« Saha l’artiste » est la nouvelle production de la coopérative théâtrale Al Sinjab de Bordj Menaïel (Boumerdes), montée avec le soutien du Théâtre national Mahieddine-Bachtarzi (TNA). Ecrite et mise en scène par Omar Fetmouche, la pièce, un double monodrame, est interprétée par Ahcène Azazni. Le comédien est accompagné sur scène par le musicien et chanteur Amar Cherifi. C’est l’histoire d’un musicien qui se rend compte que les boutiques de vente d’accessoires d’instruments musicaux ont changé d’activité pour vendre des pizzas et des sandwichs. Il décide de quitter un pays qui peut ressembler à l’Algérie aux fins de réaliser un rêve, acquérir une contrebasse. La générale de cette pièce a été faite le lundi 11 février 2019 à la grande salle du TNA, à Alger. Rencontre avec Omar Fetmouche.
Propos recueillis par Fayçal Métaoui

Reporters : Vous venez d’écrire et de mettre en scène « Saha l’artiste ». Un monologue, ou un double monologue, qui reprend l’idée de la place de l’artiste en société. Quel est le déclic de ce spectacle qui rappelle un titre, «Tahya ya Didou » de Mohamed Zinet, des années 1970 ?

Omar Fetmouche : C’est un clin d’œil, si vous voulez ! L’interpellation de l’artiste est celle du citoyen. Dès le début, j’ai pensé à un spectacle musico-théâtral. Pour être sincère, il s’agit d’abord d’une performance d’acteur. Nous avons voulu qu’Ahcene Azazni tienne une heure sur scène. Il en a largement la capacité.

Il a d’ailleurs campé plusieurs personnages
Absolument ! Je voulais aussi que le musicien-chanteur soit intégré dans le processus artistique. Aujourd’hui, dans le monde, on parle beaucoup des performances au théâtre où tous les arts de scène se rejoignent.

On ne se contente plus du jeu du comédien…
Oui. C’est une tendance. Déjà le cinéma et la musique convoquent d’autres arts, bref, tous les arts contemporains sont dans ce mouvement. Nous avons donc essayé d’associer tout cela dans « Saha l’artiste ». Le double monodrame est convoqué parce que deux artistes se donnaient la parole, la réplique sur les planches. Il y a, d’un côté,  le solo théâtral et, de l’autre, le solo musical
La contrebasse est devenue un véritable personnage, un actant, dans votre pièce.
C’est vrai, un personnage actant qui a joué plusieurs rôles et eu plusieurs fonctions. Derrière cela, il y a toute une lecture, une sémiotique. C’est une contrebasse qu’on a enterrée, déterrée, utilisée autrement (y compris comme une cabine d’un camion !). Je pense qu’il existe plusieurs lectures à faire. Et, il y a aussi cet artiste omniprésent qui essaie d’accompagner la contrebasse. Dans les orchestres symphoniques, la contrebasse est toujours installée au fond de la scène. Les contrebassistes sont souvent les derniers à saluer le public. C’est «un instrument martyr ». Nous avons pris cela comme prétexte pour élaborer le spectacle.

Un prétexte pour raconter  l’Algérie d’aujourd’hui…
Et les contradictions de la société. Je pense que le public a aimé. J’étais au fond de la salle lors de la générale et j’ai suivi les réactions du public à chaque fois. Je me suis dit que quelque part, une chose est en train de bouger. Le spectacle n’a pas laissé indifférent.
Vous avez recouru à la musique vivante sur scène avec un chanteur interprétant du chaâbi.

Pourquoi le choix du chaâbi ?
Le châabi, né à Alger, est un patrimoine de toute l’Algérie. Nous avons tous commencé à aimer la poésie à travers le châabi. Les plus grands poètes algériens ont tous écrit pour le châabi. Et, le châabi a puisé largement dans la poésie maghrébine. Et, puis, il ne faut pas oublier que le théâtre a toujours été poésie à l’origine. Il est né de la poésie. A mon avis, il faut revaloriser ce genre musical qui est en train de disparaître dans le pays. Dans la salle, vous avez vu comment les spectateurs ont applaudi, à deux ou trois reprises la prestation du musicien. Cela m’a fait plaisir, car il s’agit d’un jeune public…
La musique châabie traverse les âges, finalement.
Heureusement, c’est une musique universelle. Ailleurs, dans le monde, les gens ont écouté cette musique, l’ont beaucoup adorée.

Sur scène, le chant complétait le texte dans « Saha l’artiste »…
C’était du théâtre chanté. Beaucoup de métaphore sur notre situation actuelle. Nous vivons dans une société qui porte des masques. Des masques qui tombent l’un après l’autre. Il fallait le dire sur scène à haute voix. Au lieu de « philosopher » sur Facebook, on a préféré interpellé les gens sur scène par l’expression théâtrale. Un artiste doit sentir les pulsations profondes de sa société. Nous avons évoqué, à notre manière, les problèmes dans une forme artistique expressive. Evoquer le statut de l’artiste n’est qu’un prétexte pour aborder une autre dramaturgie, celle de « l’histoire » de la contrebasse, aussi.

Quelle est la situation réelle de l’artiste en Algérie, situation évoquée partiellement par cette interpellation directe faite sur scène par votre personnage principal qui réclamait droits et libertés ?
En Algérie, la situation de l’artiste est désastreuse. Son statut est ambigu. Le texte qui existe est trop administratif, strict. Ce n’est pas ce que l’artiste algérien veut. Il veut une vraie protection. Et la meilleure protection est de lui permettre de travailler, trouver tous les moyens pour le faire. L’artiste a besoin de trouver des instruments de musique sur le marché, a besoin d’avoir des salles pour travailler et présenter ses spectacles, a besoin d’accéder aux moyens technologiques pour améliorer ses performances, s’ouvrir davantage sur le monde. La technologie doit être au service de l’artiste. L’artiste n’est pas demandeur d’argent, il veut juste qu’on le laisse faire ses spectacles, présenter ses travaux au public, bénéficier d’un véritable réseau pour diffuser l’art, les pièces de théâtre, les films, les livres… Plus l’artiste rencontre son public, mieux c’est.
Le public appuie l’artiste surtout que les Algériens sont généreux. A l’époque du théâtre amateur (les années 1970), il n’y avait pas de moyens, mais nous présentions plus de 100 représentations pour chaque pièce de théâtre au niveau national. Nous avons trouvé du soutien auprès des communes et des responsables locaux. Certains nous ont même envoyé des moyens de transport jusqu’à Bordj Menaïl pour faire déplacer la troupe. Nous sommes allés jusqu’à Béchar de cette manière.