Ces universitaires plaident pour une feuille de route et des «mécanismes de sortie de crise».

PAR INES DALI
La lettre du président de la République proposant une sortie de crise, et dans laquelle il s’engage, s’il est réélu, à organiser une élection présidentielle anticipée et une conférence nationale inclusive, entre autres, a fait l’objet de lectures différentes chez la société civile, la classe politique et autres franges de la société. Entre ceux qui y voient une volonté d’aller de l’avant et satisfaire les revendications du peuple et ceux qui n’y croient pas, le débat est à la mesure de la crise politique provoquée par l’échéance du 18 avril et la décision du chef de l’Etat sortant de s’y mesurer. Dans ce débat, le marqueur principal est celui du doute sur la sincérité du pouvoir à respecter ses promesses d’amorce d’un réel processus de transition et d’une mise à jour complète de l’édifice politico-institutionnel avec lequel l’Algérie a fonctionné jusqu’ici, jusqu’à ce que la rue manifeste un profond rejet à son égard. Pour certains, en effet, ce n’est pas la lettre en elle-même qui pose problème, mais c’est la garantie que ce qu’elle contient comme engagements soit tenue. En fait, l’élément ou l’atout central, que l’Exécutif en place doit créer, est celui de la confiance qu’il s’agit d’établir avec l’ensemble de la classe politique et des acteurs encore influents de la société civile, en espérant qu’ils aient les moyens de se faire entendre par la rue, elle-même devenue aujourd’hui le théâtre par excellence de la méfiance et du scepticisme qui règnent en maîtres chez une partie des Algériens. Pour bien illustrer cette situation, le politologue Sofiane Sekhri, professeur à la faculté des sciences politiques à l’Université Alger 3, est tranchant. Il soutient qu’«auparavant, il y a également eu des promesses et des engagements», alors «pourquoi ne les a-t-on pas tenus ?» «Lors de la révision de la Constitution, il y a eu des engagements nouveaux. Ont-ils tous été tenus ?», s’interroge-t-il pour bien souligner la complexité de la situation actuelle. Il enchaînera en évoquant la question des réformes et rappellera tout de go que «les promesses annoncées pour les réformes n’ont pas été tenues non plus». Pour lui, «le pays est dans une situation très délicate et dangereuse. Ce qu’il faut maintenant, ce sont des mécanismes auxquels il faut réfléchir et mettre en place. Des mécanismes à même de venir à bout de la crise sociale et de la crise politique». En d’autres termes, des garde-fous permettant de garder pacifique la revendication de la rue pour un changement de fond. Autrement, ce serait la porte ouverte à des aventures que le pays, encore convalescent de la décennie sanglante des années 1990, ne peut surtout pas se permettre. En particulier dans le contexte géopolitique actuel dans le continuum Afrique du Nord-bande sahélo-saharienne, en proie à des menaces, dont l’affaire de Tiguentourine en janvier 2013 a été, par exemple, l’inquiétant indicateur. Belkacem Kacem, enseignant en sciences politiques à l’université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, abonde dans le même sens. Il estime que la situation actuelle, au-delà des engagements, nécessite une vigilance accrue au vu de la crise que traverse le pays. Il s’exprimera sur les aspects enthousiasmants, mais également risqués des marches qui ont débuté le 22 février dernier. Ces manifestations populaires inédites, prévient-il, peuvent «déraper d’un moment à l’autre». En tant que politologues, «nous devons envisager les scénarios du pire pour parer à toute éventualité. Nous n’avons pas le droit de présenter des scénarios dans lesquels nous présentons la vie en rose seulement, car dans ce cas, si le pire nous tombait dessus, nous ne serions pas parés pour lui faire face». L’universitaire de Tizi Ouzou poursuit : «On est en présence de mouvements de foule qui ne sont pas encadrés. On peut même les qualifier de marches spontanées. Il n’y a pas de leaders pour les orienter et prendre des décisions adéquates.» Et d’avertir : «Cette situation ne devrait pas s’inscrire dans la durée, car si cela devait advenir, les conséquences pourraient ne pas être salutaires pour tout le monde.»
Pour M. Kacem, «il faut admettre qu’à un moment donné, il faut bien qu’il y ait un interlocuteur pour ces marches, des leaders qui connaissent les revendications populaires et qui, en même temps, sauront les transmettre à qui de droit. Sinon c’est l’anarchie». Qui pourra donc représenter le peuple et porter sa voix ? Sur cette question, les avis des deux politologues, Sekhri et Kacem, convergent. Ils estiment tous deux qu’il vaut mieux que ce ne soit pas un parti politique ou une organisation quelconque qui récupère la voix du peuple, mais plutôt des universitaires et l’élite de la société qui, eux, sauront véhiculer son message et transmettre ses doléances. Ils proposent, dans ce sens, que soient établis une feuille de route et des mécanismes de sortie de crise. «Dans la situation actuelle caractérisée par des marches quotidiennes, le peuple n’a pas besoin de leader ou d’une quelconque récupération au profit de qui que ce soit, mais d’une feuille de route pour dialoguer avec le pouvoir et porter sa voix.»<