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jeudi, 07 juin 2018 06:00

Chronique des 2Rives : ISLAM : de l’âge d’or à la polarisation idéologique

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Le monde a parlé arabe à une certaine époque de l’histoire de l’humanité. Il faut être d’une mauvaise foi sans nom pour ne pas le reconnaître. Des penseurs, des historiens et des chercheurs de haute valeur de par le monde l’ont attesté.

Ce n’est pas une simple métaphore. Mais faut-il pour autant en appeler de façon litanique à un âge d’or disparu, dispersé et terni par tant de dérives sectaires et fanatiques mortifères au nom de l’Islam ? Dans l’Islam bien compris, la foi marche de concert avec la raison, qui ne craint pas de s’ouvrir et de se confronter aux défis de la modernité.

Non seulement, le monde a parlé en arabe mais a aussi pensé en arabe. Le monde s’est développé sur les grands acquis culturels et scientifiques du monde arabo-musulman. L’histoire des sciences a été écrite en arabe sur une longue période, entre le IXe et le XIVe siècle. Il suffit de rappeler que figurent aux côtés du Grec Aristote, Al-Fârâbî (870 – 950) et Avicenne le (980-1036), qui éleva la médecine au statut de science. 


Bagdad, à l’heure des déclins de Rome et de la Perse
L’histoire est tissée de confrontations fertiles. Quand le choc des événements rejoint les annales, il devient difficile de faire la part de ce que l’on a donné, pris ou reçu entre cultures et civilisations. Le poète indien Rabindranah Tagore évoquait « la morsure vivifiante de l’Occident ». On peut en retour se poser la question si l’Occident, l’Europe, et plus singulièrement la France, ont suffisamment jaugé à sa juste valeur l’apport culturel et scientifique du monde arabo-musulman ? Quand l’heure du déclin eut sonné pour l’empire romain d’Occident et que les empires perse et byzantin plongeaient dans les rivalités intestines, la vie intellectuelle méditerranéenne se déplaça vers Bagdad, la ville des « Mille et une Nuits » qui s’imposera comme la capitale d’une civilisation s’étendant à l’Asie centrale et à l’Espagne. La liste est longue des philosophes, médecins, géographes, astronomes, mathématiciens, aux origines diverses réunis dans une même dynamique de civilisation : Al-Khawarizmi qui inventa le système décimal à Damas, Al-Shatir qui ouvrit le champ de l’astronomie, tandis que l’Egyptien Al-Hazen étudiait la lumière. L’empire musulman a su recueillir l’héritage hellénistique, le prolonger et lui donner un second souffle tout en devenant un espace de recherches et d’investigations favorisant l’essor des sciences exactes. Sous le règne du calife al-Ma’mûn, qui a régné de 813 à 833, des institutions scientifiques voient le jour, telle la « Maison de la Sagesse » (Bayt al-Hikma), des hôpitaux, des observatoires nécessaires à la recherche scientifique. Bayt al-Hikma, c’était à la fois une bibliothèque, une sorte d’académie et un centre de recherche. Elle devint rapidement le centre international des traductions en arabe. Les théories antiques furent révisées, plusieurs erreurs de Ptolémée furent relevées et les tables grecques corrigées. L’Ecole de Bagdad procéda à l’estimation très précise de la durée de l’année. En un mot, les savants de Bagdad furent les précurseurs lointains de Copernic et de Kepler. En France, les premières approches avec le monde arabo-musulman datent du IXe siècle. Elles furent dans l’esprit du temps, guerrières, et la langue française en porte témoignage : Sarrazin, un mot frôlant le fantasme, et la dite bataille de732. La recherche historique a fait justice de certaines interprétations hâtives. En tout cas, il est certain que les relations entre la France et le monde arabo-musulman plongent leurs racines très loin dans le temps.


La Maison de la sagesse
Au XIIe siècle, Haroun al-Rachid, le calife de Bagdad, échangeait des cadeaux avec Charlemagne. Le premier éléphant à fouler le sol français était en ivoire, et il est conservé à la BNF… Au XVIIe siècle, avec la campagne d’Egypte de Bonaparte se nouaient pour très longtemps des relations tumultueuses et prolifiques. Les Arabes qui avaient fait connaître à l’Europe, grâce à leur fréquentation précoce de la Chine, le papier, découvraient en retour l’imprimerie. La conquête de l’Algérie en 1830 conduira les deux rives de la Méditerranée à une proximité déséquilibrée, marquée par des rapports de domination.  Les études astronomiques ne furent pas en reste en Andalousie, favorisées par l’intérêt particulier de l’émir de Cordoue, Abd ar-Rahman- et attestées par les observatoires de Cordoue et de Tolède qui jouissaient à l’époque d’une grande renommée. Les noms de plusieurs savants de l’Andalousie sont passés à la postérité : Ibn Khaldoun que l’on considère comme le père de la sociologie, et le savant et philosophe Abû al-Walìd ibn Rûchd, plus connu sous le nom d’Averroès (1126-1198), qui s’employa à concilier foi et raison – et dont l’influence posthume fut rendue possible par les lettrés juifs et chrétiens qui conservèrent et traduisirent son œuvre. Ce bref tableau donne la mesure des apports scientifiques, techniques et philosophiques du monde arabo-musulman. On remarquera qu’il tire sa vitalité et son ampleur de la diversité qu’il a su accueillir et faire épanouir. Ainsi, dans un premier temps, c’est dans leur langue maternelle que les savants ont fait leurs recherches. La langue arabe comme vecteur de base s’est enrichie d’un nouveau vocabulaire scientifique élaboré, notamment, grâce au mouvement de la traduction encouragé par les califes surtout à l’ère abbasside. Grâce à la traduction de chefs-d’œuvre grecs, dans diverses disciplines scientifiques, les savants arabes ont pu développer tout d’abord leurs connaissances avant de passer à l’étape de la recherche et de l’invention dans la langue de la Révélation coranique.


L’invention du zéro
En raccourci, disons que les Arabes, avec l’invention du zéro, ont non seulement débloqué l’arithmétique, mais également frayé la voie à la modernité à venir. Il faut souligner que ces connaissances culturelles développées au cœur de la tradition musulmane véhiculaient des valeurs et des principes esthétiques, moraux, collectifs, qui dépassaient la dimension religieuse. L’invention de l’amour courtois, à partir du XIIe siècle, a constitué un prolongement esthétique durable de la poésie amoureuse arabe. La Renaissance, qui commence au XVe siècle, s’efforcera de dépasser ces influences diverses, voire de les estomper avec la chute de Cordoue. Force est de dire avec l’historien des sciences arabes, Ahmed Djebbar, que « la Renaissance a été possible grâce à la modernité arabe des IXe-XIIe siècles ». Par la suite, l’histoire de la pensée universelle allait se jouer ailleurs… Mais, à l’instar de l’axiome scientifique, les influences se transforment et informent dans leurs avatars de leurs sources lointaines, omises ou oubliées. La langue française en est le vivant témoignage. La regrettée romancière Assia Djebar, qui fut membre de l’Académie française, écrit dans sa préface au « Dictionnaire des mots français d’origine arabe », de Salah Guemriche : « Souvent, une fois la guerre avec ses rapines et viols inévitables terminée, la langue des vainqueurs s’ouvre à la racine autre, à l’adjectif ou à la forme verbale de l’ex-ennemi – s’ouvre certes, mais tout à la fois en renie l’origine, en déguise l’emprunt conscient ou involontaire… » Sur les 4 192 mots français d’origine étrangère, 10 % sont d’origine arabe (amalgamés avec ceux venant du turc et du persan. Qu’en est-il aujourd’hui de l’état de ce dit monde arabo-islamique ? Comme nous l’avons déjà écrit : il suffit de faire un rapide inventaire des rigidités intellectuelles et idéologiques, des pratiques désuètes et intolérables qui sévissent dans des pays qui croulent sous la consommation octroyée par la manne pétrolière mais régis culturellement par un rigorisme étouffant, où le cinéma n’a pas droit de cité, où la femme est interdite de conduire un véhicule, menacée d’être lapidée, répudiée, n’héritant qu’à moitié… Il suffit de voir le sort des populations musulmanes au Bengladesh, en Afghanistan, en guerre perpétuelle contre des «envahisseurs» et contre lui-même, voire au Pakistan, le pays rêvé de la fraternité musulmane par le grand poète Mohamed Iqbal, l’auteur de « Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam », aujourd’hui plutôt proche du cauchemar national…


Désordre sémantique et défis de la modernité
Pourtant, les esprits éclairés ne manquent pas dans les profondeurs et les marges de nos sociétés. Tel le monumental travail réalisé sous la direction de l’islamologue algérien, Mohammed Arkoun. Il s’agit de l’ouvrage «Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen-âge à nos jours» sous la direction scientifique de Mohammed Arkoun, préfacé par l’historien Jacques Le Goff (édition Albin Michel 2006). Une histoire tumultueuse et captivante portée par des éclairages actualisés et décapants, notamment à propos de la bataille de Poitiers aux croisades, en passant par les penseurs du Moyen-âge, l’orientalisme, la colonisation, la guerre d’Algérie jusqu’aux débats et enjeux actuels sur l’immigration. Celui qui fut qualifié de « second Ibn Khaldoun » observe : «Des prétextes insignifiants en eux-mêmes sont instrumentalisés pour enflammer les passions, multiplier les anathèmes, accroître le bruit médiatique, consacrer le triomphe de la pensée jetable ; le tout alimentant un dangereux désordre sémantique et l’effritement de la conscience civique ». Entre les deux protagonistes Islam/Occident, on oppose avec une égale arrogance, sur la base d’ignorance et de préjugé, des croyances-vérités garanties par la Parole de Dieu aux certitudes scientistes, laïcistes et culturalistes se réclamant de la modernité de bazar. Les uns brandissent le respect de la liberté religieuse sans reconnaître que la foi et les croyances par eux invoquées sont soustraites à toute investigation critique depuis le XIIe siècle, pour des raisons internes à la gestion du fait islamique dans l’histoire ; les autres continuent de proclamer les «valeurs émancipatrices» d’une modernité dont les démissions intellectuelles, les dérives mytho-idéologiques, notamment depuis les débuts de la colonisation, sont tout autant maintenues dans l’impensé, rendant impossibles les nécessaires débats clarificateurs sur les problèmes noués depuis le Moyen-âge»… Henry Laurens, professeur au Collège de France et historien du monde arabe moderne, avait qualifié l’ouvrage de «divine surprise ».   En un mot, Mohammed Arkoun y récuse fermement l’effervescence de la polarisation idéologique. Mais faut-il pour autant en appeler de façon litanique à un âge d’or disparu, dispersé et terni par tant de dérives sectaires et fanatiques mortifères au nom de l’Islam ? Dans l’Islam bien compris, la foi marche de concert avec la raison. Et ne craint pas les défis de la modernité.

 

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