’ai alors décidé de l’autoéditer en France en 2016 et avec des copains, on a fait la maquette et le livre a été épuisé très rapidement. Un ami de Tunis qui avait vu le livre lors du Maghreb des Livres de Février 2016 me met en contact avec un éditeur tunisien, Moncef Chebbi, habitué du Sila. Avant même que l’on signe quoi que ce soit, les éditions Arabesques de M. Chebbi éditent le livre sous le titre «Rire et Politique» et commencent à le vendre à Tunis. Au Sila 2017, Moncef Chebbi, sans information préalable des organisateurs du Sila, fait venir le livre à Alger et se met à le vendre discrètement. Après en avoir écoulé un certain nombre, les autorités lui demandent de suspendre cette vente et c’est Ali Bey, le patron de la Librairie du Tiers Monde qui a racheté le lot restant qu’il revendra à Alger place Emir Abdelkader. En 2017, j’ai repris contact avec M. Amar Ingrachen qui est le premier éditeur à me dire qu’il est prêt à éditer le livre sans exiger de retirer tel ou tel type de blagues. J’ai trouvé qu’il était courageux et professionnel en même temps et nous nous sommes engagés. A propos de la préface de Boualem Sansal, j’ai accepté de la garder à condition que je puisse y ajouter qu’elle datait de Juillet 2013 et que cela n’effaçait pas les divergences politiques profondes qui nous séparent depuis qu’il a quitté sa posture d’écrivain pour adopter celle d’un propagandiste.

Qu’est-ce que l’humour politique pour vous ? Et comment est-il un indicateur du degré de conscience politique ?

Comme son nom l’indique, l’humour politique prend directement pour cible ceux qui nous gouvernent et qui hypothèquent souvent notre avenir en brouillant notre horizon. Ceux qui inventaient les mots sur Kaid Ahmed ou Commandant Slimane, dans les années soixante, avaient pour objectif de mettre à mal toute l’image du FLN, à la fois arrogant et cocasse. Ils avaient même inventé une brochure qu’on appelait alors «Les Slimaneries» qui reprenait ses blagues. J’ai appris en écrivant ce livre qu’il y avait une saine émulation pour l’invention de ces blagues entre le Novelty, la Brasserie des Facultés et la Cinémathèque. Nous avons eu longtemps un humour politique semi-institutionnel si l’on pense, pour citer deux exemples, à Slim où à l’Inspecteur Tahar qui, ne l’oublions pas, étaient diffusés sur des supports médiatiques publics, «Algérie Actualités» pour le premier et la télévision nationale pour le second. Le véritable humour politique c’est celui qui s’attaque directement aux chefs pour les ridiculiser et grossir leurs incohérences. Il y a une réelle part de risques si l’on compare les blagues qui sont dans mon recueil avec les blagues sur les mascaréens que j’ai décidé d’éviter dès le début. Je comprends parfaitement les éditeurs qui ont d’abord consulté leurs avocats avant de me dire qu’ils se désistaient en voyant les blagues sur Bouteflika ou les militaires. Comme je l’ai toujours dit, toutes ces blagues sont le fait du peuple qui les a inventées et racontées avant que l’occasion me soit donnée de leur restituer un sens et une logique. Ce n’est pas un hasard si les algériens ont plus ri de Chadli Bendjedid que de Boumediene et ce n’est pas un hasard non plus qu’il n’existe peut-être aucune blague ou raillerie à propos de Mohamed Boudiaf. L’humour politique a une réelle fonction tribunicienne et c’est pourquoi il prospère dans les sociétés verrouillées politiquement, comme l’était l’Algérie avant 1988.

Ce qui semble ressortir à la lecture de votre ouvrage est que les Algériens et surtout les auteurs anonymes des blagues ont toujours opposé l’humour à leurs gouvernants et ont su rire de leurs déboires. A-t-on ri de tout et de tout le monde ?

Lorsqu’en 1977, le pouvoir décide de supprimer les anciens sigles des clubs de football pour, essentiellement, faire disparaître la Jeunesse Sportive de Kabylie et lui substituer la JET, les supporters n’y pouvaient rien mais ils ont inventé «Jughurtha Existe Toujours». Lorsque les rues d’Alger sont envahies par les slogans du Congrès du FLN de 1984 «Pour une vie meilleure», la vox-populi répond immédiatement par «Pour une vie ailleurs». Lorsque le pouvoir envisage l’arabisation totale du pays à brève échéance, la rue invente un gouvernement arabisé en accolant un «Abou» à chaque ministre pour bien montrer le ridicule d’une telle décision. Le ministre de la planification devient Abou Bri, celui du commerce devient Abou Tik et le chef du parti devient Abou Minable. Il y a le gouvernement au complet dans le recueil. C’était drôle et génial en même temps. Lorsqu’on s’attaque à Chadli en mettant en avant ses supposées incompétences, l’humour politique a franchi le Rubicon. Savez-vous que c’est un ancien Premier ministre algérien qui m’a raconté l’une des meilleures blagues sur Chadli, celle où il compare sa logique avec celle du Chef d’Etat malien ? Et c’est Hichem Aboud, ancien officier de la Sécurité Militaire, qui a raconté l’excellente histoire des fourmis qui se baladent sur le dos de Chadli. L’humour politique est une production à plusieurs sorties car incontestablement certains cercles du pouvoir ont contribué à la profusion des blagues sur Chadli en raison de l’extravagance de son épouse et de ses nombreux courtisans.

Vous faites un classement des blagues de manière chronologique (de 1962 à nos jours), selon les époques (par présidents de la République) mais aussi par catégories (vers la fin). Pourquoi le choix de cet ordre ?

Le classement chronologique permet de montrer que l’humour politique peut être une grille de lecture de l’histoire contemporaine. La blague sur Amar Ouzegane nous replonge dans une atmosphère très particulière, de même que celle sur la «bourgeoisie des 404» nous renvoie à l’autogestion que l’administration Ben Bella a vite étouffée et sabotée parce qu’il s’agissait d’une initiative ouvrière et paysanne. Sous Boumediene la vie politique est étrange, la blague sur l’âne de Hassi Bahbah rappelle que le FLN est une coquille vide (puisqu’on menace un âne d’adhésion) et que si c’est une coquille vide c’est bien parce que la nature du pouvoir est de type administratif-autoritaire ; c’est la période où l’Etat socialiste croit être en mesure d’accoucher d’une société à son image alors que le temps de l’Etat n’est jamais celui de la société civile.
De tous les présidents qui ont gouverné l’Algérie, vous écrivez que Mohamed Boudiaf est celui qui a échappé à la tendance de l’humour. Pourquoi selon vous ?
D’abord en raison de la courte période pendant laquelle il est au pouvoir, à peine six mois. Ensuite parce que toute la société est en attente de ce que cet homme peut donner au pays en termes d’espoir, de transparence (la maffia politico-financière) et de remise en cause de certains sujets tabous. Mais c’est surtout l’image du propriétaire qui revient chez lui pour expulser de nombreux indus occupants. Dès le mois de mai 1992, nous sommes nombreux à savoir que Mohamed Boudiaf se prépare à prononcer un discours historique le 5 juillet 1992 et surtout annoncer des élections présidentielles démocratiques auxquelles il sera candidat. C’est un séisme chez les nouveaux parrains du pays qui ne réussissent pas à lui faire changer d’avis. Il est assassiné le 29 Juin 1992, soit juste quelques jours avant le discours qui aurait fait prendre un autre cours au pays. Comment voulez-vous que les inventeurs de blagues s’attaquent à cette icône ?

Qu’en est-il de nos jours ? Il y a moins de blagues pour lesquelles les réseaux sociaux ont pris le relais ? Ces réseaux sont-ils devenus cet espace de substitution à l’espace public ?

Si j’ai décidé d’écrire ce recueil c’est justement parce que les blagues, avant 1988, étaient de tradition orale car personne n’osait les écrire et encore moins les publier. Je n’ai pas encore réussi à retrouver la trace d’un exemplaire des «Slimaneries», cet opuscule des bons mots sur Kaid Ahmed. Après 1988, tout devient écrit et le journal «Al Manchar» a été un excellent relais avant de disparaître malheureusement. J’ai signalé dans le livre que deux hommes politiques algériens y ont contribué, d’abord Sid Ahmed Ghozali sous le pseudonyme «El Ghoul» et Abdelmalek Sellal. Aujourd’hui les Youtubeurs, les parodistes jouent le même rôle que celui des auteurs anonymes des années 60, 70 et 80. Il n’était pas simple de raconter les blagues politiques dans les cafés, il y a d’ailleurs une très belle blague sur un gars qui est en prison, non pas pour avoir raconté la blague mais pour l’avoir écoutée. Ce qui m’a le plus rassuré sur la capacité des algériens à ne pas renoncer à leur humour légendaire c’est lorsque les islamistes, instrumentalisés ou non, menaçaient toute la société de leur rigorisme. J’ai longtemps pensé que la période la plus fertile des blagues était celle sous Chadli alors qu’en réalité c’est sous les islamistes (la décennie noire) que les algériens ont explosé tous les records.

«Les Algériens, le rire et la politique. De 1962 à nos jours» de Bachir Dahak, préfacé par Boualem Sansal, postfacé par Elizabeth Perego, avec des illustrations d’Ali Dilem.
Essai, 200 pages, éditions Frantz Fanon,
Tizi-Ouzou, 2e Semestre 2018. Prix : 700 DA.

RÉSUMÉ
Les éditions Frantz Fanon ont publié, en octobre 2018, l’essai-recueil «Les Algériens, le rire et la politique. De 1962 à nos jours» de Bachir Dahak (juriste de formation), dans lequel il restitue bon nombre de blagues et de bons mots dont les auteurs, anonymes, ont démontré la capacité des Algériens à rire de tout, surtout de leurs déboires et de ceux qui les ont gouvernés (présidents de la République et leur entourage). Considéré comme «une partie du patrimoine culturel algérien» par l’auteur, les blagues, de tradition orale, sont classées selon un ordre chronologique, de 1962 à nos jours. Préfacé par Boualem Sansal, postfacé par la chercheuse en histoire, Elizabeth Perego, et comportant des illustrations d’Ali Dilem, le livre rappelle que l’humour, est aussi quelque chose de très sérieux, révélateur de la «conscience politique» d’un peuple notamment sous le régime du parti unique. Les présentations de chaque époque, ainsi que les commentaires et analyses par l’auteur du contexte s’accompagnent d’histoires drôles qui l’ont marqué. «Son ouvrage remarquable offre aux lecteurs le fonds du savoir vis-à-vis de l’histoire postindépendance et les hommes politiques principaux de cette ère nécessaire pour déchiffrer ces blagues», écrit Elizabeth Perego. Ainsi, Bachir Dahak propose un ouvrage assez complet et «diversifié» passant en revue toutes les périodes de l’Algérie indépendante.