Pour Abdellatif Laâbi, poète maghrébin au long cours, « la poésie est tout ce qui reste / à l’homme pour proclamer sa dignité ». J’ai la naïveté de croire que dans une Algérie démocratiquement régénérée, la poésie reprendra ses droits et fera partie des chantiers ouverts par l’espérance après tant de mystifications. Pablo Neruda, Prix Nobel de littérature 1971 à la tête d’une œuvre poétique militante monumentale dans laquelle se distingue « El Canto General », « Chant général » clamait : « Je ne suis qu’un poète/ Je ne suis rien venu résoudre / Je suis venu ici chanter ». La poésie ici et là, dans le quotidien, les défilés, les médias, sur la Toile. La poésie fleurit et accompagne les slogans politiques imaginatifs dans une symbiose aux sources diverses. Du Slam comme à ses devanciers de la tradition orale ancestrale.

La poésie algérienne a été une parole de l’opprimé. Si, à un certain moment de l’histoire, elle a emprunté sa langue au colonisateur, elle s’est voulue avant tout le ferment d’une identité. A l’époque du combat pour la décolonisation, elle s’adressait surtout à l’Autre. Sommée par l’histoire, elle a entretenu des liens étroits avec les événements marquants du processus anti-colonialiste qui nourrira ses inspirations diverses jusqu’à l’avènement de l’indépendance nationale.

LES SOMMATIONS  DE L’HISTOIRE
Dans ce vaste mouvement d’émancipation nationale, on aurait tort de penser que la création littéraire fut un monopole masculin, bien que par le fait de l’histoire (faible scolarisation, encore plus restreinte pour les filles), il y eut davantage d’écrivains connus et reconnus. Mais ces «Ombres gardiennes», pour reprendre l’expression de Mohamed Dib à propos de la place de la femme algérienne dans le combat libérateur, n’ont pas manqué sur le front littéraire. Assia Djebar, dont le recueil «Poèmes pour l’Algérie heureuse » a fait date. Dans la préface à «La grotte éclatée» de Yamina Mechakra, Kateb Yacine, écrivait : «A l’heure actuelle, dans notre pays, une femme qui écrit vaut son pesant de poudre.» Et d’ajouter : «Ce n’est pas un roman, et c’est beaucoup mieux : un long poème en prose qui peut se lire comme un roman.» Myriam Ben, militante dès son plus jeune âge, elle fut de tous les combats du peuple algérien, condamnée à 20 ans de travaux forcés pour sa participation à la guerre de Libération, auteure de «Sur le chemin de nos pas » …
Ainsi, dans certaines circonstances historiques, le devoir du poète est de se prononcer et de dénoncer l’injustice et ses horreurs. Mais ce n’est pas là la vocation exclusive de la poésie. Arthur Rimbaud l’homme aux semelles de vent, prédisait que «la poésie ne rythmera plus l’action. Elle sera en avant».

75 VERS PRÉMONITOIRES
Rappelons que le jeune Rimbaud, en 1869 lors d’un concours général de vers latins, a rendu hommage à la figure de Jugurtha dans 75 vers prémonitoires.
A certains moments historiques, la prédiction rimbaldienne s’est vérifiée. Il est vrai que le travail de la poésie est dans la langue et par la langue… Il suffit de penser aux «Châtiments» de Victor Hugo, au poème «Liberté » de Paul Eluard au temps de l’Occupation allemande de la France, à «Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne » de Pablo Neruda, écrit quelques jours avant le coup d’Etat de Pinochet et la disparition du poète. Neruda avait écrit : «Je n’ai pas d’autre issue : contre les ennemis de mon peuple, ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane. Cette fonction peut être éphémère. Mais je l’assume. Et j’ai recours aux armes les plus anciennes de la poésie, au chant et au pamphlet dont se servirent classiques et romantiques pour détruire l’ennemi». Aimé Césaire qui forgera ses «armes miraculeuses » en rupture avec la «poésie de décalcomanie : «Et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins chers que nous ». Sans oublier chez nous, «Nedjma» de Kateb Yacine. Ou pour les Palestiniens, «Awrâq al-Zaytûn» (Rameaux d’olivier) de Mahmoud Darwich. Anna Gréki, née dans les Aurès. D’origine française, elle s’est profondément investie dans le combat algérien et a connu les prisons coloniales. Ses poèmes brillent par leur sincérité et leur accent autobiographique. Sa passion politique va de pair avec la passion amoureuse. Dans son premier recueil «Algérie, capitale Alger» (préfacé par Mostefa Lacheraf, et traduit par le poète tunisien Salah Garmadi), ces deux thèmes constituent, avec l’évocation des paysages de son enfance, les ressorts de son inspiration lyrique. Sa parole fondée sur «une lucide connaissance du mal » est porteuse d’un énergique optimisme qu’elle clame dans des vers. Elle laisse un recueil posthume «Temps forts», où l’on découvre de nombreux poèmes qui traduisent le désenchantement et la déception au spectacle de l’arrivisme et des pratiques sociaux aux antipodes des idéaux du combat algérien. Qu’ils soient composés en tamazight, en arabe dialectal ou en arabe littéraire, les vers ont de tout temps rythmé notre existence. Et il existe sans doute des passerelles et un fonds commun entre les expressions poétiques algériennes dans toutes les langues, que les critiques et universitaires gagneraient à faire ressortir. Certes, la langue est centrale pour le poète, porteuse de formes et d’images qui lui sont propres, mais les mêmes sensibilités peuvent traverser des auteurs de différentes langues émanant d’expériences ou de vécus similaires. D’ailleurs, le pionnier que fut Amrouche avait une profonde connaissance des isefra composés par les poètes et aèdes «traditionnels» en Kabylie. Il se disait attaché «au pays natal, à sa langue, à ses mœurs, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus que nous a transmises sa littérature». Avant d’ajouter : «Il se trouve qu’un hasard de l’histoire m’a fait élever dans la religion catholique et m’a donné la langue française comme langue maternelle.» Au-delà du cas, particulier à plus d’un titre, de Jean Amrouche, les liens entre la littérature orale et la production poétique en français (de même qu’en arabe littéraire) sont indéniables. Comment Messaour Boulanouar n’aurait-il pas écrit «La Meilleure force », la seule grande épopée de notre «libération », s’exclamait Jean Sénac. La Meilleure force «est un long poème» de 7 000 vers qui forment, selon Tahar Djaout, «une sorte de cosmogonie de la souffrance et de la revendication… le reflet de l’univers concentrationnaire et de l’horreur quotidienne où tout un peuple vivait ».

FACE AUX RAVISSEURS DE RÊVES
Il est nécessaire de se remémorer de cette génération de jeunes poètes des années 1970 qui, par l’écriture, les mots et surtout le poème, avait aussi fait vibrer sa voix. Elle ne fut guère entendue, reconnue mais elle avait lancé l’alarme et sonné le «tocsin des mots», pour reprendre Maïakovski dans une effroyable solitude au lendemain d’une indépendance arrachée de haute lutte mais guettée au tournant par des cohortes de vautours et d’usurpateurs, ravisseurs de rêves. Kateb Yacine avait déjà mis en garde, en 1958, sur l’impasse qui menaçait la littérature à abdiquer ses droits à la critique face à l’instance politique : «Le vrai poète, même dans un courant progressiste, doit manifester ses désaccords. S’il ne s’exprime pas pleinement, il étouffe. Telle est sa fonction. Il fait sa révolution à l’intérieur de la révolution politique. Il est, au sein de la perturbation, l’éternel perturbateur. » Les premières années de l’indépendance restent relativement propices à l’existence d’une littérature en langue française, mais essentiellement axée sur le témoignage, la narration historique et l’exaltation patriotique qui traduit en fait une certaine fuite devant le vécu et les contradictions du présent. De cette littérature, Mostefa Lacheraf, historien et sociologue, dira qu’elle ne décrit la réalité du combat anticolonialiste que «dans ses aspects anecdotiques et pseudo-épiques, les plus propres à cadrer avec une psychose idéaliste de la guerre de Libération». Littérature du témoignage, c’est aussi une littérature de la répétition, de la redondance et de la célébration par rétrospective.
Les journaux s’emplissent de poèmes déclamatoires sur les faits d’armes du passé, comme pour exorciser les contradictions entre le discours politique et les réalités quotidiennes. Après le coup du 19 juin 1965, qualifié de redressement révolutionnaire, Jean Sénac, tout en proclamant son attachement à l’utopie sociale, prend la mesure et dénonce les trahisons en route : «Il passe sur ce pays un froid de nord extrême. » La tendance à l’instrumentalisation de l’art trouvera sa pleine manifestation. Il s’agit de «récupérer » la personnalité nationale par la mise en œuvre d’un vaste processus d’arabisation, qui doit faire reculer la pratique de la langue française dans tous les aspects de la vie. Au plan technique, la monopolisation des moyens d’édition et de diffusion par l’Etat permet au pouvoir d’asseoir son contrôle sur toute publication. Dans «Le Muezzin », de Mourad Bourboune (Christian Bourgois, 1968), on pourra lire cette prédiction : «Grouillement de reptiles dans l’ombre neuve du drapeau ». Novembre, à côté de ses guerriers, avait également ses crieurs publics. «Le soleil (de novembre) ce matin-là/avait sa voix de crieur public», écrivait Anna Gréki. Portés par le feu, ils furent porteurs de feu. Nul doute que de ces journées surgissent et surgiront de nouveaux porteurs de feu.n