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mercredi, 15 août 2018 17:56

DIX ANS APRES : MAHMOUD DARWICH OU LE TROYEN TRIOMPHANT

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Dix ans d’absence. Dix ans de nostalgie. Et de présence non démentie par-delà la mort et l’oubli. 2008, c’est dix ans depuis sa mort et c’est aussi son année. L’année de l’homme au feu lyrique. Dans notre dernière chronique, nous évoquions ce moment commémoratif. Nous y revenons. 2018, année de l’inoubliable Mahmoud Darwich trop tôt disparu auquel les hommages sont encore rendus à travers le monde. Et c’est aussi l’occasion de nouvelles publications posthumes du poète et de son parcours.

Ainsi le quotidien égyptien Al-Aram publie un ensemble de documents et de photographies rares du poète palestinien dont il fut un brillant collaborateur. En France, le trio Joubran lui avait donné rendez-vous à Arles, l’une de ses dernières stations sur terre. Le 19 septembre prochain l’Institut du monde arabe - qui considère que l’œuvre de Darwich, est une véritable défense et illustration d’une terre, d’un peuple, d’une culture - accueillera un hommage posthume en son honneur. Et de nombreux et divers hommages ont déjà eu lieu ou jalonneront encore la fin de l’année 2018. Et pour les mélomanes, ils peuvent se tourner sur les impérissables poèmes (Oummi, Rita, Inscris…) mis en musique par Marcel Khalifa.

DEFENSE ET ILLUSTRATION

Une décennie plus tard, depuis sa disparition, l’émotion qu’elle a suscitée est loin de retomber. Il y a dix ans, le cœur de Mahmoud Darwich s’était arrêté de battre, un samedi 9 août 2008 à 18h35’ GMT, à Houston au Texas... Au Texas, comme une métaphore ultime d’un exil quasi perpétuel, à des milliers de kilomètres de sa Galilée natale. Et comme un clin d’œil à un poème de jeunesse et l’homme Peau-Rouge qu’il a hautement célébré. Dans la masse des réactions, des émotions et des admirations, nous avions relevé ces lignes à la fois simples et expressives d’un Maghrébin anonyme sur la relation emblématique avec Darwich : «A 17 ans, j’ai connu Darwich et j’ai découvert l’amour. A 24 ans, je redécouvre Darwich… l’engagement et la révolution avec. A 42 ans, Darwich n’est plus. Je découvre la nostalgie !»

La «puissance de feu» de son lyrisme a fait vibrer, rêver et mouvoir au moins des générations. Son verbe a transformé en victoires morales les guerres et sièges tragiques auxquels le peuple palestinien fut exposé. Ce qui fait la force et la valeur de sa poésie, c’est qu’elle est loin d’être une simple et interminable chronique du malheur du peuple palestinien. Il en était conscient et mettait en garde ses lecteurs, voire ses adulateurs. «Certains Palestiniens qui vivent dans des conditions difficiles demandent au poète d’être le chroniqueur des événements tragiques qui se déroulent tous les jours en Palestine. Mais la langue poétique ne peut pas être celle d’un journal ou de la télévision, elle doit même rester en marge pour observer le monde, le filtrer à travers un détail». Mahmoud Darwich appartenait à une longue tradition de la parole poétique, voire prophétique, et dont il était la pointe immergée avec son quasi jumeau Samih Al-Qassim qui lui aussi n’est plus de ce monde. Le face-à-face avec son oppresseur de ce fils d’une terre des prophéties avait aiguisé ses vers et approfondi sa charge métaphorique.

PUISSANCE LYRIQUE

Lorsqu’éclata la première Intifada, Mahmoud Darwich écrivit le poème «Passant parmi les paroles passagères». Ce poème (voir extrait ci-contre), qui dit qu’il est temps que la colonisation s’arrête, provoqua en Israël une vague de réactions hystériques. Après le déclenchement de la «Révolution des pierres» dans les territoires occupés, le Premier ministre d’Israël en personne, à l’époque, Ytzhak Shamir, monta à la tribune de la Knesset pour dénoncer le poème de Mahmoud Darwich… Un cas inédit dans l’histoire parlementaire. Mais il y a aussi les consciences lucides. Tel l’écrivain israélien, A. B. Yehoshua, qui considère Darwich- connu en 1960 et rencontré à nouveau à Haïfa en 2007 - comme «un adversaire sur le plan politique et un ami car il était aussi un voisin», lui a rendu hommage et a trouvé une bonne chose que d’apprendre la poésie de l’auteur de «Rita» et de «Inscris, je suis arabe !» dans les écoles israéliennes…

Il faut se rappeler que l’homme ne fut pas seulement un poète, il était à sa manière un tribun politique autrement plus efficace que les pâles discours et ronronnements qui ont fini par lasser la rue arabe. Darwich qui avait rang de ministre de la culture de l’OLP n’avait pas cautionné les accords d’Oslo, tout en exprimant garder sa confiance en Arafat. Son ami, Edward Saïd, l’auteur de l’emblématique essai sur l’orientalisme arabe, membre du Parlement palestinien en exil, fut plus acerbe. Il démissionna de son poste de parlementaire et publia un virulent texte intitulé : «Oslo : le jour d’après». D’entrée, il écrivait : «A présent que l’euphorie s’est un peu évaporée, nous pouvons réexaminer l’accord Israël-OLP avec tout le bon sens nécessaire. Il ressort de cet examen que l’accord est plus imparfait, et pour la plupart des Palestiniens, plus déséquilibré que ce que beaucoup supposaient au départ…»

JOB EST PALESTINIEN

Rétrospectivement, près d’un quart de siècle après, l’histoire lui a donné, en quelque sorte, raison au vu des résultats affligeants du processus politique. Job n’est-il pas Palestinien ? Ou plutôt Joseph ? Youssef, celui que le poète évoque ainsi : Ai-je porté préjudice à quiconque, lorsque j’ai dit : j’ai vu onze astres et le soleil et la lune, et je les ai vus, devant, moi, prosternés» ? L’ombre du Nazaréen et sa crucifixion parcourt son œuvre, ici et là, dès son recueil «Les oiseaux meurent en Galilée». Mais en quoi un tel langage qui convoque le soleil et la lune, les figures messianiques, peut-il être perméable aux enceintes politiques ? Lui ne craignait pas de confesser : «Je n’arrive pas à faire dirigeant le jour et poète la nuit.»

Mahmoud Darwish nous a quittés, semble-t-il sur un malentendu. Et dont il n’est pas responsable. La «puissance de feu «de son lyrisme y est peut-être pour quelque chose dans ce quiproquo entre la réception de son œuvre et son destin de poète. Pourtant ces dernières années, il ne manquait guère dans ses poèmes et ses entretiens de mettre les points sur les i. Face à la déshérence de la cause palestinienne, sa parole est devenue d’autant plus précieuse qu’elle permettait au public du monde arabe entre deux récitals de renouer avec les incantations et l’utopie originelle… Epique, lyrique, parabolique, sa poésie ne s’est donc jamais voulue programme politique.  «Je réclame d’être traité en tant que poète, non en tant que citoyen palestinien écrivant de la poésie. Je suis las de dire que l’identité palestinienne n’est pas un métier. Le poète peut évoquer de grandes causes, mais nous il nous faut le juger sur ses spécificités poétiques, et non sur le sujet qu’il traite. C’est sur le plan esthétique qu’on reconnaît la poésie, non sur le contenu. Et si les deux coïncident, tant mieux.»

LE GOUFFRE DE LA POESIE

Dans un autre entretien (il manifesto, du 29 mai 2007) il précisait : «Certains Palestiniens qui vivent dans des conditions difficiles demandent au poète d’être le chroniqueur des événements tragiques qui se déroulent tous les jours en Palestine. Mais la langue poétique ne peut pas être celle d’un journal ou de la télévision, elle doit même rester en marge pour observer le monde, le filtrer à travers un détail».

Et avec une modestie, il faut le relever, rare chez les poètes du monde arabe, il ajoutait : «La poésie est un gouffre. J’ai le sentiment de n’avoir rien écrit». Reprenant le Grec Yannis Ritsos, il définissait la poésie comme «l’évènement obscur», celui «qui fait de la chose une ombre /et de l’ombre une chose, / mais qui peut éclairer notre besoin de partager la beauté universelle». Ce qui reste d’une œuvre. En ce qui concerne Darwich, elle est suffisamment ample, forte, et transparente pour lui survivre. Dans ses derniers textes, il avait commencé un long et pathétique apprentissage de la mort. Il l’avait déjà croisée et en avait relaté quelques épisodes. Et, partant, il s’était orienté vers la poésie des choses de la vie, le dialogue avec un brin d’herbe («Je n’aime pas les fleurs en plastique», hélas bien répandues dans le monde arabe), les volutes du café qui à lui seul est une géographie. Un poète irakien me faisait observer que Darwich n’avait point écrit de qasîda contre Saddam. Peut-être, mais il a écrit «Discours versifiés du dictateur», un poème qui pouvait s’appliquer à plus d’un pays arabe… «Je choisirai mon peuple Je vous choisirai, un à un, de la lignée de ma mère, de ma doctrine/. etc. On ne peut plus éloquent contre toute forme de dictature.

LE DEUIL ET LA METAPHORE

Métaphore des temps présents : de l’exil, de l’abandon du peuple palestinien par la communauté internationale, des états de siège, du dénuement, de l’enfermement, du Mur, des fausses illusions des accords d’Oslo, de l’indifférence des pays arabes, de la volonté de puissance et du sectarisme politique et religieux, des affrontements fratricides de la corruption, de l’érosion de l’espérance, de tout cela, Mahmoud Darwich en est mort. C’est dire combien, aujourd’hui, à l’heure du naufrage des accords d’Oslo, des reniements et des mystifications, la parole de Mahmoud Darwich manque. Comme déjà écrit dans ces colonnes, il est des poètes dont le deuil ne s’achève jamais. Mais il suffit de prendre au hasard l’un de ses recueils, l’une de ses qasîda pour que le miracle de la parole salvatrice advienne… Il a disparu au moment où la «puissance de feu» de son lyrisme avait atteint la perfection. Mahmoud Darwich, la voix, le champion et le héraut du martyrologue du peuple palestinien, avait de son vivant récusé les ors et les maroquins ministériels pour mener une vie de citoyen auprès des siens à Ramallah, surtout durant le siège imposé par Israël en 2002. Peut-on échapper à son destin, quand à 12 ans, on écrit en toute innocence à l’école de l’occupant israélien un poème dénonçant la «Nakba», que l’on se fait tancer et menacer pour cela par un gouverneur militaire ?

Dans ses derniers textes, il avait commencé un long et pathétique apprentissage de la mort. Il l’avait déjà croisée et en avait relaté dans ses écrits quelques étranges épisodes à son propos. Mahmoud Darwich savait donc depuis longtemps qu’il avait immanquable rendez-vous avec la Mort. Depuis 2008, il repose sur une colline de Ramallah, face à Jérusalem. Oui, il est des poètes dont le deuil ne s’achève jamais.

 

EXTRAIT

«Vous qui passez parmi les paroles passagères

Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang

Vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair

Vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres

Vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie

Mais le ciel et l’air sont les mêmes pour vous et pour nous

Alors prenez votre lot de notre sang et partez

Allez dîner, festoyer et danser, puis partez

A nous de garder les roses des martyrs»

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