D’une seule voix, les étudiants et les enseignants des universités du pays se sont élevés, hier, contre la décision du ministre de tutelle Tahar Hadjar d’avancer les vacances de printemps, initialement prévues le 21 mars au 10 avril 2019.

Par Houria Moula et Meriem Kaci
Depuis les premières heures de la matinée des rassemblements ont été improvisés à l’intérieur des campus universitaires à Alger, Tizi Ouzou, Béjaïa, Oran, Skikda et Béchar, pour ne citer que ces wilayas, suivis parfois de réunions extraordinaires auxquelles ont pris part enseignants et étudiants. D’ores et déjà, ces actions exprimaient un refus de quitter l’université, accusant Tahar Hadjar de vouloir étouffer la dynamique populaire pour le changement du système, en renvoyant chez eux les étudiants. Par sa mobilisation, la famille universitaire se réapproprie son espace.
Cette révolte vient s’ajouter à la déclaration sans ambages du Conseil national des enseignants du supérieur (Cnes) (aile Abdelhafidh Milat), dans la soirée de samedi, appelant au départ de Hadjar. Réuni en session extraordinaire, le Cnes a rejeté cette décision qualifiée d’« illégitime et non justifiée » et qui, de surcroît « n’est basée sur aucune considération scientifique ». Le syndicat « demande le départ du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, dont le maintien constitue un danger pour l’université algérienne», pouvait-on lire dans le document. La démarche du ministère de tutelle a été faite «sans la moindre concertation avec les partenaires sociaux», s’insurge le Cnes. Ce qui prouve, a-t-il dit, «l’échec dans la gestion du secteur et la tentative de politisation de l’université en l’éloignant du rôle qui lui sied ».
A Alger, l’atmosphère était tendue hier matin. Dès la matinée, les étudiants se sont rassemblés devant la faculté des Sciences de l’information et de la communication, rejetant «les vacances forcées» de Hadjar. Les protestataires ont dénoncé une décision «politicienne» du ministre qui tend à les empêcher de dénoncer le cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Pour eux, il s’agit d’une démarche «anti-pédagogique». De leur côté, les étudiants et enseignants de l’Université Alger 2 ont tenu une réunion d’urgence, à l’issue de laquelle ils ont exprimé leur «mécontentement» quant à une décision «irresponsable». Une décision par laquelle la tutelle « tente d’empêcher la famille universitaire de participer au mouvement populaire pacifique», disent-ils, affirmant leur détermination «à rester dans l’université jusqu’au 21 mars 2019». «L’université est la propriété du peuple, des étudiants, des enseignants et fonctionnaires et non une propriété que l’on gère selon les désirs et humeurs », écrivent-ils encore, non sans oublier de déclarer leur « adhésion » au mouvement populaire pacifique. A l’université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou l’image n’était pas différente. Outre le rassemblement des étudiants devant le rectorat, une assemblée générale a été organisée en présence de tous les chefs de département. L’ensemble des présents a exprimé son attachement au calendrier initial des examens et congés. La veille Ahmed Tessa, recteur de l’Ummto, a expliqué qu’à « Tizi Ouzou, il y a beaucoup de retard » et que « ce qui prime c’est la pédagogie ». « On ne peut travailler en fonction de facteurs autres que la pédagogie », a-t-il déclaré. Ajoutant : «Nous sommes sur le terrain et nous sommes des enfants du peuple. On ne peut pas cacher le soleil avec un tamis ; les problèmes doivent être traités de façon objective et rationnelle ».
A Skikda, les étudiants et les enseignants de l’université 20-Août sont carrément sortis dans la rue en organisant une marche pacifique pour dénoncer la décision de Tahar Hadjar. Ceux de l’université Mohamed-Khider de Biskra ont tenu une réunion à l’issue de laquelle ils ont exprimé leur « attachement à appartenir au mouvement populaire rejetant le 5e mandat ». L’arrêté n°220 du ministère avançant les vacances au 10 mars au lieu du 21 du même mois «est une insulte contre la famille universitaire», regrettent-ils. Plus loin, les présents se sont entendus à « laisser les portes de l’université ouvertes », appelant par la même «à des sit-in le 21 mars à 11h». A Mila, à Béchar, à Oran et à Béjaïa, des rassemblements ont été organisés devant les rectorats pour dénoncer et rejeter ladite décision. Par ailleurs, les jeunes progressistes du RCD ont dénoncé dans un communiqué un « acte illégal » qui démontre « le peu de considération porté par le pouvoir à la communauté universitaire qu’il compte chasser des campus universitaires pour la couper de la contestation populaire». A cet effet, ils appellent l’ensemble des étudiants à ne pas quitter les campus universitaires.< Les élèves dans la rue ! Par Wafia Sifouane Alors que tous les regards étaient tournés, hier, vers les étudiants qui ont décidé de défier Tahar Hadjar, ministre de l’Enseignement supérieur, en rejetant les vacances anticipées décrétées par son département, ce sont les élèves des lycées, collèges et écoles primaires qui ont créé la surprise en investissant, tôt le matin, les rues de la capitale et de nombreuses villes du pays en scandant des slogans politiques hostiles au pouvoir ! Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, ce sont des centaines de jeunes enfants et d’adolescents, libérés par leurs établissements respectifs pour cause de grève générale, qui ont marché hier à Alger et dans d’autres grandes villes suscitant ainsi l’incompréhension et la stupeur des gens en raison de leur jeune âge. A Didouche-Mourad, ils étaient nombreux à occuper la rue, et ce dès 8h du matin, heure officielle du début des cours. Même scénario à Oran et Mostaganem comme dans plusieurs autres villes du pays, où la majorité des écoles primaires ont fermé leurs portes. De nombreux parents d’élèves se sont d’ailleurs empressés d’aller récupérer leurs enfants par crainte d’un éventuel dérapage. Heureusement, certains responsables d’établissement scolaire ont su faire preuve de sagesse en gardant les élèves sur place même si ces derniers se sont fortement révoltés. Des élèves plus téméraires ont boycotté l’école de leur plein gré en refusant d’entrer en classe. Alors que l’Intersyndicale de l’Education nationale avait appelé à une marche nationale le 13 mars, de nombreux travailleurs du secteur ont décidé autrement en répondant favorablement à l’appel à une grève nationale de cinq jours lancé par certains syndicats, à l’image de la Confédération nationale des forces productives. Des élèves, dont la majorité ne dépasse pas 16 ans, ont envahi les grandes artères de la capitale scandant des slogans anti-5e mandat à la stupeur des passants. Dans une tentative de contrer l’appel à une grève générale, la ministre de l’Education nationale avait sommé, par le biais d’une note, les directeurs d’établissement scolaire ainsi que les inspecteurs d’être obligatoirement présents sur les lieux de travail et cela du 10 au 21 mars. Cependant, la majorité a décidé, hier, d’ignorer la note et de suivre l’appel à la grève au détriment des élèves. Le Conseil national autonome des personnels du secteur ternaire de l’éducation (Cnapeste), l’un des syndicats les plus influents du secteur, s’est dit «étonné» et «choqué» par l’image des enfants en train de manifester alors qu’ils étaient censés être à l’école. «Les syndicats de l’éducation n’ont absolument aucun lien avec ce qui s’est passé, la place des élèves est à l’école et non pas dans les rues. Les responsables qui ont libéré les enfants doivent assumer leurs responsabilités. La seule action de protestation à laquelle nous avons appelée est une marche pacifique le 13 mars, les enseignants sont priés de rester dans leurs établissements car nul n’a le droit de priver les enfants de leur droit à la scolarité», a estimé Messaoud Boudiba, porte-parole du Cnapeste. Un avis partagé par Kamel Nouari, activiste dans le secteur de l’éducation, qui n’a pas hésité à dénoncer l’irresponsabilité de certains directeurs d’établissement. «Je suis vraiment peiné par l’instrumentalisation de jeunes enfants à des fins politiques. Les élèves qui sont sortis aujourd’hui ne sont même pas en âge de comprendre ce qui se passe. Leurs parents sont responsables d’eux ainsi que les directeurs des établissements scolaires qui n’auraient jamais dû les libérer», a souligné Nouari. Il a appelé les directeurs des établissements à garder les élèves en classe même en cas de grève. «Libérer les enfants en dehors des horaires règlementaires est une mauvaise idée. Les directeurs des écoles devraient réfléchir à comment occuper ces élèves au lieu de les laisser sortir manifester, ce qui n’est pas une action de leur âge», a-t-il ajouté. De son côté, le Conseil des enseignants des lycées d’Algérie (Cela) a estimé que le mouvement des élèves n’est qu’une «suite logique au mouvement de grève générale initié par la société» et que les lycéens sont tout à fait aptes à comprendre les enjeux d’une telle action. «Les lycéens sont aujourd’hui conscients de ce qui se passe dans le pays. Tout comme les étudiants, ils sont sortis pour se faire entendre, ce qui est tout à fait à leur honneur», a estimé Idir Achour. Il a néanmoins regretté le mimétisme. «C’est aux parents de rester vigilants mais aussi aux responsables des écoles. Libérer de jeunes écoliers est une très mauvaise idée. Nous sommes dans une situation délicate où les choses peuvent rapidement dégénérer. Des parties tentent de tirer les ficelles qui mèneront vers l’impasse, c’est pour cela que nous devons rester prudents», a-t-il dit. n