Fondatrice de la galerie d’art « Le Paon », un espace ouvert depuis le mois de novembre dernier au Centre des arts de Riadh El Feth, Amel Mihoub, elle-même artiste et diplômée en arts plastiques, option histoire de l’art à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, aborde dans cet entretien la création de la galerie avec comme objectif de s’adresser à un public plus large et plus jeune, et ce, en mettant à profit les nouveaux moyens de communication. Mais pas seulement, la galerie le Paon est également un «espace social», un lieu de partage d’expériences, un espace permettant d’aborder les différents styles d’expression, ou encore de parler et de promouvoir l’artisanat ou de faire connaître le travail d’artistes professionnels ou autodidactes, algériens ou étrangers… Amal Mihoub nous annonce à ce titre l’organisation très prochainement d’une exposition mettant en avant une artiste japonaise Mayuka Wakai, qui fera découvrir au public algérien des œuvres lithographiques.

Reporters : La galerie « Le Paon » est ouverte au public depuis novembre 2018. Quel est son concept ?
Amel Mihoub : En fait, cela faisait plus d’un an et demi que j’essayais de développer le concept-store « Le Paon ». A la base, il avait été question que ce soit une galerie exclusivement virtuelle, l’idée était de s’adresser à un nouveau public, plus jeune, et peut-être moins, ou pas encore, habitué des galeries d’art. Le projet « Le Paon » devait prendre la forme d’un espace totalement orienté vers internet (…) et aboutir à une galerie en ligne avec des expositions virtuelles, des ventes en ligne permettant aux visiteurs et aux clients de voir les œuvres, de les commander et de les acheter directement sur internet.
Mais, finalement, vous avez ouvert une galerie d’art au Centre des arts de Riad el Feth.

Pourquoi ce choix ?
Il y a des contraintes qui nous ont conduits à reporter le projet initial, c’est tout simplement une conséquence de notre retard dans la numérisation. Nous ne pouvons pas encore proposer des formules de paiement en ligne. Par ailleurs, nous devons aussi suivre les préférences des visiteurs et acheteurs, particulièrement des anciennes générations qui restent très habituées au contact direct. C’est pour cela que nous avons lancé la galerie physique. Mais, le projet du site internet, de la galerie virtuelle, est toujours d’actualité et dans tous les cas nous restons très actifs sur les réseaux sociaux.

Pourquoi avoir baptisé la galerie du nom du paon, que vous avez choisi, également, en tant  
que logo ?
Oui, l’idée qui se cache aussi derrière ce logo, symbolisant un paon à cinq plumes, je l’ai réalisée en m’inspirant de la culture feng-shui, de la philosophie ancienne chinoise ; les cinq plumes symbolisent ici les cinq éléments de l’alchimie chinoise. En fait, je ne voulais pas d’une galerie au sens classique, où, il faut bien le reconnaître, les visiteurs se font rares et ne passent que lors des vernissages. Ici, dans le concept de la galerie « Le Paon », chaque plume représente un aspect du travail que nous voulons proposer au public : une plume pour l’artisanat, une autre pour la galerie d’art, une pour l’espace social, où l’on aborde à chaque fois une thématique différente, une autre pour « l’art thérapie », et la dernière dédiée aux antiquités, étant donné, et je l’ai moi-même remarqué, que le public ne connaît pas toujours la valeur des pièces remontant aux différentes périodes historiques du pays.

« Le Paon » affiche ainsi une volonté de se différencier, de proposer une approche différente…

Pas totalement, comme toute galerie d’art au sens classique, notre objectif reste bien sûr de promouvoir le travail de nos artistes, qu’ils soient jeunes ou moins jeunes, anonymes ou déjà connus, passés par les beaux-arts ou autodidactes. «Le Paon» est un espace d’exposition visant à faire connaître les arts. Mais au-delà, s’il y a un aspect que j’aimerais mettre en avant c’est bien l’« espace social ».

Justement, proposer un espace social apparaît comme l’un de vos principaux objectifs, comment le définissez-vous ?

L’idée est que l’on n’est pas obligé d’être artiste pour avoir le droit d’exposer. Par exemple, la galerie accueillera prochainement la seule Algérienne qui a escaladé l’Everest, ce sera une exposition de photos et en même temps une projection et une conférence où elle parlera de son aventure. C’est avec ce type de rencontre que l’on compte concrétiser l’aspect «espace social» du lieu. C’est une idée que j’avais eue en m’inspirant du travail d’une galerie d’art à Paris, lors de mes études. Un jour, ils ont accueilli un archiviste, une autre fois, un radiologue, des professions et des expériences que l’on ne s’attend pas à rencontrer dans une galerie.

D’autre part, l’artisanat a également une place importante dans votre espace. Peut-on dire que cela a permis de faire connaître le projet ?

Oui, ce fut le cas dès le départ, au travers d’une marque de bijoux que j’avais lancée sur les réseaux sociaux avec le concours de l’actrice Chahrazed Kracheni, cela a eu un réel impact en intéressant bien au-delà des seuls habitués des galeries et amateurs d’art. Certaines personnes n’avaient apparemment jamais mis les pieds dans une galerie… On nous demandait par exemple s’il fallait payer pour entrer. Et l’artisanat est aussi un moyen de proposer des œuvres généralement plus accessibles, pouvant intéresser un public peut-être plus large.
Depuis l’ouverture de la galerie en novembre dernier, quels ont été vos premiers constats ?
Positifs. Le public s’intéresse clairement à ce que nous faisons, mais je pense aussi qu’il a besoin d’être invité, sollicité en permanence et c’est ce que nous faisons, notamment au travers de notre présence continue sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, il faudrait aussi que les espaces dédiés à la culture, notamment publics, les centres culturels… initient davantage le public à la culture artistique, donnent une chance à de nouveaux artistes afin d’émerger, mais aussi organisent plus de manifestations. A ce titre, et comme exemple de ce qui devrait être fait, j’avais exposé au Centre culturel chinois, et j’ai trouvé leur travail vraiment intéressant. Il s’agit d’un espace où l’activité est permanente… Ils donnent une chance à tout le monde.

Avez-vous des projets, peut-être une spécialisation vers un seul style de peinture ? Cela est-il envisageable ?

Non, ce n’est pour le moment pas envisageable. Le marché de l’art en Algérie est encore en phase de croissance. Là, où il est développé, en France par exemple, il y a plusieurs galeries spécialisées dans telle ou telle forme d’expression. J’avais moi-même fait une partie de mes études à la galerie Lumas de Paris, qui est une galerie allemande spécialisée dans la photographie d’art. Pour notre part en Algérie, nous sommes encore loin de cela, et pourtant nous avons bien des artistes, des œuvres de qualité, qui pourraient aisément tenir la comparaison face à des professionnels étrangers. La situation est néanmoins ce qu’elle est, mais je tiens à dire que nos artistes ont une véritable créativité, ils travaillent sur énormément de styles, surtout ceux de la nouvelle génération, et certains se lancent maintenant dans le domaine du «digital art».
Certaines formes d’expression donnent néanmoins l’impression d’être moins représentées ?
C’est en effet le cas pour la sculpture, le dessin, le croquis et les aquarelles… et en ce qui concerne la sculpture, il faut savoir que la galerie a généralement des difficultés à lui trouver preneur. Le public algérien a une nette préférence pour les tableaux, la peinture. Dans ce domaine, nous sommes encore très «classiques», nos voisins, par exemple, proposent plus d’œuvres contemporaines.

Vous avez dit vouloir présenter le travail d’artistes algériens. L’art est, cependant, un langage universel… La galerie « Le Paon » pourrait-elle également s’ouvrir à des artistes étrangers ?

Cela est bien sûr envisageable, et même déjà programmé. Très prochainement, au cours de ce mois de février, nous accueillerons une artiste japonaise, Mayuka Wakai, qui fait des œuvres de lithographie, c’est une personne qui a fait des études très avancées. Elle est notamment passée par l’Ecole des beaux-arts de Dijon et a exposé dans de nombreux pays. Par ailleurs, l’intérêt sera aussi de revenir sur la lithographe, un art qui a pratiquement disparu chez nous avec la mort des derniers artistes. L’un de ces grands artistes, qui nous a quittés l’année dernière, était Salah Haioun.

La raison d’être d’une galerie d’art est aussi de vendre des œuvres et de permettre à des artistes de vivre de leurs travaux. Dans le contexte actuel du marché de l’art, une galerie peut-elle être rentable ?

J’estime que c’est possible, personnellement, je débute, je mets actuellement à profit toutes les techniques de communication existantes pour faire connaître notre projet, notre travail, faire connaître les artistes exposés. Par ailleurs, je pense aussi que pour juger de la pertinence de se lancer ou non dans le travail de galeriste, il faut aussi prendre en compte la qualité et le nombre d’événement proposés. Pour notre part, nous espérons pouvoir organiser une exposition par mois et, à chaque fois, dans des styles complètement différents, cela demandera énormément de travail mais c’est faisable. Quant au marché de l’art en lui-même, nous avons constaté un certain renouveau ces dernières années et l’un des marqueurs positifs avait en ce sens été l’événement «Le printemps des arts » organisé par le ministère de la Culture, réunissant des galeries privées et publiques, des artistes de toutes les wilayas, des visiteurs étrangers. Ce fut une première, un événement important. Maintenant, il reste encore à développer les autre éléments d’un marché de l’art, notamment les revues spécialisées, certaines existent, il y a des initiatives sur internet, cela pourrait faire bouger les choses.