«Balak» de Chawki Amari est un remarquable roman à «la légèreté trompeuse», paru en octobre dernier aux éditions Barzakh. L’auteur explore le hasard [zhar (la chance), l’aléatoire] et son impact sur la vie des gens, en mettant en lien tous les éléments d’un bon roman : suspense (compte à rebours), devoir et amour. Un roman qui se lit avec plaisir, avec bonheur, pour son intrigue captivante et la manière brillante de son auteur de décliner son thème en s’appuyant sur (et en déconstruisant aussi) des thèses scientifiques ou religieuses, des croyances et des pratiques populaires. «Balak» est, tout à la fois, l’histoire d’une secte qui vénère le hasard et prépare sa révolution, la naissance d’un amour qui ne doit rien au hasard – ou qui lui doit tout peut-être –, un héros qui interroge sa foi, des fonctionnaires qui aspirent à établir/rétablir l’ordre… C’est l’histoire de personnages attachants, surtout par leurs défauts, en proie au doute. Ils questionnent leur foi, leur place dans le monde dans un contexte urbain, un Alger comme nous l’avons rarement lu dans les livres, un Alger théâtre du hasard. Ou tout peut arriver ! Dans cet entretien, Chawki Amari évoque les grands thèmes de son roman, deuxième volet d’une série de cinq ouvrages consacrée aux sciences et à la métaphysique.

Reporters : Qu’est-ce qui vous a particulièrement intéressé dans le hasard, thème de votre roman «Balak» ?
Chawki Amari : Il y a des facteurs comme ça, avec qui on vit, on dort, on mange, que l’on subit mais auxquels on ne s’intéresse pas, parce que trop complexes. Le hasard est l’un de ceux-là, force mystérieuse qui régit toute notre vie, qu’on ne veut pas explorer, mais que l’on invoque discrètement quand même, par le biais de superstition, de visites chez le Taleb ou le Wali du coin, de rites que l’on pratique secrètement pour s’attirer la chance, que l’on croit ou non à la destinée. J’avais une amie à qui je racontais des blagues, et quand elle riait, elle paniquait, disait «j’ai trop ri, j’ai peur», comme s’il y avait des quotas de chance dans lesquels il ne faut pas trop puiser de peur de ne plus en avoir juste après. Y a-t-il des quotas de chance ? Notre explication du hasard – quand on est bons, on a de la chance, quand on est mauvais, on n’en n’a pas – est-elle la bonne ? Evidemment, je ne suis pas le premier à parler du hasard et essayer de comprendre sa logique, parce qu’il y a forcément une logique, même illogique, mais j’ai essayé d’apporter quelques éléments, à travers un roman qui n’est pas un essai métaphysique sur le hasard, mais un récit émaillé de superstitions locales, de sémantique sur l’origine du mot hasard (de zhar, la face du dé gagnante représentée à l’époque par une fleur) et des dernières recherches en physique théorique. Comme j’estime que j’ai de la chance dans la vie, je me suis demandé pourquoi ne pas écrir un livre sur le sujet, ce qui m’a donné la chance d’être édité et de gagner des milliards de dollars avec ce roman. Je plaisante, mais j’ai remarqué en tant que joueur de yam (un jeu de dés basé sur 30% de stratégie et 70% de hasard) que plus je m’intéressais au hasard, plus j’avais de la chance, comme s’il suffisait de toucher un peu du doigt du mystère de la création pour en tirer des bénéfices directs. C’est d’ailleurs lors de mes nombreuses confrontations au hasard autour de longues parties de yam à Alger avec une bande d’amis, Sid Ahmed, Zak, Imène, Nazim, Keita ou Riadh, amoureux secrets du hasard et intrigués par lui, que je me suis penché sur le sujet. Je le dis souvent dans les conférences que j’organise autour de ce livre, «Balak», achetez-le, lisez-le, si vous n’avez pas de chance après, il vous sera intégralement remboursé par les Editions Barzakh !
Balak est le personnage principal du livre, membre de la secte
«Zahiroune». Il semble croire au hasard, le provoque parfois, mais il doute aussi. Que diriez-vous sur lui et sa «croyance» ?
Balak, le surnom du héros, ne s’est pas choisi par hasard, Balak est un mot que j’aime beaucoup, il veut dire en même temps «attention» et «c’est possible», mot-valise très algérien qui renvoie directement à l’aléatoire, qui prend ici une part importante contrairement à d’autres pays, plus développés, qui ont réussi à circonscrire le hasard dans sa part incompressible, le hasard pur, où on ne meurt pas dans les hôpitaux pour un mal traitable. La question du hasard est donc une question civilisationnelle, moins de hasard, plus de développement, même si l’aléatoire influe sur la vie des gens, y compris en Norvège. Pour revenir à la secte des Zahirounes, au départ, Balak y adhère naturellement, groupe qui adore le hasard, considéré comme la seule divinité, qui tue, fait vivre, guérit, offre, retire, gratifie et rend heureux ou malheureux, qui a tous les attributs de Dieu sans en avoir le grade. Mais bien sûr, au sein de cette secte considérée à juste titre comme hérétique, «chirk», il se met à douter, peut-on s’en remettre corps et âme au hasard en le divinisant et le priant tout en étant prêt à subir, de façon totalement aléatoire ses foudres ? C’est cette contradiction métaphysique qui va faire douter Balak. Après, on ne peut pas tout raconter, il faut acheter le livre pour connaître la suite.
Balak tombe amoureux de Lydia. Comment avez-vous envisagé cette situation ? Est-ce la parfaite expression de l’aléatoire ?
L’amour est l’une de ces autres notions complexes. Tombe-t-on amoureux par hasard ? Non, il faut d’abord une prédisposition, ensuite un ensemble de qualités communes ou complémentaires, ce qu’on appelle des atomes crochus. Mais a-t-on des atomes crochus par hasard ? C’est la question dans la question, et Lydia, qui n’a pas de chance, est attirée par Balak, qui semble en avoir, comme si la chance était contagieuse. En réalité, elle l’est plus ou moins, tout le monde aura remarqué qu’on aime bien traîner avec des personnes chanceuses, et qu’on ne répond généralement pas au coup de téléphone d’une autre, malchanceuse, dépressive et malheureuse. Lydia et Balak se sont-ils rencontrés par hasard ? Oui et non, pour le savoir, il va falloir acheter le livre. Si vous avez de la chance, il en reste encore quelques exemplaires.

Vous évoquez plusieurs sectes dont «Zahiroune», la plus importante dans le roman. Les Zahiroune considèrent que «le hasard est à l’origine du sacré». Pourriez-vous nous parler, même brièvement, de cette secte ?

D’abord, petit préambule, j’ai aussi écrit ce livre pour montrer que dans l’Islam, il y a une infinité de sectes, de courants et de doctrines, alors qu’on pense généralement, vu de l’extérieur, que cette religion est un bloc monolithique où le 1,8 milliard d’adeptes, soit 25% de la population mondiale, pense de la même façon, s’habille de la même façon et vit de la même façon. J’ai d’ailleurs listé quelques sectes, au hasard, elles sont très nombreuses, dont celle des Qadarites, qui existent réellement et pensent que puisque «Qadara llah ou fa ma cha’a fa3ala», Dieu décide de tout, en gros, ils peuvent commettre des meurtres en invoquant que c’est Dieu qui l’a voulu et sont donc innocents. Bref, pour en revenir aux Zahirounes, leur idée est qu’il y a 2 millions d’années, à peu près aux environs du langage articulé et de l’émergence de la conscience humaine, les phénomènes aléatoires prenaient beaucoup de place dans la vie des premiers hommes. La foudre tombait ici et pas ailleurs, cet enfant mourrait trop tôt et cet autre vivait longtemps, le gibier apparaissait ici et disparaissait. Ce qui obligeait les groupes humains à se déplacer souvent et de se poser des questions sur leur place dans l’univers et comment fonctionne cet univers qui semble être un jeu pour une puissance supérieure. C’est là où notre ancêtre a envisagé une force cosmique qui attribuait selon sa logique propre les bienfaits et les malheurs. C’est l’invention du sacré, il y a quelque chose qui joue avec nos nerfs, qu’il faut adorer ou combattre, ce qui représente la religion pour le premier et la science pour le second, mais ce qui fait peindre à nos ancêtres des bisons ou des escalopes de dinde sur la parois de leurs grottes pour s’attirer ce hasard qui jetait des troupeaux de steaks ambulants dans cette région et pas dans une autre. C’est bien après, de l’animisme au polythéisme ou du chamanisme au monothéisme que la notion de Dieu s’est affinée. Mais à l’origine, il s’agissait bien du hasard. On peut bien sûr se reposer la question, est-ce bien par hasard que le hasard est venu pour que l’homme considère que le hasard n’est pas du hasard ? Ce sont ces questions tautologiques qui rythment un peu le récit, bien que, je le redis, ce ne soit pas une thèse sur le hasard. Ou alors c’en est une, mais simplement par hasard.

Outre le récit principal déroulé par un narrateur, le compte à rebours en nombre premiers, il y a aussi un autre niveau de lecture avec les notes de bas de page. Pourquoi cet autre point de vue ?

Comme dans le roman d’avant, «L’âne mort», j’ai essayé d’introduire trois niveaux plus ou moins indépendants de lecture. Le roman en lui-même, c’est-à-dire le récit, avec ses personnages, interactions, évènements et rebondissements, la question du hasard ensuite, qui vient en seconde lecture, plus métaphysique, et enfin les notes de bas de page qui sont des renvois scientifiques au phénomène du hasard, de l’aléatoire, de l’entropie et du chaos. L’idée est que chacun puisse ne lire qu’un des trois niveaux, selon le temps qu’il a, l’intérêt ou l’envie.
D’ailleurs, j’ai rencontré des lecteurs de «Balak», dont plusieurs l’ont lu trois fois, pour les trois niveaux de lecture. D’autres n’ont lu que le premier niveau, d’autres n’ont été intéressés que par les notes de bas de pages, qui les ont renvoyés sur Internet pour pousser un peu plus cette question du hasard chez les scientifiques. C’est un genre de littérature self-service où chacun prend ce qui l’intéresse, je sais que les gens n’ont plus vraiment le temps de lire, ils doivent s’occuper de leur vie qui, souvent, est influencée par la chance qu’ils ont. Ou qu’ils n’ont pas. Donc peut-être vaut-il mieux explorer le hasard par sa propre vie que lire un résumé romancé sur la question. On en revient à l’utilité de la littérature et de sa fonction. Chacun répondra lui-même à cette question.

Dans «Balak», croire au hasard permet d’envisager toutes les possibilités et tous les mondes possibles ; il n’y a pas une seule vérité, ni une seule croyance, ni une seule pensée. N’est-ce pas aussi un roman sur les possibles et sur le chaos (de la pensée, des êtres et des idées) ?
C’est un peu le but, comprendre les recherches et modèles des scientifiques d’aujourd’hui, dont certains évoquent la possibilité de mondes parallèles, générés à chaque mouvement. En gros, chaque geste engendre des possibilités et un monde nouveau qui va suivre son chemin dans une réalité précise, engendrant d’autres mondes par un nouveau mouvement avec des ramifications infinies. Ce qui veut dire que tout arrive, tous les mondes existent et toutes les possibilités, à chaque instant, pour peu qu’il y ait un mouvement, un monde immobile et fixe ne génère rien, il est absolu et éternel. Pour donner un exemple et revenir au yam, mon jeu favori, si on prend un dé et on le jette, il y a 6 possibilités, qu’il tombe sur le 1, 2, 3, 4, 5 ou 6. Oui, il y a une possibilité que le dé soit confisqué par la police mais nous allons éliminer ce cas pour notre démonstration. Bref, il y a donc 6 possibilités, mais la réalité ne nous en donnera qu’une. Les physiciens théoriques pensent qu’en fait, le dé est tombé sur les 6 faces dans 6 réalités différentes qui existent en parallèle mais nous ne sommes que dans l’une d’elle à chaque fois. Les implications sont énormes, cela signifie que le hasard n’existe plus puisque le dé est tombé sur les 6 faces et qu’on a de la chance, même si dans 5 des réalités, on a l’impression de ne pas en avoir. C’est là où Balak, le héros du livre, commence réellement à douter. Si tout arrive, le hasard n’existe plus et n’est plus un Dieu, mais simplement une projection de la réalité, l’ombre de l’univers, mais pas l’univers lui-même.

Ce roman est le deuxième texte d’une pentalogie à venir consacrée aux sciences et à la métaphysique. Après la gravité avec «L’Âne mort» et le hasard avec «Balak», quels seront les sujets que vous aborderez dans les trois prochains livres ? Et, qu’est-ce qui a inspiré cette série ?

Oui, je me suis demandé quels étaient les thèmes centraux de l’être humain, qu’il faut absolument revisiter. J’ai estimé que c’était la gravité, sculptrice de l’univers sans lequel rien ne serait agrégé et tout ne serait que des esprits flottants dans le noir, le hasard, puissance extraordinaire, ensuite, pour les prochains, j’ai choisi l’énergie, étrange chose qui ne peut se détruire ni se créer, que l’on transforme depuis le big bang en nourriture, électricité ou chauffage, et qui nous fait vivre, et mourir par manque d’énergie, le tout lié évidemment à la biologie, dont la fonction principale est de créer de la matière, pour combler un univers vide. Le 4e sera autour de l’inconscient, qui seul, avec son double en miroir, le conscient, matérialise la réalité, qui n’existe pas sans la conscience de cette réalité, notion fondamentale pour l’être humain. Enfin, dernier volet, l’exploration du rêve et de la mort, sujet fondamental lui aussi, avec les interactions encore mal définies entre le premier, le rêve, qui est un genre de mort, et le second, la mort, qui est aussi un genre de rêve. C’est évidemment un choix personnel, j’ai décidé de faire de ces concepts primordiaux des romans, pas trop lourds mais avec ce niveau indépendant de lecture qui permet de revenir un peu à la science, à qui on a tourné le dos pour aller vers une raison paramagique qui expliquerait notre présent et déterminerait notre avenir. Bref, un peu de rationalité, de la métaphysique, une histoire, de l’humour, des éléments modernes de recherches et de profonds questionnements, tout ça pour ces cinq livres, au prix modique de 800 dinars par volet. Pourquoi ce choix ? Une littérature du «moi je», du «je pense que» ou «je vais vous raconter ma vie», qui bien qu’elle ne soit absolument pas condamnable, ne m’intéresse pas vraiment, il y a tellement de choses encore à faire en littérature, tout n’est pas fini, même avec un 5e mandat. D’ailleurs, j’ai calculé que je serais mort à ce 5e volet sur la mort de cette pentalogie, ce qui serait une réussite professionnelle en tant que prophétie littéraire auto-réalisatrice. Je serais riche et célèbre mais mort. Dommage. Pas de chance.
• «Balak» de Chawki Amari. Roman, 174 pages, éditions Barzakh, Alger, second semestre 2018. Prix : 800 DA.