Pokemon Go app download for android. Get Prisma app for android and edit pics. prisam apk.
jeudi, 23 août 2018 06:00

Chronique des 2Rives : QUAND TOMBENT LES MASQUES

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
Évaluer cet élément
(0 Votes)

Nos lectures/relectures d’été prennent fin cette semaine. Pour clore ce florilège de romans, Nadine Gordimer, une grande dame de la littérature sud-africaine, Prix Nobel de littérature en 1991, proche de Mandela, qui disséqua avec une précision chirurgicale l’hypocrisie des bonnes consciences durant le régime de l’Apartheid. Et puis un héritier inattendu du vieil Homère qui s’est épanoui au « pays des aigles», l’Albanie. Chacun par son écriture s’est confronté à l’injustice et ses livres furent un moment de respiration et une prise de parole au nom des démunis. Par la force de la littérature.

«Ceux de July», le roman de la romancière Nordine Gordimer, paru en traduction française en 1983, est doué d’une telle force d’évocation qu’il emporte, dès les premières lignes, l’adhésion du lecteur.
C’est avec un art consommé que Nadine Gordimer nous donne sa version du «Grand Soir» sud-africain. Loin du lyrisme débridé d’André Brink, son écriture est tout en ellipses, en notations précises et sèches, dessinant en touches subtiles des personnages qui découvrent au fur et à mesure les différentes strates de leur personnalité. Tout est dans la nuance, l’ambiguïté, le trouble. C’est une illustration presque intimiste du Grand Soir qu’elle nous donne à découvrir. Une insurrection secoue l’Afrique du Sud sous régime de l’Apartheid.

INSURRECTION

Les aéroports sont fermés, les ports soumis au blocus. L’ordre blanc s’écroule et la panique s’empare des Blancs. Les évènements en eux-mêmes ne sont pas décrits, ce qui accentue l’étrangeté de l’atmosphère dans laquelle évoluent les personnages qui se font l’écho et le reflet de l’insurrection
Les personnages sont criants de vérité humaine. Aidés et guidés par July, leur domestique depuis quinze ans, les Smales et leurs trois enfants fuient la ville pour se réfugier dans un village en pleine brousse. Le village de July. Les Smales ont jusqu’à là affiché un comportement libéral, des idées «progressistes», traitant avec un certain respect leur domestique, convenablement payé, vivant dans une pièce au fond de la cour de leur villa. July, de son côté, semblait satisfaite de son sort. Fille de mineur blanc, Maureen, a grandi dans une affectueuse intimité avec sa servante Lydia.

SERVITEUR ET MAITRE
Dans la brousse, le rapport maître-serviteur se trouve bouleversé inversé. July tient entre ses mains le sort de la famille Smales. «Crapaud changé en prince des contes de fée», July est le sauveur. Que ce soit pour leur protection ou leur nourriture les Smales dépendent de July. Progressivement, ils s’éloignent des usages et des règles qui organisaient leur existence de «civilisés» à qui tout est dû pour plonger dans une vie aux limites de l’animalité. Sortis de leur milieu naturel, ils sont incapables de se mouvoir avec la même aisance que les frères de July. Bam, le mari, accroché à la radio avec «l’obstination sans espoir d’un primate intelligent tripotant le cadenas sur les barreaux de sa cage», guette une improbable accalmie.
Les convictions «progressistes» du couple Smales s’avèrent en fait très superficielles, juste de quoi entretenir une bonne conscience. Leur cohabitation avec les villageois mettra à jour l’étendue du dénuement et de la servitude des noirs. Ici leur condescendance est sans effet. Pis, Maureen découvre que sa sollicitude vis-à-vis de July -un nom à l’usage des Blancs- a toujours été perçue par ce dernier avec mépris. Il lui jette à la face : «quinze ans, ton boy, tu es satisfaite».
Parallèlement, le couple sombre dans la dégradation (physique et morale) tandis que leurs enfants s’ébattent avec naturel aux côtés des enfants du village. Insensiblement, les masques tombent. Maureen regarde avec acrimonie son mari : «elle l’avait laissé dans la chambre de la maison de maître. Cet homme sur ce lit étroit, ce n’était pas l’homme qu’elle avait épousé.»
A la fin, Maureen cède à la panique, livrée à la toute puissance de l’instinct qu’elle aura sa vie durant tenté de maîtriser. «Ceux de July» est un roman dur, implacable qui fait sauter les jeux hypocrites de la bonne conscience.

L’ETENDUE DE LA SERVITUDE

Une satire acide contre une frange de la population blanche sud-africaine dont le libéralisme est une mince couche d’humanisme inopérant devant l’ampleur de l’horreur de l’Apartheid. C’est aussi à sa manière une savante étude du comportement humain devant le naufrage. Gordimer inverse l’échelle des valeurs pour mieux situer de quel côté se profile le véritable humanisme. C’est un dernier appel avant l’irrémédiable. «Aucune fiction ne pouvait rivaliser avec ce qu’elle découvre à présent et qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. Ces gens ne possédaient rien».
Avec un sens aigu de l’observation sociale, Gordimer restitue dans leur complexité les protagonistes de la tragédie sud-africaine. July n’est pas donné comme porte-voix d’un discours qui le dépasserait. Il est campé dans sa noblesse d’âme et dans son redoutable ressentiment. July c’est la multitude des serviteurs noirs qui préservent les fragiles et derniers no man’s land avant la confrontation finale. On sait avec le recul, que cette confrontation finale se déroulera sous des auspices plutôt pacifiques et, au vrai, à l’avantage des Blancs. Car de criardes inégalités continuent à singulariser l’Afrique du Sud. C’est la fiction de Nadine Gordimer qui s’est accomplie. Elle recevra le Prix Noble de Littérature 1991 pour sa «magnifique œuvre épique d’un très grand intérêt pour l’humanité». Engagée dans la lutte contre l’apartheid, elle était membre du Congrès national africain (ANC) et a combattu pour la libération de Nelson Mandela dont elle était proche. Elle est décédée en 2014.

LE TOMBEAU DE BYRON

Homère est aujourd’hui albanais, n’hésitait pas à écrire, en 1982, le «Magazine littéraire». Et ce, avant que sa trajectoire littéraire impressionnante ne fasse de lui une véritable icône des Balkans littéraires. Et avant qu’il ne soit l’objet de controverses au lendemain de la chute de l’Albanie «rouge» d’Enver Hodja… Homère, le vieil aède était magistralement continué (ô paradoxe ou ruse de l’histoire) par un écrivain venant d’un pays qui se particularisait par son rigorisme idéologique.
Kadaré aurait pu rester un écrivain connu de son seul pays. Or, son œuvre immense et de grande qualité a conquis le monde. Il affectionne la chronique. Après «Les tambours de la pluie», il a récidivé dans la même voie. Il poursuit avec «Chronique de la ville de pierre» l’exploration de l’histoire de son pays. Mais il innove dans l’art de la chronique. C’est un enfant qui nous introduit dans une ville étrange mais bien réelle. Incomparable, telle une bête préhistorique cramponnée à la montagne.
Ville de pierre multiséculaire, «seul lieu au monde où, si l’on glissait sur le côté d’une rue, on risquait de se retrouver sur un toit». Il y a bien longtemps, un voyageur solitaire qui boitait et faisait des vers (sans doute Lord Byron) à la recherche de son tombeau. Joies et peines de la vie quotidienne n’auraient rien d’insolite, tout juste l’étonnement et la curiosité aiguisée d’un petit enfant qui découvre le monde et les hommes dans une ville libre. Or, cette dernière vivait à l’heure de l’occupation italienne, routinière et grandiloquente tandis que notre jeune héros nous entretient de ses émois et nous livre les secrets -mesquins ou naïfs- de la ville, des évènements douloureux qui se préparent.

LE MOUVEMENT PERPETUEL DE L’OCCUPATION

Les premiers indices proviennent des objets maléfiques jetés par des mains invisibles, l’eau de la citerne ne mousse plus : la grand-maman prédit guerre et sang en observant la carcasse d’un coq ; les vaches et les meules de foin ont disparu de la plaine ; on y aménage une route bizarre ; la chronique de la ville ne parle plus uniquement des nouvelles courantes, les noms de pays lointains sont souvent cités ; la ville est dotée d’une sirène, une pleureuse, Argyr l’hermaphrodite se marie au grand scandale des dames Dino Tsito le savant est absorbé par la construction d’un avion qui fonctionnera grâce au «mouvement perpétuel» ; on décrète le black out. On tira sur la maison de Zivo Gavo le chroniqueur, le dernier à éteindre sa lampe. On installe même un œil de cyclope, un projecteur pour surveiller le ciel. Les vieilles katendjikas se mettent à sortir de chez elles. Ce qu’elles ne font qu’en période de troubles. Même les mots deviennent menaçants : «la langue quotidienne, jusqu’ici calme et sûre, était secouée comme par un tremblement de terre. Tout se bouleversait, se brisait, s’effritait».
Par touches, la réalité fait irruption dans l’étrange ville. La ville qui avait fait face à maintes attaques ne vit pas cette fois le malheur fondre sur elle ; le coup venait du ciel et la pleureuse fut muette. A défaut de faire voler l’appareil de Tsito, le mouvement perpétuel s’installa dans la ville. Elle chavirait d’une occupation à une autre. Tantôt les Italiens, tantôt les Grecs, seuls variaient les drapeaux et monnaies. Jusqu’au jour où «des garçons et des filles se réunissent dans les caves pour chanter des chants interdits». D’autres prennent le maquis. Une répression impitoyable est instaurée par l’occupant. Hanko la centenaire sort de chez elle après vingt-neuf ans de réclusion pour aller au-devant «des hivers de sang». Des hommes à la chevelure blonde, casqués de fer font marche pour porter le coup fatal à la ville. Mort, destruction, voilà l’étrange réalité. L’hécatombe pour prix d’un monde nouveau. Car qui sait ce qu’il faudra pour bâtir tout un monde nouveau, quand pour un «pour un pont qu’on construit, on immole une bête en offrande ?» Ainsi, va-t-onn avec Kadaré, de la chronique à l’épopée par le chemin du rêve et du fantasme !

Lu 176 fois

Laissez un commentaire