Diplômée en bibliothéconomie, en 1987, de l’université d’Alger, Sebbah Saâdia était conservatrice en chef à la bibliothèque du Palais de la culture jusqu’à 2009, avant d’être détachée à la tête de la bibliothèque de lecture publique de Tipasa, qui a ouvert ses portes en 2012 et baptisée, depuis le 16 avril 2018, du nom d’Assia Djebar, l’icône de la littérature algérienne. Engagée dans la mission de promotion de la lecture pour les petits et les grands et, par-delà, pour le rayonnement de la culture dans la wilaya de Tipasa, qu’elle a réussi à sortir de l’ambiance morose, en organisant des activités pour toutes les catégories de la population locale, Sebbah Saâdia a réussi, avec discrétion et refusant les feux de la rampe, à monter une jeune équipe qui fait de son mieux pour assumer sa noble mission de faire aimer le livre. Sa phrase de prédilection, elle l’emprunte au grand pédagogue français Daniel Pennac, qui résume les dix droits du lecteur en un seul devoir : «Ne vous moquez jamais de ceux qui ne lisent pas, si vous voulez qu’ils lisent un jour». La bibliothèque est devenue, grâce à cette équipe, pilotée par Saâdia Sebbah, un lieu de rayonnement culturel, un lieu convivial et incontournable pour les adeptes de littérature et du savoir en général. Celle-ci compte, bon an mal an, près de 3 000 adhérents répartis entre adultes et enfants. Selon des statistiques de l’année dernière, durant les vacances scolaires, il y avait jusqu’à 300 personnes qui venaient, quotidiennement, à la bibliothèque et 200 livres sont empruntés chaque jour. Parmi le fonds livresque de l’institution, il y a des quotas pour chaque catégorie de lecteurs, avec 35% de livres destinés aux enfants dont 70% en langue arabe et tamazight et, seulement 30% en langue française, et 30% d’origine algérienne.

Reporters : Voilà neuf ans que vous êtes à la tête de la bibliothèque de lecture publique de Tipasa, peut-on dire que celle-ci a atteint, actuellement, sa vitesse de croisière ? Pouvez-vous nous expliquer pourquoi l’appellation bibliothèque de lecture publique ?
Sebbah Sâadia : La précision est importante, car sa vocation principale est de promouvoir la lecture publique, destinée à toutes les catégories de la population. Autrement dit, celle-ci est différente des bibliothèques de l’université, de la bibliothèque nationale ou de celles scolaires. Même si elle constitue un support à l’école et à l’université, en offrant des livres de vulgarisation, elle n’est pas spécialisée et sa mission principale est d’offrir un espace de lecture à tous. Notre bibliothèque est très fréquentée par les écoliers et les étudiants mais elle a, aussi, beaucoup d’adhérents adultes qui viennent emprunter des livres pour eux ou pour leurs enfants. Cette mission est, d’ailleurs, bien expliquée dans le manifeste de l’Unesco, publié en 1994, qui précise que sa vocation est de promouvoir la lecture publique sans prendre en considération la catégorie sociale ni le sexe ni la langue. Pendant les opérations d’achat de livres, nous tenons compte de la diversité du public qui fréquente la bibliothèque et nous faisons les commandes en fonction de tous les goûts et besoins. Elle a aussi une mission d’information en mettant à la disposition du citoyen lambda des journaux, des revues et autres documents sans oublier une diversité de livres. L’autre mission est dédiée à la formation en informatique, par exemple, puisque toutes les personnes ont un accès libre à l’espace internet constitué de 15 PC qu’ils peuvent consulter, à toute heure, tout en ayant un technicien de formation, dédié à cette fonction pour les aider en cas de besoin. Nous recevons jusqu’à 30 personnes dans cet espace, qui est réglementé bien sûr, pour faire profiter le maximum de personnes.

La bibliothèque de Tipasa est devenue un lieu de rencontres conviviales où sont organisées de nombreuses activités destinées à toutes les catégories d’âge… 

Effectivement, nous avons parmi les adhérents toutes les catégories sociales et d’âge qui ont, chacune, sa salle de lecture et son espace détente. Les instructions de la tutelle exigent, par exemple, des quotas pour chaque catégorie de lecteurs avec 35% de livres destinés aux enfants, dont 70% en langue arabe et tamazight et 30% en français, et 30% doivent être d’origine algérienne. En tant que professionnel, mon souhait et mon rôle est qu’un médecin, par exemple, ne vienne pas chez nous pour chercher un livre sur la médecine ou sa spécialité, mais plutôt un roman pour se détendre. Même si nous sommes un support pour l’écolier (qui vient dans les salles pour faire ses devoirs et consulter des livres dans le cadre de sa scolarité), il reste que notre objectif est de lui faire lire autre chose, un roman, un conte ou encore un album de vulgarisation sur l’astronomie, Ibn Batouta ou autres. Nous avons fait des statistiques pendant les vacances scolaires pour savoir combien de livres sont empruntés et lus par les enfants et avons constaté un flux très important, c’est-à-dire qu’il y a jusqu’à 300 personnes qui viennent, quotidiennement, à la bibliothèque. Idem pour le prêt qui est informatisé et se fait à raison de 5 livres pour une durée de 15 jours à 3 semaines. Nous avons jusqu’ à 200 ouvrages qui sortent par jour. La particularité chez nous, est que l’adhérent a l’accès libre aux rayonnages et aux ouvrages, il peut fouiner, choisir, prendre un livre, le lire sur place ou l’emprunter. Il a, aussi, la possibilité d’utiliser le PC de consultation du fonds bibliothécaire, installé dans la salle, et chercher lui-même les références pour un ouvrage s’il est pressé. Selon nos dernières statistiques, à savoir depuis septembre 2018 à ce jour, nous avons enregistré 2 836 adhérents adultes et 170 écoliers et lycéens. Nous avons aussi, fidélisé un public pour les rencontres du club des lecteurs qui a reçu près de 10 auteurs en six mois. Nous recevons, en plus des écoliers, des lycéens, des étudiants, beaucoup d’adultes dont des femmes au foyer qui accompagnent leurs enfants et viennent chercher des livres, mais plus des ouvrages scolaires que des romans, il faut le reconnaître. Toutes les prestations de services sont gratuites, pour le moment, car le tarif d’adhésion n’est pas encore fixé, alors on attend l’arrêté ministériel.

Dans votre programme d’activités, il y a le souci de répondre aux besoins de toutes les catégories sociales…

Oui, on fait beaucoup dans les rencontres littéraires, aussi bien pour les grands que pour les petits, qui sont organisées au rythme d’une par mois, selon la disponibilité du livre. Pour les adultes, nous suivons l’actualité littéraire et essayons, dans la mesure du possible, de faire connaître les auteurs du terroir mais aussi tous ceux qui ont écrit sur la région, et les autres auteurs du pays avec une thématique diversifiée. Nous avons, aussi, un programme spécial destiné aux écoliers des zones urbaines qui viennent à la bibliothèque visiter, s’informer, ou alors c’est la bibliothèque qui se déplace chez eux, c’est-à-dire dans les zones montagneuses et rurales. C’est la bibliothèque hors des murs. Nous nous sommes déplacés à Menaceur, Aghbal, Sidi Semiane, Messelmoune, Hadjret Ennouss, Damous, Gouraya et autres et nous y avons organisé les mêmes activités, à savoir la lecture de contes, la distribution de livres, des activités théâtrales, des travaux manuels. Il y a la bibliothèque enfantine de 6 à 15 ans, celle de la jeunesse et la bibliothèque des adultes avec des espaces séparés. Il existe une convention entre les ministères de l’Education nationale et de la Culture sur la base de laquelle est confectionné un programme avec l’inspecteur de la circonscription pour organiser des visites des élèves des écoles primaires dans un sens ou dans un autre. Nous avons, aussi, des activités ludiques, des projections de vidéos sur des personnages de la région (Yamina Oudei, Assia Djebar, Tahar Ouettar) etc. Nous programmons, également, des projections de documentaires mais toujours avec le livre à portée de main pour les inciter à s’intéresser à la lecture qui est notre objectif principal. Quand il n’y a pas beaucoup d’élèves dans une école, nous leur offrons même des livres car ces derniers sont très enthousiastes, l’accueil est très chaleureux de la part de tous, aussi bien des écoliers que de l’équipe pédagogique. L’expérience de la biblio hors des murs est passionnante et l’équipe est toujours enthousiaste et enthousiasmée à l’idée d’y aller. Nous avons, aussi, une convention avec le ministère de la Justice pour mettre à la disposition des prisonniers des livres et nous faisons même des déplacements dans des centres pénitentiaires, où nous allons à la rencontre des détenus avec des livres.

Ces activités sont animées par une équipe dévouée de la bibliothèque qui fait cela très bien et qui a été formée sur le tas, n’est-ce-pas ?

En effet, sur un personnel total de 34 personnes (administrateurs et techniciens), 10 sont bibliothécaires, toutes universitaires qui, au moment de leur recrutement, n’avaient pas d’expérience et se sont formées sur le tas sur la base de mes recommandations et des techniques connues que j’ai pu acquérir tout au long de mon expérience en tant que conservatrice en chef. En plus de mon poste de responsabilité, je mets la main à la pâte dans l’équipe d’animation et nous pouvons nous enorgueillir d’avoir réussi notre mission selon les nombreux témoignages. Il y a une bonne répartition du travail, chacune des bibliothécaires s’est spécialisée dans un créneau, qu’elle améliore avec des recherches sur un sujet qu’elle choisit et qu’elle vulgarise. Il y a, donc, le club lecture et contes, il y a le club activités manuelles très apprécié par les enfants et qui sont attirés de cette façon vers la lecture, puisqu’ils jouent au milieu d’un espace tapissé de livres et ouvrages didactiques, des activités théâtrales, des contes spectacles, des activités musicales sans oublier le festival « lire en fête » qui aura lieu bientôt. La seule expérience qui n’a pas marché est celle du club de lecteurs enfants, car ces derniers ont des programmes scolaires trop chargés et n’ont pas pu accrocher au projet. Mon seul souci est que l’enfant s’assoit dans la salle, prenne un livre, le feuillette, le repose, va vers autre chose sans aucune obligation afin que l’initiation à la lecture ne soit pas une corvée mais un plaisir. D’ailleurs, nous nous inspirons des 10 commandements de la lecture d’un grand pédagogue français, Jean Pennac, qui cite le droit de ne pas lire, de sauter des pages, de ne pas finir un livre, de lire n’importe quoi et n’importe où, le droit au bovarysme, de grappiller, de lire à haute voix. Ces droits se résument en un seul devoir «Ne vous moquez jamais de ceux qui ne lisent pas, si vous voulez qu’ils lisent un jour». La biblio est ouverte de 8h30 à 20h, non-stop, tandis que le prêt est disponible jusqu’à 18H alors, il n’y a vraiment pas d’excuse pour ne pas venir dans notre établissement. Le mois prochain, nous allons ouvrir le site officiel de la bibliothèque avec l’accès au catalogue du fonds livresque et, en attendant, les lecteurs peuvent nous joindre sur la page facebook qui est très réactive et peut constituer une bonne source d’informations pour nos adhérents et autres personnes intéressées par le livre. Nous allons, aussi, installer incessamment le comité des lecteurs composé de 20 personnes, aussi bien des petits que des grands, qui va faire des propositions pour améliorer les services de la bibliothèque. Le conseil d’orientation pédagogique, présidé par le directeur de la culture, composé de représentants de l’administration locale et de deux représentants de la société civile existe, aussi, depuis l’ouverture de l’établissement. Je tiens à souligner, si vous permettez, que dans nos activités en direction des enfants, je suis contre l’esprit de compétition car le concours crée des frustrations et mon but est de décomplexer l’enfant et de l’attirer vers la lecture, car il a assez d’obligations à l’école et ailleurs, alors ce n’est pas la peine de l’accabler davantage  en récompensant certains et pas d’autres. Chez nous, ils viennent pour le plaisir de lire. Alors aucune contrainte.

En plus d’un fonds livresque qui s’enrichit chaque année, vous avez créé des fonds du patrimoine…

Nous avions 1 000 titres à l’ouverture de la biblio, actuellement nous totalisons 25 000 que nous achetons nous-mêmes, puisque nous sommes autonomes sur le plan budgétaire. 95% de nos livres achetés sont récents, c’est-à-dire dont la sortie ne dépasse pas les trois années, et doivent être d’actualité. Quant au fonds patrimonial, il concerne, exclusivement, la région sur tous les plans, à savoir l’histoire, la littérature, la culture, la musique, l’archéologie, l’anthropologie, ses auteurs, ses artistes, des cartes postales, des CD des associations musicales de la wilaya, les écrivains de la région et ceux inspirés par la wilaya de Tipasa, comme Albert Camus, Tahar Ouettar, par exemple. C’est, en quelque sorte, la vitrine de la wilaya de Tipasa. Le pourcentage est de 70% en arabe et en tamazight et 30% de production algérienne, le reste vient des livres importés. La bibliothèque a été baptisée du nom d’Assia Djebar le 16 avril 2018 et, depuis, nous avons créé un fonds qui lui est dédié avec tous ses écrits et ceux des auteurs qui ont parlé d’elle ou écrit des articles la concernant.

La bibliothèque, un lieu de rayonnement culturel
La bibliothèque de lecture publique de Tipasa est devenue un joyau destiné au rayonnement culturel, de l’avis de nombreux amis du livre et de ceux qui la fréquente depuis son ouverture.

Cette réalisation, achevée en 2009, entre dans le cadre d’un programme de création d’un réseau national de bibliothèques de lecture publique lancé en 2007 dont 42 sont déjà achevées sur les 48 prévues. Ces bibliothèques de lecture publique, dont chaque wilaya doit être dotée, sont complétées par des structures annexes qui lui seront rattachées et ce, dans la perspective de mettre ces lieux de lecture publique à la portée de tous les citoyens qui pourront, gratuitement, venir y lire, consulter, voire emprunter des ouvrages. Ces structures, qui fonctionnent selon les normes internationales édictées par l’Unesco, sont dotées d’un fonds livresque encyclopédique, c’est-à-dire touchant à tous les domaines, que ce soit la vulgarisation, l’initiation, la recherche et les loisirs. La bibliothèque de Tipasa, qui a déjà un fonds livresque de 25 000 titres acquis dans le cadre de financement et d’opérations de dons, a une autonomie financière qui lui permet de procéder à de nouveaux achats de livres et autres supports multimédias destinés à encourager les jeunes à la lecture et la fréquentation de ces lieux de savoir. Réalisée sur deux étages, l’infrastructure a bénéficié d’un équipement ultramoderne de ses différents espaces organisés autour d’un auditorium, d’une salle internet dotée de 15 PC, d’un laboratoire de langues, de trois salles de lecture dédiées aux adultes, aux adolescents et aux enfants, d’une capacité totale de près de 500 places. Installée sur une superficie bâtie au sol de 1 028 m² (sur un total de 2 279 m²), la bibliothèque a été équipée d’un portique électronique pour empêcher le vol des ouvrages qui sont tous dotés de puces antivol. Les abonnés à la bibliothèque et autres amateurs de lecture peuvent accéder aux différents espaces où ils trouveront les documents classés par thèmes avec une salle de lecture référence, dédiée aux usuels, à savoir, les atlas, les dictionnaires, les encyclopédies, les livres scientifiques qui seront consultables sur place et, par conséquent, exclus du prêt.
Les responsables de la bibliothèque de lecture publique sont secondés par deux structures, en l’occurrence le conseil d’orientation et le comité technique de coordination. Ce dernier est composé d’un représentant du wali, de la direction de la culture, de la Maison de la culture de la wilaya, de deux représentants des associations les plus représentatives activant dans le domaine du livre, ainsi que de deux personnalités de la culture désignées par le ministère de la Culture sur proposition de direction de la culture.S. Dj.

«L’art en Algérie»
(Répertoire bibliographique 1844-2008)
Saâdia Sebbah a collaboré avec Mansour Abrous à la réalisation de l’ouvrage. Premier outil bibliographique dédié aux arts en Algérie, ce document recense 184 auteurs, 839 artistes, 4 777 références d’articles de presse et 127 catalogues d’expositions. L’ouvrage est classé par ordre alphabétique, thématique et chronologique. Selon notre interlocutrice, c’est un travail technique fastidieux sur la culture et l’art en Algérie qui entre dans le cadre de la mémoire collective à préserver. Mansour Abrous, diplômé de psychologie de l’Université de Paris-Nanterre et d’esthétique de l’Université Paris-Sorbonne, était chargé de mission culture et communication à la mairie de Paris. Il est l’auteur de « Les artistes algériens. Dictionnaire biographique 1917-1999 » (Casbah Editions, Alger 2002) et de « L’Annuaire des arts en Algérie 1962-2002 » (Alger 2004). Il est décédé le 29 janvier 2019. Saâdia Sebbah, diplômée de l’Institut des sciences documentaires (Université d’Alger), était Conservatrice en chef et chef de service à la bibliothèque du Palais de la culture d’Alger avant d’être mutée à Tipasa, où elle dirige la bibliothèque de lecture publique de la ville.