Le romancier égyptien Sonallah Ibrahim, né en 1937 dans la petite bourgeoisie du Caire, a publié plusieurs livres, traduits partout, et notamment «Al Lajna», «Sharaf, Amerikani».

Membre du Parti communiste égyptien, Sonallah Ibrahim a été sous le régime de Sadate jeté en prison.
A sa sortie, il part en Californie, comme «visiting professor» à Berkeley, l’université de San Francisco. «Al Lajna » se passe au Caire après l’assassinat de Sadate et la prise du pouvoir de Moubarak. Le héros, Saïd, est un homme ordinaire. Mais il va vivre une aventure très drôle. Sonallah Ibrahim, qui a gardé un douloureux souvenir de la prison, a imaginé une fable hallucinante qui suscite plutôt le rire. Saïd, entièrement nu, se retrouve devant un mystérieux comité composé d’étranges personnages, une cohorte de petits chefs qui l’interrogent en le soumettant à des questions les plus saugrenues, sans queue ni tête. Cette séance loufoque est, pour le romancier, à l’image de l’Egypte de Moubarak, une image sombre, kafkaïnne. Saïd a peur, il n’en mène pas large mais il est obligé de répondre aux questions. Il en sait des choses. On lui demande : par quel évènement se souviendra-t-on de notre siècle, il faut citer un seul fait de dimension internationale et qui incarne les idées sublimes et éternelles de ce siècle ? Saïd sourit à cette absurdité et répond : je peux citer Marylin Monroe, cette belle Américaine qui fut un fait mondial de civilisation au sens propre du mot. Mais Marylin était un évènement éphémère qui a fait son temps et qui a péri, car les canons de beauté varient tous les jours. Saïd veut aussi mentionner la conquête de l’espace, le pétrole arabe ou la guerre du Vietnam, mais il renonce car cela l’amènerait à exprimer ses opinions politiques (de militant communiste), ce qui n’arrangerait pas son cas. Malheureusement, dit-il, ce siècle est long et très encombré, comme la route de l’aéroport du Caire jalonnée de panneaux publicitaires : Philips, Toshiba, Shell, Michelin, Nestlé, Marlboro… Ce siècle est plein de marques de multinationales qui transforment les ouvriers en machines, les consommateurs en matricules et les pays en marchés. Ces marques sont le résultat des réalisations scientifiques et technologiques de notre siècle, explique encore Saïd au « comité » qui lui demande de citer une seule marque. Il prend son temps et déclare de manière théâtrale : Coca-Cola ! Cette mince bouteille incarne la civilisation de ce siècle, ses réalisations, voire ses horizons. Coca-Cola est présent partout de la Finlande et l’Alaska à l’Afrique australe, et on annonce son retentissant retour en Chine. Alors que les mots dieu, amour, bonheur diffèrent d’un lieu à l’autre, Coca-Cola signifie partout la même chose, dans toutes les langues. Coca-Cola est né à Atlanta en Georgie, le pays du président Carter et du Ku-Klux-Klan. Devant l’échantillon de bureaucrates aux mines désespérément ahuries (Coca-Cola aurait-t-elle dépassé la renommée de la Pyramide de Chéops dans le monde ?), Saïd poursuit en disant que la boisson est née en même temps que la statue de la Liberté (1886) et a remis en question l’idée ancienne qu’on se faisait de la soif et de la chaleur, en créant son premier slogan publicitaire : la soif ne connaît pas de saison ! Puis précisé quelques détails historiques : Coca-Cola a vendu cinq milliards de bouteilles pendant les sept années de la Seconde Guerre mondiale, et c’est le plan Marshall qui a contribué à son succès en Europe après la guerre, en livrant aussi des voitures Ford, des stylos Parker, des réfrigérateurs et des briquets Ronson. Mais surtout le Coca-Cola qui s’installe au sommet de la consommation. Saïd sait aussi d’autres choses : pendant les deux guerres américaines en Corée et au Vietnam, Coca-Cola a inventé la boîte en fer blanc pour pouvoir la parachuter aux soldats américains sur le front.
Jimmy Carter a-t-il été élu grâce à Coca-Cola ? Ce sont des bruits qui courent… Devant le bagout impressionnant de Saïd, le comité se tait et attend la suite. Saïd profite alors du silence et attrape son caleçon et son pantalon et se remet à son sujet favori, la marque qui a marqué le siècle. Il précise alors : la petite bouteille est surnommée à cause de sa forme «la dame au fourreau». Elle continue à jouer dans la vie des gens un rôle décisif, son influence s’étend aussi sur les présidents et les rois, sur les guerres et les pactes signés quand vient la paix. En bon Egyptien, il avait peur qu’on l’interroge sur les Pyramides encore une fois, mais un éclair dans son esprit lui permet de dire que l’ensemble architectural constitué par les trois Pyramides et le Sphinx représente toujours une des énigmes qui défient la raison humaine et témoignent du génie des bâtisseurs égyptiens. Cette sentence achève de clouer le bec au comité. Saïd peut sortir de la salle, tout en sachant que son esprit ne connaîtra pas de repos tant que le comité n’aura pas prononcé le verdict définitif à son sujet. Voici un roman époustouflant. Sonallah Ibrahim est capable de disserter à l’infini, et avec un superbe talent, sur tout et n’importe quoi, sur la Bourse du Caire, la pellicule Kodak, Standard Oil ou la Banque mondiale, comme sur Marylin Monroe et Coca-Cola. En bon Egyptien, il est adepte des bonnes blagues. Et les blagues, cela peut éviter les pires ennuis. n

– « Al Lajna, le Comité », roman de Sonallah Ibrahim – Editions Actes Sud Littérature, 180 pages
– Traduction Yves Gozalez-Quijano