En guise de clôture de la thématique du mois de février dédiée à la «Condition humaine», Derb Cinéma a proposé jeudi 28 février dans la soirée un film titré «Capharnaüm» de Nadine Labaki.

Pour la circonstance, le driver dudit cinéclub Nadir Benahmed a cédé le micro à l’ancien animateur du défunt «Ciné-club du Mardi», Khalil Dendane, installé à Paris, de passage à Tlemcen, qui sera invité à diriger le débat. «C’est un film poignant, retenez vos larmes», avertit-il, comme pour en annoncer la couleur. L’histoire raconte la vie d’un enfant des rues, le jeune Zaïn, qui vit d’expédients dans un quartier misérable de Beyrouth avec sa famille, des réfugiés syriens, originaires de Alep. «Capharnaüm» retrace l’incroyable parcours de cet enfant en quête d’identité et qui se rebelle contre la vie qu’on cherche à lui imposer. Un enfer vécu par ce gosse de 12 ans qui au lieu de pouvoir jouer et aller à l’école, est contraint de vivre en adulte. Le garçon livre les commandes de ses voisins, essaie de soutirer quelques pièces aux automobilistes, aide sa mère à trafiquer des médicaments stupéfiants. Au cours d’une fugue, il rencontre Rahil, une immigrée éthiopienne sans papiers et son bébé Yonas ; en l’absence de Rahil qui travaille comme femme de ménage dans un restaurant (avant de faire l’objet d’un arrêté d’expulsion), le préadolescent s’occupe comme un frère, plus qu’un «baby-sitter», du tout jeune Éthiopien qui, autrement, serait mort de faim. Apprenant la mort de sa sœur Sahar, âgée de 13 ans, mariée de force à un épicier du quartier, décédée à la suite d’une hémorragie «prénatale», Zaïn se venge de sa sœur en assénant des coups de couteau à son beau-frère. Alors qu’il est poursuivi pour coups avec l’intention de tuer, Zaïn porte plainte contre ses parents. A l’intérieur du tribunal, Zain, menotté, est présenté devant le juge. A la question : «Pourquoi attaquez-vous vos parents en justice ?», Zain lui répond : «Pour m’avoir donné la vie !». Le petit prévenu est défendu par l’avocate M. Nadine. «Les parents n’ont pas le droit de mettre au monde des enfants s’ils n’ont pas les moyens de les élever », tel est le message péremptoire lancé par Zaïn à travers le prétoire et depuis la prison des mineurs via une chaîne de télévision libanaise…
Le film se termine par une note d’espoir : « Souris, c’est une photo de passeport et non un extrait de décès », dit le photographe à Zain qui a obtenu le «visa» pour la Suède. En fait, Zain est maintenant réinstallé en Norvège avec le reste de sa famille, grâce à Capharnaüm», selon Khalil Dendane. Dans ce film, parallèlement à la misère des réfugiés syriens, Nadine Labaki dénonce l’esclavage des mineurs (travail, harcèlement) et le traitement des migrants au Proche-Orient (marchands de sommeil, trafic de papiers) en braquant ses projecteurs sur l’envers du décor, la face cachée de Beyrouth, capitale de la «Suisse» du Moyen-Orient, son pays d’origine. Le titre du film «Capharnaüm» (nom d’un village de la Galilée) peut se traduire par chaos, désordre, «dégâts collatéraux» de la guerre. On voit ce «capharnaüm» dans la bicoque de Zain, le taudis de Rahil, la prison de Beyrouth, le «souk el Ahad», le bidonville des réfugiés… Il faut savoir que Nadine Labaki a procédé à un casting dit sauvage pour créer ce sens de l’authenticité ; elle a à cet effet jeté son dévolu sur des «figures» réelles issues du camp de réfugiés de Beyrouth, des acteurs amateurs en l’occurrence : Zain al-Rafeea (Zaïn), Yordanos Shifera (Rahil), Fadi Kamel Youssef (Selim, le père de Zaïn), Kawtar al Haddad (Souad, la mère de Zaïn), Cedra Izam (Sahar, la sœur ainée de Zain, Boluwatife Treasure Bankole (Yonas), Alaa Chouchniye (Aspro, le trafiquant), Nour el Husseini (Assadd, la SDF), Joseph Jimbazian (Harout, dit «Cafardman»)…
Par rapport au débat, le film a donné lieu à des réflexions philosophiques et des critiques introspectives : «Entre l’église et la mosquée (montrée furtivement dans le film) se trouve la misère, comme quoi, la misère n’a ni religion, ni nationalité», commentera un cinéphile, tandis qu’un autre estime qu’« on se complait dans un voyeurisme béat devant cette misère», tempéré par cette réaction d’un spectateur qui juge que «ce film éduque le regard sur la condition humaine d’autrui». Plusieurs points ont été abordés à la faveur de ce débat riche en interventions : le drame des réfugiés, la position des citoyens, la sémantique discriminatoire (réfugié/migrant), la composition musicale, le générique, la législation (casting destiné aux enfants), la natalité dans le monde arabe, l’émigration, les sans-papiers, l’alibi politique (drame syrien)… Auparavant, un show dédié à la performance artistique sous le slogan «Les larmes qui pèsent lourd», version spectacle de mimes, mis en scène par Younès Taleb Bendiab, a été présenté par de jeunes comédiennes de l’atelier de théâtre relevant de l’Association «La Grande Maison ».n