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jeudi, 11 octobre 2018 06:00

Chronique des 2 rives / ALAA EL ASWANY : LES FUREURS DU NIL

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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On attendait le roman sur les évènements qui ébranlèrent l’Egypte de Moubarak en 2O11. Sans surprise, c’est Alaa El Aswany, auteur du fameux «Immeuble Yacoubian» (2006), qui vient de le signer. Son dernier roman, ayant pour titre original en arabe «Al-Goumhouria ka’enna» (La République comme si), est en fait déjà paru à Dar Al-Adab, à Beyrouth, en 2017. En France, il vient de paraître récemment sous le titre «J’ai couru vers le Nil» aux éditions Actes Sud. En Egypte, le livre était frappé d’interdiction de publication… Alaa El Aswany n’est pas seulement romancier, c’est aussi un commentateur engagé et acerbe de la vie politique de l’Egypte.


Il a soutenu, voire anticipé dans ses écrits «la révolution du 25 janvier 2011». Aujourd’hui, il s’affirme comme une voix critique du régime du président Abdel Fattah Al-Sissi. Cette opposition vaut à Alaa Al-Aswany - qui vit entre l’Egypte et les Etats-Unis - d’être censuré dans les médias égyptiens…
Dans son dernier opus, «J’ai couru vers le Nil», il évoque la révolution du 25 janvier 2011. Et ce, au travers du destin d’une série de personnages (un peu à la manière de Naguib Mahfouz, de manière chorale), chacun représentatif d’une composante de la société égyptienne.

LE POINT DE RUPTURE

Cela va du monde des généraux, de l’Etat profond à l’univers des ambitieux des médias, en passant par l’intellectuel progressiste désabusé… Ce sont les figures de jeunes qui incarnent le mouvement irrésistible de la rupture et de la rénovation politique et sociale, appartenant aussi bien aux couches modestes, et parfois, qu’à celles des privilégiés, du pouvoir. Nourhane, speakerine – qui finira en porte-voix de la répression, Issam, ingénieur, Dania, fille de général, et Khaled, fils d’un simple chauffeur… Sans oublier Achraf, grand bourgeois copte, cantonné aux seconds rôles, dont l’amertume est exorcisée par les intermèdes de passion avec sa domestique Akram. Ainsi, chacun incarne une facette de cette révolution qui marque un point de rupture, dans leur destinée et dans celle de leur pays. Une galerie de portraits vivants et sans doute proches de la réalité. Le temps de l’action est circonscrit du début des manifestations anti-Moubarak à sa chute, actée par sa démission le 25 janvier. Période d’extrême exaltation révolutionnaire qui donne droit à un immense rêve éveillé. Mais derrière l’exubérance militante, derrière la scène apparente, les enjeux de pouvoir et les mystifications vont bon train. On se prend à penser à nouveau à la réplique dans «Le Guépard», de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : «Il faut que tout change pour que rien ne change». Pour preuve, les militaires en place depuis la «révolution du 22 juillet 1952 «restent à la manœuvre. Le puissant mouvement des Frères musulmans semble mener la danse. Mais, en fait, son engagement tardif à rejoindre Maydene Ettahrir est en soi assez éloquent sur la nature tactique et hybride des acteurs politiques en présence. Il n’est pas étonnant alors de constater l’alliance contre nature qui liera ces derniers au Conseil suprême des forces armées !

UN MONDE FINISSANT

Des épisodes tumultueux et violents, qui vont ensanglanter l’Egypte, ne sont pas abordés dans le roman qui s’achève à la fin 2011. Le romancier a concentré son récit sur un segment historique à la fois inattendu, voire inouï. Et paradoxalement déjà investi par la désillusion à venir. En effet, après une parodie de procès le «dictateur» Moubarak finit ses jours chez lui, ses enfants également. Quelques épigones sont sous les barreaux. Et amère constat, à leurs côtés de jeunes révolutionnaires de Maydène Ettahrir. Quant aux frères musulmans, à trop présumer de leur force, leur appétit leur vaudra le sort de la grenouille.
Moubarak était arrivé dans le sang d’Anouar Sadate. Sadate est mort de ses calculs avec l’islamisme politique pour contrer la gauche. Nasser après avoir échappé à un attentat – commandité par les Frères musulmans (?) - les combattit avec force. A leur agressivité, il opposa la force de ses appareils sécuritaires mais aussi un projet politique progressiste qui se fracassera à cause des trahisons et du triomphalisme politique…

UNE RéVOLUTION TROMPEE

Alaa El Aswany, auteur, entres autres de «J’aurais voulu être un Egyptien», est un brillant romancier et un chroniqueur avisé des enjeux politiques.
Et ce, depuis longtemps, fermement engagé contre un régime rongé par la corruption et l’injustice. Si ses romans ont permis de comprendre la nécessité d’une rupture révolutionnaire avec le régime de Moubarak, ses chroniques, à partir d’un fait divers, d’une anecdote, auscultaient de manière vivante les luttes et les enjeux qui opposent un monde finissant mais qui gardait encore des cartes et jouait sa survie face à une opposition grandissante, mais diverse et travaillée par des dissensions et des horizons de société contradictoires.
Très vite, parmi les plus apparentes est celle qui a opposé les «islamistes», les «libéraux» et les «révolutionnaires». Dans l’une des ses chroniques, Alaa El Aswany s’interrogeait sans ambages : «La révolution égyptienne s’est-elle trompée ?» Il constate très tôt : «… La révolution a fait tomber Hosni Moubarak, mais le régime de Moubarak, lui, n’est pas tombé. Les généraux du ministère de l’Intérieur, qui ont aidé Habib Al Adly à bafouer la dignité des Egyptiens, à les torturer et à les tuer, sont toujours en place. Les responsables de l’information qui ont trompé l’opinion publique, qui ont hypocritement servi le tyran et justifié ses crimes occupent toujours les mêmes positions …». Il écrivait ces lignes longtemps avant les grandes manifestations du 30 juin 2013 demandant le départ du président Morsi, issu de la Confrérie des Frères musulmans. «Oui, la révolution s’est trompée, et cela à deux reprises. La première fois, le 11février, lorsque Moubarak fut contraint d’abdiquer et que des millions d’Egyptiens rentrèrent chez eux après avoir fêté la victoire …».
Cent quatre vingt-trois de ses chroniques, parues dans la presse égyptienne, essentiellement dans les quotidiens «Shourouk» et «El Masri El Yom», au cours des trois dernières années d’avant la révolution égyptienne, ont été regroupées en trois volumes en arabe par la maison d’édition Dar El Shourouk. Chez Actes Sud, une cinquantaine de ces chroniques ont été rassemblées, traduites en français et préfacées par Gilles Gauthier : «Chroniques de la révolution égyptienne» par Alaa El Aswany, 2011.

LA DIALECTIQUE DE LA SOUMISSION

Il est bien difficile de dire laquelle mérite davantage le détour, tant chacune d’elles est remarquable, toutes écrites dans le feu de l’évènement. Avec une piquante ironie proprement égyptienne, elles dessinent au final un immense drame aux multiples coups de théâtre au bord du Nil. Il faut ajouter que Alaa El Aswany ne faisait pas seulement le procès de la dictature de Moubarak («La soumission nous protège-t-elle de l’oppression ?») mais aussi de tous les aspirants sorciers à sa succession sous des étiquettes mielleuses, y compris par l’exhibition de la piété à des fins politiques («L’importance d’être humain»). Et en acteur direct de Maydène
Ettrahi, il donnait à comprendre la complexité des forces sociales qui ont déclenché une insurrection populaire et pacifique, dans ce qui les unissait et les distinguait. Des chroniques prémonitoires qui disséquaient les lenteurs et les bégaiements de l’histoire. A tous les maux de l’Egypte, Alaa El Aswany, dans chacune de ses chroniques du vendredi, concluait immanquablement par «la démocratie est la solution». A-t-il été entendu ? Dans l’une de ses chroniques, il rapportait la mésaventure de la militante sur Internet Asma Mahfouz, qui aggrava son cas au lendemain même de la déchéance de Moubarak en s’attaquant aux décisions politiques du Conseil supérieur militaire qui gérait la transition. Elle fut donc convoquée devant un tribunal militaire. Quel ne fut son étonnement de se retrouver devant un juge qui n’était autre que Hosni Moubarak !Nokta, rêve éveillé ou cauchemar ? Que de révolutions imaginaires ! Moubarak est libre et coule ses vieux jours en Egypte tandis qu’un éphémère autre «raïs» civil est derrière les barreaux et son tombeur militaire dirige l’Egypte. La réalité dans le monde arabe dépasse souvent la fiction. Surtout aux pays des moussalsalate…

 

profil
Alaa El Aswany est né en 1957. Il exerce la profession de dentiste dans le centre du Caire. Son roman «L’Immeuble Yacoubian», porté à l’écran par Marwan Hamed et publié en France par Actes Sud (trad. Gilles Gauthier 2006, et «Babel n° 843»), est devenu un phénomène éditorial international.

œuvres

«Chicago», trad. Gilles Gauthier, Actes Sud, 2007 «J’aurais voulu être Egyptien», trad. Gilles Gauthier, Actes Sud, 2009 «Chroniques de la révolution égyptienne», trad. Gilles Gauthier, Actes Sud, 2011 «Automobile Club d’Egypte», trad. Gilles Gauthier, Actes Sud, 2014 «Extrémisme religieux et dictature. Les deux faces d’un malheur historique», trad. Gilles Gauthier, Actes Sud, 2014 «J’ai couru vers le Nil», trad. Gilles Gauthier, Actes Sud, 2018

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