Valoriser le rapport entre la composition musicale et le cinéma et montrer de manière didactique le processus de création musicale dans le septième art sont les principaux axes au cœur du Master Class, animé, avant-hier, à l’initiative du Centre national de la cinématographie et de l’audiovisuel (CNCA), par le compositeur, chef d’orchestre et musicien Salim Dada, autour de la thématique «La musique au cinéma : troisième texte du film»

Dans le cadre du Master Class, animé  samedi dernier au CNCA, le compositeur et chef d’orchestre Salim Dada partage son expérience dans le domaine de la composition et création musicales d’œuvres cinématographiques au profit des étudiants de l’Institut national de musique (INSM), de l’Institut supérieur des métiers des arts du spectacle (Ismas), de l’Institut  de l’audiovisuel d’Ouled Fayet, des conservatoires, ainsi que des jeunes compositeurs de musique de courts-métrages, des arrangeurs, des professionnels du cinéma et de théâtre et des cinéphiles présents.
La première partie du Master Class s’est déroulée sous la forme d’une discussion autour de l’esthétique et du rôle de la musique au cinéma et comment la musique peut changer la lecture d’une scène ou d’un montage. «C’est un métier hautement artistique et créatif et pas forcément technique comme certains le pensent», souligne Salim Dada.
La musique : émotion, dramaturgie et psychologie
Afin d’illustrer ses propos, Salim Dada présente à l’auditoire deux extraits du film standard. Le premier, un extrait du film «Psychose» d’Alfred Hitchcock, datant de 1960, dont la musique a été composée par Bernard Hermann. Un exemple pratique sur l’écriture musicale, où l’«on ne peut pas séparer l’image de la musique, il y a tout un effet de suspense grâce à la musique», souligne le compositeur, tout en expliquant les techniques d’écriture et d’orchestration de Hermann pour donner ce côté strident. Le deuxième extrait du film est celui des «Pirates des Caraïbes», 2003, avec des variantes sur la même scène avec huit situations suggérées. Dans le premier  extrait, il présente l’image sans musique, dans le second, la composition musicale originale et les six autres variantes sont des différentes compositions de Salim Dada, afin de «voir comment la musique change la perception  du contexte de l’image, du mouvement et du rythme ; c’est ce que l’on appelle un exercice d’essai», explique-t-il
Dans la deuxième partie de ce Master Class, consacrée à des détails pratiques du processus de création de musique de film, Salim Dada présente  des extraits du film «Augustine, fils de ses larmes», du réalisateur Samir Seif, dont il a composé  la musique. Il nous explique à ce sujet, qu’«il s’agit de montrer le rapport de la musique avec les éléments de la temporalité. Il s’agit de voir  comment la musique peut fusionner ce rapport au temps, puisque le film aborde deux décors et deux époques différents.» Il ajoute que cet extrait permet aussi de montrer un  «développement motivique». C’est-à-dire comment, en partant  d’un seul motif, en le développant, on peut raconter musicalement les différentes situations  dramaturgiques  et psychologiques, en passant du  travail le plus dépouillé et minimaliste vers un travail  le plus orchestral.
Lire et se documenter pour se parfaire
Il a également soulevé l’importance de se documenter, en montrant aux présents des livres et ouvrages de références  sur le métier de la composition et l’orchestration musicale et sur la musique et la psychologie au cinéma.
En véritable pédagogue, Salim Dada souligne à ce propos  que « l’expérience ne suffit pas  pour se parfaire dans ce métier. Il est important de faires des lectures d’ouvrages sur le sujets  et s’intéresser au processus de création, notamment en se documentant  avec des ouvrages de références, mais aussi en visionnant les making off, en lisant les interview et les biographies des compositeurs qui permettent de décortiquer le processus de création et  de la construction artistiques  de la musique au cinéma».
Ainsi, lors de cette deuxième partie du Master, il s’attelle  à leur expliquer les différents mécanismes pour une composition musicale d’un film et  les erreurs à éviter lorsqu’on est amateur.  Selon lui, la musique est un art complet qui rassemble les différents arts en estimant que « la musique est l’une des parties essentielles qui composent un film. Elle est le troisième texte d’un film», dira-t-il. Il souligne également que «la musique est composée à partir d’un montage d’image. Le scénario donne une directive, mais le compositeur travaille sur  la version pré-montée, car la musique est un déroulé de séquences, de sonorités  et d’émotions dans le temps. La temporalité du cinéma et de la musique se complètent, et leur relation est très forte», a-t-il confié. En marge de ce Master Class, Salim Dada nous affirmera que «le but de ce Master Class est de faire connaître le métier de compositeur de musique. Je raconte mon expérience artistique pour ceux qui sont dans le cinéma, pour qu’ils comprennent notre métier en tant  que compositeur et comment on travaille avec un texte et une image. Je leur montre aussi les étapes à suivre pour créer une musique et comment nouer une relation harmonieuse  avec le scénariste et le réalisateur». Il ajoute que l’«on veut créer un pont entre le compositeur de musique et les autres métiers de cinéma,  car, en Algérie, nous remarquons qu’il n’y a pas une grande relation entre les réalisateurs et  les compositeurs de musique, mais il est vrai que les compositeurs se font rares». Il précise également que «l’on ne peut pas dire un musicien de film, car c’est un compositeur et ce n’est pas chaque musicien qui peut être compositeur». Toutefois, il déplore que pour certains, «la musique de cinéma est le dernier épisode d’un film, elle vient clôturer la production… mais dans les pays où le cinéma est développé, le compositeur est choisi dès le début de la production du film». Il expliquera également que «la spécialité du compositeur de musique en Algérie n’existe pas, ceux qui veulent suivre ce chemin doivent compter sur eux-mêmes, comme je l’ai fait et ceux avant moi». Ce qui manque en Algérie dans ce domaine, selon l’intervenant, «c’est ce genre d’initiative où les métiers se croisent et échangent. J’espère que ce n’est qu’un début pour que les professionnels partagent leurs expériences. J’invite les réalisateurs à venir nous voir en spectacle et de découvrir nos créations».
Suivre la musique jusqu’au montage final
A  propos de sa démarche pour la composition de la musique de film,  Salim Dada, en rappelant que la composition dans ce domaine  comporte deux Ecoles, à savoir américaine et européenne, souligne :  «Je suis plutôt tendance européenne, un peu classique. Je suis aussi adepte du suivi du travail de la première phase d’écriture jusqu’à la finalisation du produit, voire jusqu’au montage de la musique sur l’image».  Il estime à ce sujet que «pour moi, il est très important de suivre la composition jusqu’au montage final. Si on ne le fait pas, c’est comme si on créait une chose et à la fin on risque de ne pas la valoriser s’il y a un décalage au montage. Car il suffit d’une ou deux secondes de décalage, pour que cela  change carrément le sens de la musique».
Par ailleurs, Salim Dada, puissant de sa  propre expérience de composition de bande originale de cinéma, estime que pour composer une musique pour un film de deux heures, il ne faut pas moins de huit semaines. Il souligne toutefois que «c’est un temps record pour faire la composition, l’orchestration et l’enregistrement, qui est la phase la plus rapide. Ce qui est long c’est la composition, en l’occurrence trouver les thèmes et les mélodies et segmenter le film, en trouvant les entrées et les sorties des musiques. Il faut revoir le film plusieurs fois et surtout être d’accord avec le réalisateur».
Pour rappel, depuis 2008, Salim Dada a composé la musique de plusieurs productions cinématographiques, à l’instar des longs métrages «Mustapha Ben Boulaïd», «Augustine, fils de ses larmes»  et «Ibn Badis».n