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jeudi, 28 juin 2018 06:00

Chronique des 2Rives : Les professeurs d’empire

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Généralement, le modèle des conquêtes coloniales françaises fut l’Expédition d’Egypte, conduite par le général Bonaparte. Il n’en a pas été de même pour celle de l’Algérie en 1830. Et pour cause. Il aura fallu plus de vingt ans pour juguler la résistance incarnée, notamment par l’Emir Abdelkader. La France était là, prétendument, pour apporter le Progrès et les Lumières aux autochtones. On sait à quel terrible prix il en fut état.

L’entreprise coloniale française ne se réduisait pas à la confrontation de deux conceptions du monde opposées. La France se prévalant d’une «mission civilisatrice» - «la cause de la France est celle de l’humanité», proclamation du duc de Bourmont à ses soldats le 10 mai 1830 - était là prétendument pour apporter le progrès et les Lumières aux autochtones dans le respect de «la religion mahométane» qui devait rester libre. En fait «le personnel politique et militaire de la monarchie de Juillet, pétri d’idées voltairiennes et maçonniques, largement indifférent en matière de religion», était apparemment «très éloigné de tout programme de conversion». Mais bien vite, les pouvoirs français décident de l’installation sur le sol algérien de populations européennes. Cela se traduira en conséquence par des spoliations foncières et des atteintes aux traditions séculaires des Algériens. Notons que Bugeaud, qui mènera sans état d’âme la politique répressive contre les autochtones, a été longtemps hostile à la conquête tandis que «l’arabophile» Lamartine en sera partisan dès la première heure…

Le sabre ou la troisième voix ?

En 1848, le bref intermède de la République proclame, dans sa Constitution, que la France «respecte les nationalités étrangères comme elle entend faire respecter la sienne ; n’entreprend aucune guerre dans des vues de conquête, et n’emploie jamais ses forces contre la liberté d’un autre peuple». Mais l’article 109 de la Constitution du 4 novembre 1848 annexe le territoire de l’Algérie et des colonies. La dénomination d’Algériens sera réservée aux seuls Français d’Algérie et les autochtones seront désignés par des dénominations ethniques et linguistiques : Arabes ou Kabyles, plus généralement musulmans. Il faudra attendre Napoléon III (et ses deux voyages en Algérie, 1860 et 1865) pour que se dessine une nouvelle vision de la présence française en Algérie : «à la fois un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français», selon les termes de l’Empereur Napoléon III. Elle est surtout le dessein de ceux qui furent nommés les «indigénophiles», tel Ismayl Urbain. On comptera progressivement de nombreux Européens, lesquels frappés par la piété profonde et la dignité des musulmans face à leur sort, qui se mettront à l‘étude du Coran et entameront un dialogue avec eux. Les Saint-Simoniens, comme en Egypte, se manifestent. Ismayl Urbain, disciple de leur chef de file, Prosper Enfantin, se convertira à l’Islam. Appoline, Thomas à l’état-civil, est né en 1812 à Cayenne, Guyane française. Né en Guyane d’un père négociant marseillais et d’une mère qui était la petite-fille d’une esclave noire, Le saint-simonien Ismayl Urbain, présenté par une certaine historiographie comme l’ancêtre et le précurseur des «libéraux» d’Algérie... (Michel Levallois : «Lesaint-simonien Ismaÿl Urbain»). Pour ce dernier, Urbain a choisi le prénom d’Ismaÿl lors de sa conversion à l’Islam en Egypte, où il s’était rendu avec les Saint-Simoniens. Décidé à œuvrer au rapprochement de l’Orient et de l’Occident, du christianisme et de l’Islam, il s’installa à Alger en 1837 et prit pour épouse une autochtone arabe de Constantine.

«L’Algérie pour les Algériens»
Prenant conscience du «terrible fléau de la guerre» et de la résistance d’une population qui défendait «son indépendance, sa religion et ses mœurs», il exposa ses idées en 1847 dans «la Revue de l’Orient» : «Gouvernement des tribus», «Chrétiens et Musulmans, Français et Algériens». Dans la «Revue de Paris», il signa : «Tolérance dans l’islamisme», «Le Coran et les femmes arabes». En 1860 et 1862, il rédigea deux brochures dans lesquelles, sous couvert d’un pseudonyme pour la première, L’Algérie pour les Algériens, et de l’anonymat pour la seconde, L’Algérie française : Indigènes et Immigrants, il traça un programme de ce que devait être l’Algérie franco-algérienne qu’il concevait comme une association des intérêts qui devait offrir aux Algériens musulmans les «bienfaits» du progrès matériel et social, dans le respect de leur religion et de leurs mœurs et qui garantirait aux immigrés européens la paix et la sécurité.
Il publia aussi des articles dans le Journal des Débats, l’Algérie, le Siècle, l’Epoque. Nommé conseiller-rapporteur au Conseil consultatif du Gouvernement général à Alger jusqu’en 1870, il élabora et donna son avis sur tous les grands textes législatifs et réglementaires concernant les droits fonciers des Arabes, l’instruction publique, la justice musulmane, les Bureaux arabes, la naturalisation des Indigènes et leur accès aux emplois publics, sur leur représentation au sein des assemblées communales et provinciales, sur la création des communes mixtes et subdivisionnaires à partir des djemââs. L’Empereur Napoléon III fit siennes ses idées dans sa lettre du 6 février 1863 au maréchal Pélissier où, au retour de son premier voyage à Alger, il parla de l’Algérie comme d’un Royaume arabe, et dans celle du 22 juin 1865, sur la politique de la France en Algérie adressée au maréchal Mac-Mahon, au retour de son deuxième voyage algérien. Mais «après la chute du Second Empire (1870), Urbain quitta l’Algérie précipitamment, menacé de mort par les colonialistes qui voyaient en lui un «professeur de royaume arabe», un de ces suppôts de l’Empire qui voulaient brader l’Algérie en la confiant à l’Emir Abd El Kader» (Michel Levallois), lequel d’ailleurs refusera catégoriquement la proposition.
Abdelkader s’est tourné vers la mystique. Après des années de captivité et de parole trahie de la part de la France, L’Emir Abdelkader rejoindra Damas où se trouvait le tombeau de son maître en spiritualité, Ibn Arabi.

Tombeau  du déshonneur
Lorsque meurt Ismayl Urbain à Alger, le 28 janvier 1884, dans la réprobation haineuse de la presse coloniale, le silence retomba sur cet homme dont la vie personnelle et professionnelle, fut consacrée à l’édification d’une «Algérie franco-musulmane», une Algérie où les Algériens musulmans auraient été acceptés comme citoyens français, «une Algérie pour tous les Algériens». L’essayiste Seyfeddine Ben Mansour pose la question : «Ismaÿl Urbain fut-il un simple converti au service de l’Algérie française ?» Sa conclusion ? Il fut un «pourfendeur des injustices et des préjugés»…, qui «a vécu en croyant, fidèle à l’islam, au saint-simonisme et aux idéaux de la République». Une équation à la fois originale et complexe. Il repose aujourd’hui dans le cimetière chrétien d’Alger, où il fut inhumé en musulman, au pied de Notre-Dame d’Afrique
La IIIe République, tout en affirmant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, estimera par la voix de Jules Ferry qu’il n’était pas applicable aux peuples d’outre-mer ! La nature véritable du colonialisme avait fait éclater en lambeaux le rêve ambigu d’Ismayl Urbain. Ce qui n’empêchera pas les stratèges d’empire plus tard, pour sauver du naufrage «l’Algérie française» face à la montée irrépressible de la lutte de libération nationale, de rêver à une «Troisième voie».
A l’autre côté du spectre de la Conquête, l’histoire retiendra la posture radicale qui s’incarnait dans la figure du maréchal d’Empire Saint-Arnaud. Victor Hugo l’a figé en une phrase : «Ce général avait les états de service d’un chacal.» Cette figure de proue de la hiérarchie militaire - ayant servi tour à tour la royauté, la république et l’empire- commit des actes qu’on peut légitimement qualifier de génocidaires contre des populations désarmées. Il suffit de s’en rapporter au livre à «L’honneur de Saint-Arnaud» de François Maspéro.

Les Justes

C’est un vrai tombeau du déshonneur qu’il érige à la fois à l’esprit bien-pensant impérial et au cynisme de ses épigones. C’est au nom du Bien, du progrès, voire de la bonté chrétienne, qu’on décime, qu’on enfume, qu’on coupe les têtes, tresse des colliers d’oreilles. Quitte à vivre de fugaces états d’âme pour garder l’illusion d’être un gentilhomme… Et la lutte du prétendu Bien contre le supposé Mal sous des avatars singuliers n’a pas fini de saigner les peuples. L’Algérie et François Maspero sont une vieille histoire de compagnonnage. Les éditions qui portaient son nom sont nées dans la grande tourmente de la guerre d’Algérie, en 1959. Les classiques de l’anti-colonialisme lui doivent en grande partie leur parution. Tels, «L’An V de la révolution algérienne», en 1959, est l’un des premiers livres saisis suivis par «Les Damnés de la terre» de Frantz Fanon, en 1961, avec une préface de Jean-Paul Sartre. «Ratonnades à Paris» de Paulette Péju, rédigé dans l’urgence, accompagné de photos d’Elie Kagan après les manifestations d’octobre 61, est l’un des premiers témoignages des victimes. Publication saisie immédiatement par la censure française ainsi que «Nuremberg pour l’Algérie», réalisé par un collectif d’avocats du FLN. En 1961, aux éditions Maspero 12 livres sur 18 étaient consacrés à l’Algérie dont 7 censurés (In Maspero et la guerre d’Algérie par Jonis Clotilde).
Il faudra attendre une longue suite de soulèvements autochtones et de répressions coloniales, avant un certain 1er Novembre 54 qui mettra fin à toutes les combinaisons colonialistes. En cette veille de commémoration du 5-Juillet, fête de l’Indépendance, il est impérieux de rendre hommage à tous les Justes de l’anticolonialisme, ceux qui, tel François Maspero (aujourd’hui disparu), ont pris fait et cause pour le peuple algérien. n

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