« Ils sont devenus fous, ya wlidi, ils sont devenus fous ! » C’est un monsieur âgé de 91 ans, comme il nous l’apprendra plus tard, qui peste contre la Caisse nationale des retraites de Constantine.

Notre interlocuteur vient de Ouled Rahmoune, une commune distante de 25 km du chef-lieu de wilaya. Sa tenue nous renseigne sur le volume de sa bourse qui doit tourner à vide. «Je touche à peine 9 000 dinars, nous dira-t-il. J’ai loué un taxi clandestin pour 3 000 DA pour qu’il m’accompagne jusque-là et me soutienne pour monter les escaliers et me ramener chez moi ». Aux abords et à l’intérieur des locaux de la CNR de Constantine, c’est carrément Fort Alamo. Une bâtisse très étroite, que la CNR devait quitter il y a des années. Des centaines de retraités se relayent toute la journée depuis une quinzaine de jours pour espérer arriver aux guichets où des employés de la caisse semblent débordés. Aux kachabias et chèches des uns, se mêlent les parkas et les costards des autres. Les premiers se bousculent, crient, se poussent et se repoussent, quand les seconds, avec un peu de retenue essayent de faire impression. Mais les deux houspillent cette caisse qui n’en finit pas de les humilier. « La CNR avait l’habitude de demander aux retraités des preuves de vie une fois l’an. Maintenant, c’est tous les six mois. Pour ma mère âgée de 94 ans, j’ai l’habitude de remplir ces formalités. Mais un jour en rentrant, j’ai trouvé deux agents de la CNR chez moi. Ils sont venus s’assurer, sans prévenir, qu’elle n’était pas passée encore de vie à trépas. Maintenant, il lui demande, et à l’instar des autres bénéficiaires de pensions, des certificats de non-mariage.
92 ans et un certificat de non-mariage
Ils justifient ces harcèlements par le fait qu’il y a des tricheurs qui touchent encore la retraite de leurs aïeux décédés », nous criera au visage, car le brouhaha dans la salle exiguë des guichets est très fort, un retraité lui-même âgé de 62 ans qui a ramené sa mère de 94 ans, qui se déplace avec un déambulateur « pour que ces messieurs puissent vérifier que je ne suis pas un tricheur », ajoutera-t-il. Il s’avère que cette fois, la CNR a fait une bourde plus importante que son déficit. En effet, une note affichée uniquement à l’intérieur de ses murs, donc une note interne, stipule que tous les retraités doivent ramener avant le 15 février une fiche familiale et une attestation de non-activité pour l’épouse, pour pouvoir bénéficier, encore, de la pension de retraite. Une annonce qu’aucun retraité n’a reçue et qui n’a été diffusée nulle part, sauf dans les couloirs de la CNR de Constantine ! Du jamais vu ! Heureusement que le téléphone arabe a suppléé à la maladresse de la CNR, pour que les retraités soient mis au courant, et que, par la suite, les guichets de l’état civil et ceux de la Caisse de Constantine soient pris d’assaut. « Nous venons à peine de revenir à un rythme de travail normal, après le rush de 2015 des retraites proportionnelles. Et voilà que la tutelle a inventé cette incroyable histoire de vérification pour que nous soyons de nouveau noyés dans une paperasse et des dossiers incroyables. Les gens sont là à six heures du matin, et lorsque nous quittons nos bureaux, il y a encore des gens qui n’ont pas eu accès à nos guichets », nous dira un agent débordé qui ne savait plus, à l’instar de ses collègues, où donner de la tête.
Nous avons voulu converser avec le nouveau directeur de la CNR de Constantine, mais peine perdue. Le téléphone reste muet et l’accès aux étages de l’administration est « formellement interdit » pour toutes les personnes ne faisant pas partie des « meubles » de la CNR.
Cela illustre, encore une fois, le désarroi dans lequel se trouve le ministère du Travail, « riche » de ses trois caisses, CNR, Cnas et Casnos, mais reste très indigent quand il s’agit de recouvrer les créances dont on connaît l’adresse, mais qu’on ne ramène jamais. « Et qu’on ne vienne pas nous raconter encore la blague des cinq (05) cotisants pour un retraité, une vieille légende urbaine que ne croirait même pas un gosse », dira un ancien de la Casnos, notre jeune retraité de 62 ans qui devra revenir demain, car sa vieille mère n’a pas décroché le sésame pour se présenter devant les « vérificateurs ». n