Le café littéraire «L’Agora du livre» de l’Entreprise nationale des arts graphiques (Enag) a animé, dans le cadre de la Journée nationale de La Casbah, célébrée le 23 février de chaque année, une rencontre autour du livre «Les Chansons de La Casbah», de l’auteur et universitaire oranais Ahmed Amine Dellai, abritée par la librairie Mediabook. La rencontre a été rehaussée par la présence de maître Ali Haroune en tant qu’invité d’honneur.

Abdelhakim Meziani, animateur de cette rencontre, affirme, en préambule, que la librairie est ouverte à tous les auteurs quelle que soit leur maison d’édition. «Nous ouvrons également nos portes à tous les amoureux du livre afin de les rapprocher davantage des écrivains. Le public avait l’habitude de rencontrer les écrivains seulement lors du Salon du livre. Aujourd’hui, on leur donne l’opportunité de se rapprocher d’eux et cela grâce à ces rencontres», dira-t-il.
C’est dans l’esprit de cette rencontre hebdomadaire, qu’avant-hier, Ahmed Amine Dellai, a mis en avant le rôle qu’a joué le «malhoun», l’emblématique musique de la médina, dans la promotion du patrimoine immatériel de la citadelle.
Ahmed Amine Dellai a entamé sa conférence en confiant «son bouleversement » à la suite des manifestations contre le cinquième mandat lors de la journée du 22 février dernier. Il déclare à ce sujet : «Je suis arrivé, hier, (vendredi) et j’ai pu voir Alger en pleine forme. Ce qui est bien, c’est que la jeunesse est encore debout et c’est un signe de bonne santé. D’autant plus que cela s’est passé pacifiquement. » Il poursuit en estimant que «leurs voix ont été entendues » et souligne « c’est ce que je fais, faire entendre la voix des poètes qui se sont tus depuis des siècles et qui ont dit des choses ». Il mettra dans ce sillage le fait que « nous, en tant qu’Algériens, nous sommes des taiseux. Nous ne sommes pas une nation d’écrivains. Nous ne connaissons pas la notion des archives écrites et nous avons des problèmes avec la transcription de la mémoire. Nous sommes très pauvres en documents. Pour nous, c’est la France coloniale qui s’est mise à travailler sur l’Algérie et son histoire et qui a produit un savoir sur nous en mettant à jour quelques documents et manuscrits». Pour faire entendre la voix des siècles passés, M. Dellai estimera, selon son approche, que la poésie populaire (el malhoun) a un grand rôle pour cela et qu’elle est pratiquement une des rares références dans ce domaine. Tout en précisant, que le melhoun «ne se résume pas aux chansons sentimentales», il présente la thèse selon laquelle «à l’époque, où il n’y avait aucun média, le poète populaire, que ce soit el meddah ou Imgazen, remplissait toutes ces fonctions en faisant office de journaliste. Un chercheur français a même qualifié ces poètes de faiseurs d’opinion».
Préserver l’âme
de l’antique citadelle
Il explique que «c’est une partie de notre culture qu’il est essentiel de faire connaître. Car elle porte en elle, non seulement notre mémoire affective, mais aussi notre mémoire historique et linguistique. Car la deuxième langue en Algérie est l’arabe dialectal, ou comme l’appellent les linguistiques, la langue consensuelle, car tout le monde la parle même les berbérophones ».
Ainsi, selon l’orateur, l’arabe dialectal a produit dans le monde maghrébin une littérature au sens propre du terme, « les langues se parlent, s’écrivent et se produisent. Dans toutes les langues, il y a le côté vernaculaire et le côté littéraire. Et nous sommes arrivés à créer une véritable littérature de haut niveau, et c’est le malhoun». Ajoutant : «Quand vous prenez un texte du malhoun et que vous l’abordez d’une manière analytique, vous découvrez un niveau très profond avec une écriture sophistiquée».
Il estimera, dans le même contexte, que «La Casbah fait partie de notre patrimoine matériel et également, immatériel. El malhoun fait partie de cette mémoire immatérielle et si nous voulons restaurer La Casbah, il faut aussi commencer par l’âme de ce lieu. La Casbah, c’est un corps et la culture est son âme par sa musique, sa cuisine, son dialecte et ses artisans. Il faut conserver tout cela ». A propos de son ouvrage «Les Chansons de La Casbah », publié en 2003, il rappelle aux présents qu’à l’époque de la manifestation de « l’année de l’Algérie en France », sa démarche était de faire connaître notre culture à l’étranger par le biais de la poésie et de la musique ancestrales. Il précise à ce sujet : «J’ai donc choisi le répertoire du châabi, dont je suis passionné.
Même si je suis Oranais, je ne suis pas un adepte du raï, il faut enlever ces préjugés, il faut savoir que j’ai fait ce livre à l’époque où le raï était en pleine ascension.» «Pour moi, c’était insensé et honteux que les jeunes n’arrivent pas à chanter des chansons à textes alors que nous avons des poètes et l’art de bien dire. C’est de là que vient mon choix pour le châabi qui était très vigoureux en Algérie, avec une base très intéressante. C’est aussi un art vivant et qui nous entraîne dans d’autres dimensions car il se situe au niveau maghrébin, Aujourd’hui, il faut que l’on prenne conscience que nous sommes en train de faire face à la déperdition de notre mémoire et qu’il est important de la préserver et de la transmettre». n