En ces jours de février où l’enthousiasme civique défile dans les rues de l’Algérie, la poésie ici et là, dans le quotidien, sur la Toile, fleurit et accompagne les slogans politiques inventifs et incisifs dans une symbiose qui emprunte au Slam comme à ses devanciers de la tradition orale ancestrale. J’ai la naïveté de croire que dans une Algérie démocratiquement régénérée, la poésie reprendra ses droits et fera partie des chantiers ouverts par l’espérance après tant de mystifications.

« Etre poète, c’est posséder des armes puissantes, de lumineuses armes et parfois une fragile lampe d’argile pour éclairer sa vie, la vie des gens de son étiage adonnés à une cause commune. Il est lui-même souvent ce bougeoir » Messaour Boulanouar.

MEILLEURE FORCE
Le 11 février 1933 naissait à Sour El-Ghozlane Messaour Boulanouar. Il s’éteindra dans sa bonne ville par un 14 novembre 2015. En ces jours solaires de février ma pensée va vers lui. Dans le sillage du Printemps des poètes 2012, on a entendu outre-mer la journaliste bien connue, Audrey Pulvar, lire sur France Inter le fameux poème de Messaour Boulanouar « J’écris », (extrait de « La meilleure force », qu’elle avait tiré de l’anthologie de la poésie algérienne « Quand la nuit se brise », parue aux éditions Points (2012). Evènement médiatique, peu ordinaire, dans le cadre d’un billet politique que la journaliste signait sur les ondes d’une grande radio française, France Inter. Réactions immédiates des auditeurs, tel cet avis posté sur le site de l’émission : « Merci au seuil millimétré du printemps (6h14 …Wow) de lire ce poème magnifique réécouté … », ou tels autres : « Merci … pour ce choix, cette ouverture vers la lumière… » ; « La poésie fait fondre le cœur du plus endurci et réconcilie avec la vie ». En écho au poème, la chanson « Les mots » de Claude Nougaro… Messaour Boulanouar définissait ainsi le « fait poétique » : On ne naît pas poète, on le devient par le contact avec le monde, par le refus de tout ce qui heurte notre conscience ». A partir de quel moment historique Messaour Boulanouar a-t-il pris la parole, est-il devenu poète ? Leitmotiv chez lui : « Je n’écris pas pour me distraire ou distraire ». Il s’est voulu sans détour « semeur de conscience ». La poésie, selon, lui serait en permanence un exercice de combat ? Certains critiques littéraires n’hésitent pas à lancer l’anathème ou à déclarer « finie » la poésie des grands engagements. Qui lit aujourd’hui Eluard ? répète-t-on avec malice. Messaour Boulanouar est né quelques années au lendemain du centenaire de la Conquête coloniale française. Il a donc grandi, vécu sa jeunesse sous la colonisation. Et très tôt pris conscience de l’injustice qui était faite aux Algériens. Quelques personnes et des lectures surtout ont ponctué son cheminement dans la vie et la création, telle la sœur de Maurice Audin rencontrée à Sour el Ghozlane, ex-Aumale, où elle enseignait en compagnie de son mari. Il eut pour condisciple la plus jeune. De temps à autre Maurice Audin faisait le voyage à ex-Aumale. Malgré le temps, l’âge, les épreuves, Messaour Boulanouar pouvait encore réciter de mémoire jusqu’à ce jour les « récitations » apprises à l’école. Victor Hugo, il le connaissait mieux que certains chercheurs. En tout cas dans son rapport d’Algérien à lui, de colonisé surtout. Il m’a confié, ce n’est pas un secret, qu’il avait été à la fois déçu et fasciné par Hugo. Ce dernier n’était-il pas ainsi emblématique de tous ces écrivains du XIXe siècle qui avaient applaudi à la Conquête de l’Algérie sans savoir ce que cela signifiait comme sang et servitude ? Tel Lamartine, qui se déclarait « oriental » à tout jamais et applaudissait, cependant, à la conquête de l’Algérie. Mais Hugo a évolué, d’autres non… Il suffit de lire dans « Les Châtiments », le poème qu’il consacre à l’Emir Abdelkader.

A HAUTEUR D’HOMME
A 17 ans, le futur auteur de « La meilleure force », pauvre et malade, interrompt ses études secondaires. Et des années plus tard, éveillé au nationalisme et aux exactions de la puissance coloniale française (8-mai1945) et de ses vaines promesses au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : élections trafiquées par le gouverneur Naegelen, qui se soldera notamment dans la région de Sour El Ghozlane, à Dechmiya, par la mort de plusieurs Algériens qui les contestaient localement. Nourri des poètes de la Résistance française et des camps de la Seconde guerre mondiale (dont il connaît encore par cœur certains poèmes), il passera au militantisme actif, connaîtra la prison de Serkadji entre 1956-1957. Est-ce en prison qu’il conçoit dans sa tête « La meilleure force » qui s’ouvre sur justement par ce poème cité plus haut, « J’écris ». Un passage qui est devenu très connu, voire « anthologique », repris sur Internet par les amateurs de poésie à hauteur d’homme…
Premières années de l’indépendance. Années d’enthousiasme après la guerre, et déjà les premières divisions fratricides. C’est le fameux cri, « sebaa sssine barakat ! » (7ans, ça suffit). Messaour s’engage dans l’action culturelle et poétique. L’église de Sour El Ghozlane devient un centre culturel. Jean Sénac se déplacera pour un récital. De cette époque, date son texte : Poésie de Sour El Ghozlane où il écrit : « Comment Messaour Boulanouar n’aurait-il pas écrit « La meilleure force », la seule grande épopée de notre « libération » ? N’est-ce pas le meilleur hommage qui lui fut rendu ?
Or, après l’élan des premières indépendances, la poésie ne sera-t-elle pas sacrifiée sur l’autel de la toute puissante technocratie. « La meilleure force », comme « Algérie, capitale Alger » d’Anna Gréki ne connaîtront pas une diffusion publique. Juste une recension dans Algérie-Républicain de la veille du 19-Juin qui vaudra aux deux poètes une certaine réclusion en matière d’édition. Anna Gréki mourra jeune (« je ne sais plus aimer qu’avec la rage au cœur ») et son second recueil, « Temps forts », paraîtra de manière posthume aux éditions Présence Africaine, en 1967.

COMBIEN DE MOZART ALGERIENS ?
Messaour Boulanouar aura, lui, droit à une série d’avanies durant longtemps. « Dame Sned » ne voudra pas de lui. On a même écrit sous le couvert de l’anonymat dans certaines notes de lectures de comité de lectures qu’il écrivait de la « poésie journalistique ». Il en fut malade, déstabilisé. Comment expliquer des jugements aussi lapidaires. Jalousie, envie, vanité, volonté de puissance ? Combien de Mozart algériens assassinés ? De créateurs brimés, Bachir Hadj Ali, Mohammed Khadda… Mais n’est-ce pas, avec le recul, paradoxalement un hommage à sa poésie en prise sur la vie, les gens, leurs peines et joies, tandis que, celle des laboratoires narcissiques est en péremption ? Messaour éprouve-t-il de l’amertume ou de la colère quant aux déboires qu’il a dû subir en matière d’édition. Loin de la capitale et de ses vernis, il est resté fidèle à sa ville natale où il a écrit l’essentiel de son œuvre. D’ailleurs, l’un de ses recueils s’intitule « Je vous écris de Sour El Ghozalane ». Sour, le rempart des Gazelles, où non loin se trouve le tombeau de Takfarinas en déshérence, raconté par notre ami Arezki Metref lors d’une visite à Messaour Boulanouar.
C’est à l’honneur de Michel Georges-Bernard, lui-même poète, artiste-peintre et critique de grand talent, que d’avoir consacré à Messaour Boulanouar plusieurs de ses publications des éditions L’Orycte lorsqu’il se trouvait en poste d’enseignant dans les années 70 à Sour El Ghozlane. Ces recueils restent le vivant témoignage d’une époque où la poésie avait encore de brillants défenseurs sans frontières. Comme l’a dit je ne sais plus qui, l’Algérie se serait mieux portée si les authentiques poètes avaient été entendus ou au pouvoir. Est-ce bien réaliste ? En tout cas, peut-être n’auraient-ils pas fait pire que ceux qui ont géré le destin de ce pays ?

EN TERRE TRISTE
Le malheur en danger ? Les années 90 vont conduire Messaour Boulanouar à sonder un autre malheur, cette fois, fratricide, en « terre triste en l’espoir ou nous parlons de suie/de mort sauvage en terre ignoble nuit de salpêtre ». Comment a-t-il résisté au « long chagrin de fleur ternie de pierre amère » ? Par le poème ? C’est son secret. Il a longtemps connu et échangé avec Kateb Yacine et d’autres poètes contemporains, voyagé mais n’a jamais quitté sa ville. C’est sa meilleure force. Sa vie a été vouée à l’écriture poétique. De la bonne et vieille Japy à l’ordi, en passant de cette écriture calligraphique qui distinguait toute une génération, il avait affirmé dans un entretien, en 1981, avec Tahar Djaout : « La poésie se trouve en danger, dans ce pays même où la magie du verbe accompagnait partout le peuple dans son travail et dans ses fêtes : chansons des moissonneurs, chansons de la tonte des moutons, chansons du tissage de la laine, chansons de toutes les ‘touiza’ ancrées au plus profond de notre paysannerie. » Cri de vigie inquiète. A-t-il été entendu ? Aujourd’hui, le problème peut relever d’un mauvais psychodrame imposé à toute une génération. Messaour a une connaissance fine des cultures du terroir. Il peut réciter de mémoire du chir el melhoun à tous vents. N’est-il pas le petit-fils d’une poétesse du terroir. Ainsi, il a grandi entre le verbe de sa grand-mère, -qu’il a méthodiquement enregistrée au magnétophone pour sauver de l’oubli une poésie sans pareille, qui a nourri en profondeur ce que l’on nomme maintenant la littérature algérienne contemporaine dans toutes ses expressions linguistiques. Du berbère au français, en passant par l’arabe. Cultures populaires, cultures savantes, il fut un temps où elles se donnaient la main sans complexe et sans procès d’intention.
En témoignent les œuvres de Si Mohand ou Mohand, des Bencheneb père et fils, de Mostéfa Lacheraf, de Moufdi Zakaria, de Jean Sénac et de Mouloud Mammeri. Et de tant d’autres… Messaour Boulanouar était de cette école enracinée dans le patrimoine national et ouverte sans complexe sur l’universel. Il était né un mois de février… Le poète espagnol Gabriel Celaya affirmait : La poésie est une arme chargée de futur. n

« Etre poète, c’est posséder des armes puissantes, de lumineuses armes et parfois une fragile lampe d’argile pour éclairer sa vie, la vie des gens de son étiage adonnés à une cause commune. Il est lui-même souvent ce bougeoir » Messaour Boulanouar.

MEILLEURE FORCE
Le 11 février 1933 naissait à Sour El-Ghozlane Messaour Boulanouar. Il s’éteindra dans sa bonne ville par un 14 novembre 2015. En ces jours solaires de février ma pensée va vers lui. Dans le sillage du Printemps des poètes 2012, on a entendu outre-mer la journaliste bien connue, Audrey Pulvar, lire sur France Inter le fameux poème de Messaour Boulanouar « J’écris », (extrait de « La meilleure force », qu’elle avait tiré de l’anthologie de la poésie algérienne « Quand la nuit se brise », parue aux éditions Points (2012). Evènement médiatique, peu ordinaire, dans le cadre d’un billet politique que la journaliste signait sur les ondes d’une grande radio française, France Inter. Réactions immédiates des auditeurs, tel cet avis posté sur le site de l’émission : « Merci au seuil millimétré du printemps (6h14 …Wow) de lire ce poème magnifique réécouté … », ou tels autres : « Merci … pour ce choix, cette ouverture vers la lumière… » ; « La poésie fait fondre le cœur du plus endurci et réconcilie avec la vie ». En écho au poème, la chanson « Les mots » de Claude Nougaro… Messaour Boulanouar définissait ainsi le « fait poétique » : On ne naît pas poète, on le devient par le contact avec le monde, par le refus de tout ce qui heurte notre conscience ». A partir de quel moment historique Messaour Boulanouar a-t-il pris la parole, est-il devenu poète ? Leitmotiv chez lui : « Je n’écris pas pour me distraire ou distraire ». Il s’est voulu sans détour « semeur de conscience ». La poésie, selon, lui serait en permanence un exercice de combat ? Certains critiques littéraires n’hésitent pas à lancer l’anathème ou à déclarer « finie » la poésie des grands engagements. Qui lit aujourd’hui Eluard ? répète-t-on avec malice. Messaour Boulanouar est né quelques années au lendemain du centenaire de la Conquête coloniale française. Il a donc grandi, vécu sa jeunesse sous la colonisation. Et très tôt pris conscience de l’injustice qui était faite aux Algériens. Quelques personnes et des lectures surtout ont ponctué son cheminement dans la vie et la création, telle la sœur de Maurice Audin rencontrée à Sour el Ghozlane, ex-Aumale, où elle enseignait en compagnie de son mari. Il eut pour condisciple la plus jeune. De temps à autre Maurice Audin faisait le voyage à ex-Aumale. Malgré le temps, l’âge, les épreuves, Messaour Boulanouar pouvait encore réciter de mémoire jusqu’à ce jour les « récitations » apprises à l’école. Victor Hugo, il le connaissait mieux que certains chercheurs. En tout cas dans son rapport d’Algérien à lui, de colonisé surtout. Il m’a confié, ce n’est pas un secret, qu’il avait été à la fois déçu et fasciné par Hugo. Ce dernier n’était-il pas ainsi emblématique de tous ces écrivains du XIXe siècle qui avaient applaudi à la Conquête de l’Algérie sans savoir ce que cela signifiait comme sang et servitude ? Tel Lamartine, qui se déclarait « oriental » à tout jamais et applaudissait, cependant, à la conquête de l’Algérie. Mais Hugo a évolué, d’autres non… Il suffit de lire dans « Les Châtiments », le poème qu’il consacre à l’Emir Abdelkader.

A HAUTEUR D’HOMME
A 17 ans, le futur auteur de « La meilleure force », pauvre et malade, interrompt ses études secondaires. Et des années plus tard, éveillé au nationalisme et aux exactions de la puissance coloniale française (8-mai1945) et de ses vaines promesses au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : élections trafiquées par le gouverneur Naegelen, qui se soldera notamment dans la région de Sour El Ghozlane, à Dechmiya, par la mort de plusieurs Algériens qui les contestaient localement. Nourri des poètes de la Résistance française et des camps de la Seconde guerre mondiale (dont il connaît encore par cœur certains poèmes), il passera au militantisme actif, connaîtra la prison de Serkadji entre 1956-1957. Est-ce en prison qu’il conçoit dans sa tête « La meilleure force » qui s’ouvre sur justement par ce poème cité plus haut, « J’écris ». Un passage qui est devenu très connu, voire « anthologique », repris sur Internet par les amateurs de poésie à hauteur d’homme…
Premières années de l’indépendance. Années d’enthousiasme après la guerre, et déjà les premières divisions fratricides. C’est le fameux cri, « sebaa sssine barakat ! » (7ans, ça suffit). Messaour s’engage dans l’action culturelle et poétique. L’église de Sour El Ghozlane devient un centre culturel. Jean Sénac se déplacera pour un récital. De cette époque, date son texte : Poésie de Sour El Ghozlane où il écrit : « Comment Messaour Boulanouar n’aurait-il pas écrit « La meilleure force », la seule grande épopée de notre « libération » ? N’est-ce pas le meilleur hommage qui lui fut rendu ?
Or, après l’élan des premières indépendances, la poésie ne sera-t-elle pas sacrifiée sur l’autel de la toute puissante technocratie. « La meilleure force », comme « Algérie, capitale Alger » d’Anna Gréki ne connaîtront pas une diffusion publique. Juste une recension dans Algérie-Républicain de la veille du 19-Juin qui vaudra aux deux poètes une certaine réclusion en matière d’édition. Anna Gréki mourra jeune (« je ne sais plus aimer qu’avec la rage au cœur ») et son second recueil, « Temps forts », paraîtra de manière posthume aux éditions Présence Africaine, en 1967.

COMBIEN DE MOZART ALGERIENS ?
Messaour Boulanouar aura, lui, droit à une série d’avanies durant longtemps. « Dame Sned » ne voudra pas de lui. On a même écrit sous le couvert de l’anonymat dans certaines notes de lectures de comité de lectures qu’il écrivait de la « poésie journalistique ». Il en fut malade, déstabilisé. Comment expliquer des jugements aussi lapidaires. Jalousie, envie, vanité, volonté de puissance ? Combien de Mozart algériens assassinés ? De créateurs brimés, Bachir Hadj Ali, Mohammed Khadda… Mais n’est-ce pas, avec le recul, paradoxalement un hommage à sa poésie en prise sur la vie, les gens, leurs peines et joies, tandis que, celle des laboratoires narcissiques est en péremption ? Messaour éprouve-t-il de l’amertume ou de la colère quant aux déboires qu’il a dû subir en matière d’édition. Loin de la capitale et de ses vernis, il est resté fidèle à sa ville natale où il a écrit l’essentiel de son œuvre. D’ailleurs, l’un de ses recueils s’intitule « Je vous écris de Sour El Ghozalane ». Sour, le rempart des Gazelles, où non loin se trouve le tombeau de Takfarinas en déshérence, raconté par notre ami Arezki Metref lors d’une visite à Messaour Boulanouar.
C’est à l’honneur de Michel Georges-Bernard, lui-même poète, artiste-peintre et critique de grand talent, que d’avoir consacré à Messaour Boulanouar plusieurs de ses publications des éditions L’Orycte lorsqu’il se trouvait en poste d’enseignant dans les années 70 à Sour El Ghozlane. Ces recueils restent le vivant témoignage d’une époque où la poésie avait encore de brillants défenseurs sans frontières. Comme l’a dit je ne sais plus qui, l’Algérie se serait mieux portée si les authentiques poètes avaient été entendus ou au pouvoir. Est-ce bien réaliste ? En tout cas, peut-être n’auraient-ils pas fait pire que ceux qui ont géré le destin de ce pays ?

EN TERRE TRISTE
Le malheur en danger ? Les années 90 vont conduire Messaour Boulanouar à sonder un autre malheur, cette fois, fratricide, en « terre triste en l’espoir ou nous parlons de suie/de mort sauvage en terre ignoble nuit de salpêtre ». Comment a-t-il résisté au « long chagrin de fleur ternie de pierre amère » ? Par le poème ? C’est son secret. Il a longtemps connu et échangé avec Kateb Yacine et d’autres poètes contemporains, voyagé mais n’a jamais quitté sa ville. C’est sa meilleure force. Sa vie a été vouée à l’écriture poétique. De la bonne et vieille Japy à l’ordi, en passant de cette écriture calligraphique qui distinguait toute une génération, il avait affirmé dans un entretien, en 1981, avec Tahar Djaout : « La poésie se trouve en danger, dans ce pays même où la magie du verbe accompagnait partout le peuple dans son travail et dans ses fêtes : chansons des moissonneurs, chansons de la tonte des moutons, chansons du tissage de la laine, chansons de toutes les ‘touiza’ ancrées au plus profond de notre paysannerie. » Cri de vigie inquiète. A-t-il été entendu ? Aujourd’hui, le problème peut relever d’un mauvais psychodrame imposé à toute une génération. Messaour a une connaissance fine des cultures du terroir. Il peut réciter de mémoire du chir el melhoun à tous vents. N’est-il pas le petit-fils d’une poétesse du terroir. Ainsi, il a grandi entre le verbe de sa grand-mère, -qu’il a méthodiquement enregistrée au magnétophone pour sauver de l’oubli une poésie sans pareille, qui a nourri en profondeur ce que l’on nomme maintenant la littérature algérienne contemporaine dans toutes ses expressions linguistiques. Du berbère au français, en passant par l’arabe. Cultures populaires, cultures savantes, il fut un temps où elles se donnaient la main sans complexe et sans procès d’intention.
En témoignent les œuvres de Si Mohand ou Mohand, des Bencheneb père et fils, de Mostéfa Lacheraf, de Moufdi Zakaria, de Jean Sénac et de Mouloud Mammeri. Et de tant d’autres… Messaour Boulanouar était de cette école enracinée dans le patrimoine national et ouverte sans complexe sur l’universel. Il était né un mois de février… Le poète espagnol Gabriel Celaya affirmait : La poésie est une arme chargée de futur. n