A l’invitation de l’IFT et l’Association « La Grande Maison », Dalila Senhadji, architecte qualifiée des sites et monuments qualifiés, a donné, lundi 25 février au département d’architecture à Chetouane (Tlemcen), une conférence intitulée
« Lieux de culte et architectures : Réappropriations et transformations ». « C’est un sujet de recherche original, très intéressant sur lequel on peut se poser beaucoup de questions », dira en guise de préambule Abdessamad Labiod, chef
de département d’architecture, à l’adresse des étudiants présents dans l’amphithéâtre.

Pour son travail de terrain, initié dans le cadre d’un magister, l’architecte a choisi Oran comme ville observatoire, où ses investigations l’ont conduit dans quatre lieux de culte chrétien convertis en mosquée. Il s’agit de Notre-Dame-de-Lourdes (Maraval), l’église du Travail (Saint-Hubert), Saint-André (Saint-Eugène) et le Temple protestant. A l’Indépendance, l’exode massif de la population européenne a permis à l’Etat algérien la récupération d’un important parc immobilier. Ce dernier est composé d’habitats et de nombreux équipements, notamment les lieux de culte. Ainsi, dès 1962, des églises ont été réappropriées sous l’égide du ministère des Affaires religieuses. La plupart de ces édifices religieux ont été convertis en mosquées notamment, la cathédrale d’Alger, redevenue la mosquée Ketchaoua. Certains ont été convertis en bureaux administratifs ou en bibliothèques et d’autres sont tombés en désuétude, bien souvent, par manque d’entretien. A l’indépendance du pays en 1962, le nouvel Etat veut marquer la fin de l’hégémonie coloniale et chrétienne en affirmant le retour de l’identité musulmane du pays. L’un des premiers actes politiques des dirigeants algériens consiste à récupérer les anciennes mosquées ottomanes (Ketchaoua, Ali Bitchnin et Kasbah Berani) transformées en église au début de la colonisation française. Synagogues et églises sont alors transformées en mosquée. L’Etat français cède plus de 400 églises à l’Etat algérien. De 567 en 1962, leur nombre se réduit à 167. A Oran, il a été recensé 13 églises et une synagogue dont 8 églises et 1 synagogue sous l’égide des Affaires religieuses, une église à la disposition de la santé et une cathédrale « gérée » par la Culture. Oran constitue un observatoire privilégié de la conversion des lieux de culte chrétien et juif en mosquées.
La nature et l’ampleur des modifications de ces lieux de culte permettent de constater sur le terrain à travers la pratique ce qui a été nécessaire d’ajouter ou de retrancher dans un lieu non érigé à l’origine pour une mosquée. « La conversion de ces édifices a impliqué un certain nombre de modifications à caractère « religieux » systématiques : la salle de prière a été mise à niveau, l’autel de l’église, ainsi que la niche de la synagogue, ont été supprimé, un espace d’ablutions, un mihrab et un minbar ont été créés, la séparation spatiale entre hommes et femmes mise en œuvre », indique l’architecte. Quant aux transformations architecturales proprement dites, elles se rapportent principalement à la construction d’un minaret et au remplacement des arcatures brisées par des arcatures plein cintre, selon cette spécialiste. Dans son exposé, la conférencière a également abordé la problématique des nouvelles mosquées en matière d’architecture et de législation. « Qui construit les mosquées en Algérie ? Qui dicte l’architecture de ces mosquées ? Quelles sont les composantes d’une mosquée ? », s’interroge l’architecte ? A ce titre, l’experte invoque « le respect du caractère islamique authentique de l’architecture » prévu par l’article 7 du décret de 1991 qui reste très vague, seul, l’article 2-7 impose le respect de la direction de la prière. Pour le reste, la définition de l’expression « caractère islamique authentique » n’est aucunement précisée et autorise diverses interprétations. « Pour les autorités, l’architecture « authentique » se limite, bien souvent, à la seule présence d’arcatures, d’un minaret et de coupoles dont ni la nature ni le nombre ne sont précisés », a-t-elle souligné. Dans ce sillage, la conférencière a indiqué qu’une nouvelle législation est intervenue dans ce domaine à travers le décret n°09/11/2013 portant statut de la mosquée, où l’aspect architectural de la mosquée est traité dans un nouvel article, en l’occurrence le 25, qui stipule que « les plans architecturaux du projet doivent être inspirés du patrimoine architectural maghrébin ». A propos des transformations des églises et synagogues en mosquées, Dalila Senhadji constate que « ces conversions architecturales révèlent l’absence d’un éventuel brassage architectural cultuel » mais qu’en tout état de cause « les lieux de culte survivent aux religions », conclut-elle. Rappelons au passage qu’à Tlemcen, plusieurs lieux de culte « hérités » de l’Indépendance ont fait l’objet de conversion, version utilité publique, à l’instar de l’école des sœurs du faubourg Pasteur (Bab Wahrane), devenue siège du rectorat de l’université Abou-Bekr Belkaïd, l’église Saint-Michel (place Qairouan) transformée en bibliothèque de lecture publique, le temple protestant voisin abrite un centre médico-pédagogique, quatre synagogues situées à Derb Lihoud (Blass), l’esplanade du Mechouar sont désaffectés au « profit » de l’Association Gharnata, un club de karaté, la bibliothèque pédagogique et l’office du tourisme, alors que le monastère Saint-Benoît de Birouana garde toujours sa vocation, abritant par ailleurs le siège de l’Association Dar Essalem, présidée par Mgr Henri Tessier, ex-archevêque émérite d’Alger. Le débat a porté sur plusieurs points : l’éthique, la législation, l’acoustique, le minaret, la symbolique des styles, la grande mosquée d’Alger, les bureaux d’étude, les comités de mosquée, les bailleurs de fonds, la qibla… Dalila Senhadji, architecte de formation, est titulaire d’un doctorat en patrimoine et enseigne au Département d’architecture auprès de la Faculté d’architecture et de génie-civil à l’Université des sciences et de la technologie Mohamed-Boudiaf d’Oran. Elle enseigne l’histoire de l’architecture et l’atelier (la conception architecturale) aux étudiants en Master 2 et s’intéresse particulièrement à l’histoire de l’architecture civile et religieuse coloniale et postcoloniale en Algérie. En 2015, elle a effectué des stages à l’unité des Etats arabes à l’Unesco à Paris et au centre catégorie II Unesco à Bahreïn. Elle est par ailleurs membre de l’Association française de l’histoire de l’architecture, membre de l’ICCOMOS, membre associée du Comité international des villes et villages historiques (CIVVIH ICOMOS). Elle est également l’auteur de plusieurs publications dont « La cathédrale du Sacré-Cœur d’Oran (1898-1913), « Un site emblématique de la ville d’Oran : la chapelle de Santa Cruz », « Lieux de cultes et architectures. Réappropriations et transformations à Oran depuis l’indépendance de l’Algérie », ainsi qu’à titre collectif « Las iglesias espagnolas de Oran (1509-1708) et « les enjeux du patrimoine à l’heure de la mondialisation ». n