Reporters : Vous avez fait des recherches sur l’impact des réseaux sociaux sur l’opinion publique et la relation de ce cinquième pouvoir avec la démocratisation des sociétés. Pouvez-vous nous expliquer le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisation des manifestants, notamment des jeunes, en cette période pré-électorale?
Redouane Bouhidel : La révolution technologique à laquelle nous assistons, à présent, a contribué à la mutation de ce que nous appelions, dans un passé proche, « la société de l’information » vers « une société numérique ». Cette dernière se caractérise par des usages et des pratiques différents de ce que nous avions connu avec les médias traditionnels. En effet, le web 2.0 a ouvert le champ libre à une interactivité intense entre les internautes. D’ailleurs, je relie ce point important d’« interactivité » avec ce qui s’est déroulé mardi dernier à Khenchela. Nous relevons de cet évènement que les réseaux sociaux sont devenus une sorte de canaux de communication nouveaux, modernes et faciles à utiliser. Ils permettent certes une proximité plus grande entre les administrations et la population, mais attentions ! N’oublions pas que c’est une arme à double tranchant. D’un côté, c’est cette interactivité qui a permis à la population de Khenchela de faire entendre sa voix et son mécontentement à ses gouverneurs. Et, de l’autre, elle a été la cause de la suspension du maire de ses fonctions. Ce que nous devons retenir de cette affaire et bien d’autres auxquelles nous assistons quotidiennement, c’est de savoir adapter l’usage des technologies en général et les réseaux sociaux numériques à nos besoins.

Ce qu’on appelle « l’espace virtuel » fait-il peur aux autorités qui appréhendent les appels aux manifestations de rue ?

Dans la foulée des fake news et de la manipulation intensifiée et facilitée sur les réseaux sociaux numériques, je reconnais que l’espace cybernétique est devenu, incontestablement, une menace pour les Etats. Ces derniers ont le droit de protéger la sécurité nationale de leurs pays. Mais cela ne leur donne pas les prérogatives juridiques ni techniques pour faire un contrôle sur les contenus qui y sont diffusés.

Le personnel politique n’hésite plus aujourd’hui à utiliser les réseaux sociaux pour communiquer avec l’opinion et faire passer ses messages. Comment expliquer ce phénomène et quelle importance doit-on lui donner ?

Au-delà de l’interactivité, les réseaux sociaux numériques portent un intérêt majeur à leurs usagers. Il s’agit du fameux trio « instantanéité, ubiquité et gratuité ». Les publics, aujourd’hui, cherchent une information gratuite, rapide et instantanée, même si elle est peu efficace. L’autre point important est le nombre très important des abonnés à ces réseaux sociaux. Des millions de personnes sont connectées en permanence à Facebook. Vous imaginez la différence entre diffuser une information à travers un média lourd traditionnel et via Facebook. La différence est bien nette : un gain de temps et d’efficacité. Les élites politiques en Algérie et ailleurs ont compris cette donne stratégique. C’est pourquoi, ils commencent à adapter leur communication au numérique.
Les réseaux sociaux sont le fruit de la révolution numérique. Certains comparent cette révolution à la révolution industrielle qui a bouleversé l’Europe durant le 18e siècle. Internet et les réseaux sociaux numériques bouleversent, à présent, notre quotidien. Ces bouleversements s’étalent même jusqu’au domaine politique. Les réseaux sociaux numériques permettent une certaine complémentarité à l’activité politique en cette période pré-électorale. Je vous donne un exemple concret de cette relation de complémentarité. Nous savons tous que la durée de la campagne électorale est définie par la loi. Les candidats sont donc limités par un calendrier médiatique bien précis, tandis que les réseaux sociaux numériques leur donnent la chance de prolonger leur campagne dans l’espace et le temps. C’est à mon avis un moyen de communication politique très efficace, il importe juste de bien savoir l’utiliser.
Et quelles conséquences pour les métiers de l’information et du journalisme en Algérie ?
Lorsque la radio et la télévision ont été inventées, certains avaient prévu le départ de la presse écrite. Nous avons constaté, par la suite, que ce n’était pas le cas ! Aujourd’hui, la même question se pose de nouveau : avec l’arrivée des réseaux sociaux numériques, quel serait l’avenir des « mass medias » ? Je crois qu’Internet et les réseaux sociaux ont permis une diversification dans la forme et le contenu de l’information. Je cite l’exemple du « journalisme citoyen ». Cette nouvelle façon d’informer le public a contribué à la création de nouveaux métiers dans le domaine du journalisme. Nous avons vu le simple citoyen se transformer en journaliste. A titre d’exemple, il a même été la seule source d’information pour les médias traditionnels lors du conflit syrien ou encore au Yémen et en
Libye.

Certains considèrent les réseaux sociaux comme un terrain de manipulation et de « fake news ». Jusqu’à quel point doit-on prendre au sérieux cet avis ? Et comment parvenir à distinguer le vrai du faux ?

Je crois qu’il ne s’agit pas d’une simple accusation, mais d’une triste réalité. L’autre face hideuse des réseaux sociaux numériques est la presque impossibilité de contrôle du contenu diffusé. Les expériences ont prouvé que la manipulation a été une arme stratégique entre les mains de plusieurs acteurs géopolitiques extrarégionaux qui servent des agendas flous. Le fameux « printemps arabe » en est un bon exemple en la matière.
Les réseaux sociaux seront-ils un acteur déterminant de la campagne de la présidentielle ?
Je dirais plutôt qu’ils auront un rôle incontournable lors de la prochaine campagne présidentielle. Il ne faut pas oublier que la moitié de la population algérienne est connectée aux réseaux sociaux numériques. Qu’adviendra-t-il de l’autre moitié ? Les candidats à la présidentielle doivent prendre en considération cela.