Initiateurs du très ambitieux projet du pont «Djisr El-Djazaïr» devant relier les deux caps de la baie d’Alger, un concept qu’ils ont présenté samedi dernier, au Musée d’art moderne d’Alger (Mama), les architectes Sihem et Nacym Baghli, qui prendront également part aujourd’hui jeudi   à partir de 18h30, à une rencontre à la galerie Espaco, portant notamment sur la question de l’architecture et de l’urbanisme d’Alger, abordent dans cet entretien croisé, la genèse de «Djisr El-Djazaïr», et, au-delà, les possibilités de son intégration comme projet d’avenir pour la ville d’Alger.

Reporters : Samedi dernier, vous avez présenté, lors d’une importante rencontre organisée au Musée d’art moderne d’Alger (Mama), le projet du pont « Djisr El-Djazaïr » devant relier les caps de la baie d’Alger. Comment est née une telle idée ? 
Sihem Baghli : L’idée est ancienne, je dirais même qu’elle remonte à près d’une dizaine d’années. En fait, par notre métier d’architecte, nous nous intéressons et restons au fait de ce qui se passe dans le monde et au travail des grands noms dans le domaine de l’architecture. Et c’est comme cela que nous avions contacté par courrier l’architecte Rem Koolhaas, puis nous l’avons rencontré. Je dirais que c’est à cette occasion, alors que nous échangions à propos de la ville d’Alger, que l’idée a  commencé à germer. Par la suite, nous avons commencé à voir notre ville autrement, à réfléchir aux moyens que nous avons pour «agir».
Nacym Baghli : En fait, le projet que nous voyons aujourd’hui est venu en plusieurs étapes, l’idée de « Djisr El-Djazaïr » ne s’est pas construite d’un seul coup. Je dirais que son origine est cette interrogation sur la ville d’Alger, qui avait été exprimée dès 2009 et qui a pris forme petit à petit en nous conduisant à l’idée du pont. Ce type d’initiative ne peut se faire du jour au lendemain. Cela a pris plusieurs années pour qu’il arrive à maturation.
«Djisr El-Djazaïr» reçoit ainsi un soutien de taille en la personne de Rem Koolhaas, notamment récompensé en 2010 par le prix Pritzker.
En effet, l’architecte hollandais «Rem» Koolhaas est l’équivalant d’un prix Nobel en architecture. Nous l’avons rencontré et il a vraiment adhéré à la démarche et nous a soutenus par la suite pour mener à bien cette rencontre autour de ce projet. Il devait d’ailleurs être présent à Alger.

La rencontre de samedi dernier a justement été marquée par la participation d’architectes algériens et étrangers, est-ce l’un de vos objectifs de réunir autour de ce projet plusieurs dizaines de personnes ?

Nacym Baghli : Oui, dès le départ, le défi était bien de réunir toutes les personnes qui pourraient participer et apporter leur aide selon leurs domaines de compétence. Notre démarche est toujours de partager au maximum l’initiative en utilisant tous les canaux, notamment les réseaux sociaux. Nous avons donc en quelque sorte inversé le système classique. Ceci dans la mesure où la communication et la diffusion de l’idée vers la société civile empreintent un chemin très différent de ce qui se fait d’habitude.

Est-ce dans cette optique que vous avez également lancé un concours auprès des étudiants en architecture, notamment ceux de l’Ecole polytechnique d’architecture et d’urbanisme (Epau) ?

Nacym Baghli : Ce concours est une suite logique. Dès le départ, nous avons voulu que les étapes du projet «Djisr El-Djazaïr» soit comme les maillons d’une chaîne et le concours est l’un de ces maillons. Nous avons donc lancé un «concours international d’idées » et nous avons eu plus de 400 inscrits représentant 55 nationalités et, cela est déjà une réussite  en soi.
C’est un coup de projecteur sur la ville d’Alger. Cela montre aussi que la ville suscite de l’intérêt et, dans ce cadre, nous avons des experts d’Australie et de France qui se sont déplacés à Alger.
Sihem Baghli : J’aimerais également ajouter que l’objectif du concours a été d’impliquer des jeunes architectes au projet et, au-delà, qu’ils se sentent surtout responsables du devenir de la ville d’Alger. Dans seulement dix ou vingt ans, c’est eux qui auront à assurer sa gestion.

Pour l’heure, le projet est encore au stade d’idée, mais une éventuelle concrétisation devrait nécessairement passer par les pouvoir publics, avez-vous fait des démarches auprès d’eux ?

Nacym Baghli : Les pouvoirs publics sont déjà au courant du projet. En fait, il avait été inscrit dans le programme de la wilaya «Alger Smart City », qui avait été lancé en 2017 avec pour objectif de récolter toute idée constituant une plus-value et une valeur ajoutée à l’émergence de la «ville intelligente» de demain. Nous avions donc inscrit le projet «Djisr El-Djazaïr» dans ce programme et son exposition a même eu lieu lors d’une grande conférence internationale organisée au  Centre international de conférences (CIC) en juin 2018.

Vu l’état des finances du pays, il est clair que le lancement du projet prendra un certain du temps…

Nacym Baghli : Oui, et je pense que cela doit être vu comme une chance. Le fait d’être confronté à une crise économique nous oblige à ne pas nous précipiter, à prendre le temps de la réflexion et toute la mesure du projet de telle sorte que l’on soit capable de faire les choses dans les règles de l’art.

Vous avez déclaré que l’étude technique reste à faire. A votre avis, la concrétisation d’un tel pont est-elle  possible techniquement ? Et, d’un autre côté, ne craignez-vous pas que cela défigure la baie d’Alger ?

Nacym Baghli : Bien sûr que cela est réalisable, des ponts sont construits à Tokyo, Lisbonne, des zones sismiques, ou encore à Hong Kong, où les vents peuvent être extrêmement violents. Ce qui fait que le défi sera davantage d’ordre politique, économique et social. Mais une fois l’idée acceptée, que l’on comprendra qu’une telle réalisation sera un plus, que ce sera un investissement rentable… je pense que les choses seront faciles. Quant à l’aspect de la baie d’Alger, il n’est, bien sûr, pas question de défigurer la baie mais bien de la sublimer, la rendre encore plus belle, l’inscrire dans le futur et au-delà, en faire un territoire. C’est-à-dire que cet espace deviendra une zone d’activité que l’on vient visiter.

Au-delà du projet du pont, votre but est également de lancer la réflexion sur l’avenir de la ville d’Alger. En tant qu’architectes quelle est votre vision de la question ?

Nacym Baghli : La ville d’Alger est un patrimoine dont nous avons hérité, que ce soit la Casbah ou la ville coloniale, et même ce qui a été construit dans les années 1950 (…). Il s’agit donc pour notre génération de prendre, de conserver cette matière, mais aussi de construire notre propre patrimoine. C’est-à-dire que nous avons aussi le devoir de fabriquer ce qui sera le patrimoine des futures générations. Toute la question de l’urbanisme d’Alger est dans cette dualité, comment conserver le meilleur du patrimoine que nous avons hérité, mais aussi comment construire celui de demain ?