Après la conférence sur le thème « L’altérité », au mois de janvier, Derb Cinéma débute le mois de février avec un nouveau centre d’intérêt axé sur «La condition humaine», illustré par le slogan « Les larmes qui pèsent lourd ». La Cinémathèque Djamel Eddine-Chanderli a abrité vendredi une séance de projection-débat du film documentaire «Fanon, hier, aujourd’hui» (2018), en présence du réalisateur Hassane Mezine, animée avec brio par le jeune Nadir Benahmed.

En guise de lever de rideau, un spectacle de danse classique, version ballerines, présenté en duo par Sabeha Hakiki et Sarah Taleb Bendiab appartenant à la troupe chorégraphique Les petits Anges. «Je suis très heureux et fier de faire un film sur Fanon. Je considère que c’est une contribution de ma part à une prise de conscience», soulignera d’emblée Hassane Mezine. «Parler de Fanon, c’est parler de l’Algérie. Fanon s’est formé au sein de la Révolution algérienne dont il est un acteur prépondérant», dira-t-il. Le film s’ouvre sur deux discours : celui du président français Sarkozy prononcé un 27 juillet 2007 à l’université de Cheïkh- Anta-Diop de Dakar(Sénégal), où il déclarait en substance que la colonisation fut une faute tout en estimant que le drame de l’Afrique vient du fait que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire… Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance…Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès». Et l’intervention de Frantz Fanon, alias Dr Ibrahim Omar Fanon, qui détenait un passeport libyen sous ce pseudonyme, lors d’une conférence panafricaine tenue le 8 décembre 1958 à Accra (Ghana) où il lança : «Si l’Afrique doit être libre, nous ne pouvons pas quémander, nous devons arracher par la force ce qui nous appartient… Toutes les formes de lutte doivent être adoptées, sans exclure la violence… ». En 1960, Fanon est désigné ambassadeur du Gpra au Ghana. Dans sa quête d’archives et de témoignages, Hassan Mezine prend son bâton de pèlerin et se lance sur les traces de Fanon en se rendant dans plusieurs pays et régions au Maghreb (Algérie, Tunisie), en Afrique (Niger, Afrique du Sud, Ghana, Sénégal), l’Europe (Portugal, France), au Moyen-Orient (Palestine), en Amérique…dans le film, défilent, à titre de témoins, des personnalités politiques, scientifiques, artistiques et culturelles. Citons Abdelhamid Mehri, alors ambassadeur du Gpra à Tunis de 1958 à 1961 (document vidéo offert au réalisateur, n.d.l.r), Jacques Lasdous (éducateur-pédagogue), Olivier Fanon(fils de Frantz), Marie-Jeanne Manuellan (assistante sociale), Mohamed Salah Seddik (écrivain), Raphaël Confiant ( écrivain), Flavio Almada (rappeur), Ousmane Dar Galermandi (ex-diplomate), Lilyan Kasteloot ( anthropologue), Arnaldo Palacios (écrivain), Henri Bouygues, Masi Xole Mandu (activiste), Samah Jabr (psychiatre), Maboula Soumahoro (universitaire), Houria Bouteldja (activiste), Cornel West (philosophe), Ibrahim Diori (juriste), Salima Ghezali (journaliste)… « A travers ce film, j’ai voulu proposer un outil pédagogique, éveiller la curiosité, donner des clés à la jeunesse pour comprendre le monde dans lequel on vit. Je n’ai pas voulu mettre Fanon sous une coupole ou en faire un prophète», soulignera-t-il lors du débat. Par ailleurs, Hassen Mezine confiera que son film (le premier documentaire) a coûté 15000 euros. Plusieurs points ont été abordés à cette occasion : l’alter mondialisme, les gilets jaunes, la xénophobie, la discrimination positive, la passion de Fanon, l’accident de Fanon au Maroc en 1959, le Sahara occidental…Il faut savoir que Frantz Fanon est un psychiatre et essayiste français, né en 1925 en Martinique. C’est une figure de la lutte anticoloniale, très impliquée dans la lutte pour l’indépendance algérienne. Il est l’un des fondateurs de la pensée tiers-mondiste. Auteur des célèbres «Peaux noires, masques blancs», et «Les Damnés de la terre», il reste une référence du courant postcolonial. A Blida, dans l’asile de Joinville (qui porte aujourd’hui son nom), où il exerçait comme médecin-chef durant la période coloniale, le Dr Frantz Fanon introduisit une nouvelle thérapie psychosociale, à travers la construction d’une mosquée, un café maure…Faisant l’objet d’une expulsion, il a renoncé à sa nationalité française et rejoint le FLN à Tunis en 1957. Il décède en 1961 des suites d’une leucémie à l’âge de 36 ans, dans un hôpital de Washington (USA). Il sera enterré, à sa demande, en Algérie, et plus exactement au carré des martyrs dans le cimetière de Ain Kerma, dans la wilaya d’El Tarf. Sa dépouille fut rapatriée en Tunisie avant d’être transférée clandestinement en Algérie, selon Mezine. A noter qu’il y a quelques jours, et sous la pression des milieux d’extrême droite, le maire de Bordeaux, Alain Juppé (ancien Premier ministre) a dû annuler la baptisation d’une ruelle au nom de Frantz Fanon. Le projet aurait été transféré vers Sean Astin, dans le département de Seine- Saint-Denis (93). Par ailleurs, un film de fiction sur la vie professionnelle de Frantz Fanon à Joinville (Blida) figurerait comme projet sur l’agenda du cinéaste haïtien Raoul Beck, selon Mezine. Né en 1972 en France, Hassane Mezine est photographe professionnel. Auparavant, il était éducateur dans un centre pour handicapés. Après un passage à l’AFP photo et France soir, il devient photographe freelance. Il est également formateur en photographie numérique et multimédias à Paris. Il suit l’actualité sociale en France et à l’étranger. En 2004 il enrichit son expérience de photographe sur le tournage du film « Algérie Tours/Détours » de Leïla Morouche et Oriane Brun, en compagnie de René Vautier, le célèbre cinéaste anti colonial. Cette expérience sera un tournant photographique. En 2016 il travaille au Niger sur le tournage de la série « Delou », en langue hausa et en 52 épisodes, en tant que directeur de la photo. En 2015 il entame la réalisation de son premier documentaire vidéo sur Frantz Fanon.n