Pierre Clavé fait partie de ces bâtisseurs de ponts et de passerelles qui, patiemment, travaillent au rapprochement des hommes et des cultures. Il le fait d’autant bien qu’il a choisi la musique, langage universel par excellence, et fait le pari, lui a qui a une formation classique, d’aller prospecter ces sons d’ailleurs, d’Orient plus précisément et des brassages dont cet univers est synonyme. Musicien multi-instrumentiste, guitariste de formation, Pierre Clavé découvre les musiques arabo-ottomanes et l’oud à l’âge de 18 ans. Depuis, il est présent dans plusieurs créations artistiques en tant que musicien interprète, compositeur, arrangeur, et travaille avec des artistes reconnus du monde arabe comme le regretté musicien et interprète irakien  Behnam Keryo, le réalisateur jordanien  Raed Tamimi ou le violoniste virtuose tunisien  Salem Bnouni. Il partage la scène avec de nombreux artistes et compose pour le cinéma et le théâtre. Entretien.

Reporters : Vous êtes musicien multi-instrumentiste. Vous avez été formé à la guitare  avant de pratiquer l’oud et le santur pour faire découvrir les musiques arabo-ottomanes à votre public…
Pierre Clavé : En effet, je suis un musicien français, multi-instrumentiste. Je suis actuellement et depuis quelques années, professeur en musique actuelle et musiques arabo-ottomanes dans deux conservatoires, ainsi qu’artiste compositeur. Je suis guitariste de formation, et j’ai reçu un enseignement classique, puis musiques actuelles, jazz et j’ai appris la musique arabe et turque en autodidacte. Comme vous l’avez dit, je joue du oud, santur iranien, buzuq, guitare (électrique, flamenca), percussions digitales arabo ottomanes (riq, darbouka, daff), basse électrique, chant, etc. J’ai partagé la scène avec de nombreux artistes, dont le Trio Joubran et je compose également de la musique pour des courts et longs métrages, également pour des récitals de poésie et pour le  théâtre. J’ai longtemps accompagné un chanteur irakien sur un répertoire de chants sacrés syriaques et je viens donc de sortir mon premier album solo, dans lequel je joue tous les instruments présents dans cet album, avec uniquement des compositions originales. Il est sorti le 5 octobre 2018 sous le label IM Digital et est disponible sur les plateformes comme Spotify, Anghami etc. Cet album s’appelle .

Pourquoi ce titre, pourquoi la « métamorphose » ? Est-ce pour signifier votre passage d’un univers musical et culturel à un autre ?

Je suis arabophone, et j’ai été « adopté » par la communauté arabe durant mon apprentissage et mes rencontres musicales.  La métamorphose, en effet, pourrait signifier mon passage de la  culture occidentale, qui est ma culture d’origine, à la culture arabo-ottomane par son versant musical en particulier. Dans mes compositions, la métamorphose veut dire aussi l’utilisation et le passage d’un instrument à l’autre pour composer et exprimer ce que je ressens dans ma musique. Je suis en fait occidental de naissance, mais oriental de cœur, et de culture d’adoption en quelque sorte. Il ne se passe pas un jour sans que j’écoute ou ne joue de la musique issue du répertoire du Moyen-Orient. Je suis tombé amoureux de cette musique, de la langue arabe et de la culture riche et diverse qui se trouve dans le monde arabe. Mais je suis aussi attaché à ma culture de naissance et aux musiques occidentales, c’est pour cela que les morceaux de cet album ne dépassent pas les 3,30 ou 4  minutes comme un album pop, et que j’utilise la basse, la guitare, et les techniques d’écritures de la musique européenne à l’intérieur de ma musique. C’est un métissage et un mélange permanent d’où la métamorphose aussi.

Vous avez rejoint récemment le Forum des artistes euro-arabes. Que représente pour vous cet espace ?

Le forum représente pour moi une zone d’échanges artistiques et culturels très riche. C’est une chance de pouvoir échanger entre artistes issus du théâtre, du cinéma, de la musique, de toutes les formes d’arts, et de découvrir les univers de chaque membre. C’est évidemment un moyen de communiquer et de faire rayonner les projets entre le monde arabe et l’Europe et de développer ainsi les échanges et les évènements culturels. C’est très important à l’heure actuelle, et j’espère que cela perdurera et se développera. Je suis très honoré d’être membre de ce forum et je remercie Nawal Abdelaziz Daif de m’y avoir convié. J’espère que des projets se réaliseront entre des membres résidant dans différents pays et que les rencontres artistiques se multiplieront. Je pense, et j’ai la certitude aussi,  que les artistes pourront se rassembler, échanger, et créer ensemble, quelles que soient leurs origines, la religion qu’ils pratiquent, ou qu’ils ne pratiquent pas.

Et vous en êtes
l’exemple ?
Et j’en suis l’exemple, en effet.  Je suis Français, ma famille est de tradition chrétienne, je ne pratique pas cette religion, et j’ai travaillé et joué avec énormément d’artistes issus de différents pays et pratiquant différentes religions, Syriens, Libanais, Irakiens, musulmans sunnites et chiites, soufis, chrétiens syriaques, maronites et d’autres. Et cela s’est toujours bien passé, dans le respect mutuel et le partage car je crois profondément que l’art n’a pas de frontières ni de religion. Il appartient à des cultures, qui ont forcément une tradition intimement liée aux religions présentes sur leurs territoires respectifs, mais c’est le cas pour tous les pays et c’est une vraie richesse.  Ces échanges peuvent apporter une chose essentielle pour moi, le métissage culturel. Et surtout la connaissance et l’envie de découvrir les spécificités d’une culture, d’un art tel qu’il est pratiqué dans tel ou tel pays. La scène artistique ne peut qu’en sortir plus riche et diversifiées si tentée qu’elle se nourrisse du meilleur de chacun de ces échanges dans le respect et la curiosité mutuelle.

Vous composez pour le cinéma et le théâtre. Est-ce important pour vous de s’intéresser à ces deux lieux d’expression artistique ?

Selon moi, le cinéma et le théâtre ont le rôle de restitution de la vie réelle, de vecteur de l’actualité. Donc ils ont un rôle pédagogique très fort, et grâce à leur spécificité de spectacle vivant, du rôle des acteurs, et de force des images et des sentiments exprimés par les acteurs, ils sont à mon sens plus efficaces que certains moyens de communications, où que d’autres formes d’art moins explicites. Pour avoir réalisé la musique d’un court métrage traitant du sujet des réfugiés du monde arabe lors des évènements en Syrie et en Irak, j’ai un souvenir très marquant de cette phase de composition de la musique de ce film. Lorsque j’ai vu les images, entendu les dialogues, cela a provoqué en moi beaucoup de choses, et m’a poussé à avoir un regard que je n’avais pas encore eu, ou du moins qui était sous-jacent, mais pas clair. Le jeu des acteurs et la manière dont les images sont tournées me  touchent de manière très puissante.