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jeudi, 19 juillet 2018 06:00

Chronique des 2Rives : Jean Genet/Husseïn Al-Barghouti : Blessures de Palestine

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Il est sûrement des lectures d’été plus reposantes. Mais peut-on échapper à notre temps, ses dures réalités, ses injustices et ses massacres ? La Palestine est devenue la métaphore d’un rêve impossible... D’autres causes ont pu triompher, des peuples ont retrouvé la liberté. Pour les Palestiniens, enfermés dans Gaza, dans les camps de réfugiés, dispersés de par le monde, floués par des promesses laxistes ou mensongères, les trahisons arabes, « la terre est étroite ».

Pour lecture ou relecture d’été, voici ouvertes les pages croisées de deux auteurs qui, tous deux, ne sont plus de ce monde. L’un, Palestinien, victime d’une injustice sans nom, le second, un homme sans frontières, témoin et solidaire. Des voix qui résonnent toujours dans la conscience des hommes de bonne volonté. « Un Captif amoureux » fut le dernier livre de Jean Genet. Une œuvre testamentaire, publiée l’année même de sa mort, en 1986. Il avait repris sa plume après de longues années de silence. Après l’horreur de Sabra et Chatila. Il avait consacré son livre, emblématiquement, à son compagnonnage avec la cause palestinienne pendant une quinzaine d’années. Homme d’engagement radical, il en avait déjà donné la mesure à l’égard des Algériens, des Vietnamiens et des Noirs-Américains, plus précisément les Black Panthers.


UNE TRAGEDIE SHAKESPEARIENNE
Témoin solidaire dans les camps palestiniens et voix des sans-voix, il fait œuvre aussi de poète dans sa passion pour les minorités opprimées. Il a ainsi comparé le destin des Palestiniens à une tragédie shakespearienne. De ce compagnonnage avec les Palestiniens, avec la résistance palestinienne, inaugurée depuis Septembre noir, en Jordanie, à Sabra et Chatila, au Liban, il retrace ainsi ses voyages à l’intérieur «d’une forêt de souvenirs, de réminiscences rebelles à la chronologie aux repères d’usage car « chaque souvenir, moins d’une goutte de parfum peut-être, fait revivre l’instant défunt non selon sa fraîcheur vivante de cette époque mais autrement, je veux dire revivant d’une autre vie». Rien n’est fictif donc hormis l’art et la manière avec lesquels Jean Genet le fixe. Selon l’auteur, le lyrisme irréalise à l’époque les Palestiniens. Et la vague d’écrits sur la question escamote par l’excès d’images et de métaphores la consistance du fait palestinien. « Une espèce d’obscurité blafarde, une nuit de neige par exemple dissimulait tout, et la neige ne cessait de tomber, alors tout vraiment, tout, depuis la barrière du pré, le feddaï en sueur ou en sang la femme en couches, le bois de sapins, les camps, les boîtes de conserve, tout fut recouvert d’une couche de mots, toujours les mêmes et dissimulant en fin de compte tout ce qui avait trait à la Palestine… », écrit Jean Genet. Faut-il ici rappeler l’emphase qui fit si longtemps office d’exorcisme de la tragédie palestinienne dans le monde arabe. Et qui par bien des côtés continue à sévir et à faire illusion et écran à la complexité des enjeux… J. Genet l’avait bien vu : Entre l’injonction à combattre et l’étalage du lyrisme, la vocation tendait plutôt vers la deuxième alternative. Aussi appréhendait-il l’utilité de son propre texte. Mais la puissance radioactive d’une attirance comme amoureuse dicte à l’écrivain le devoir de transcrire ses souvenirs : Hamza le fidaï et sa mère rencontrée à Irbid ; figure de piéta, obsessionnellement présente quatorze ans après. Hamza et sa mère, sorte de couple mythique de la révolution palestinienne. «Le point fixe, cette sorte d’étoile polaire, c’était toujours Hamza, sa mère, la disparition de Hamza, ses tortures, sa mort presque certaine ; mais alors reconnaître sa tombe et la survie possible de sa mère, mais alors sa vieillesse ? Ce point fixe se nomma peut-être l’amour, mais quelle sorte d’amour avait germé, crû, s’était étendu en moi pendant quatorze ans pour un gamin et une vieille que j’avais vus, en tout et pour tout vingt-deux heures ? Puisqu’il émettait encore son rayonnement, sa puissance radioactive s’était élaborée pendant des millénaires ? En quatorze ans, mes voyages qui m’avaient conduit dans plus de seize pays, que je fusse sous n’importe quel ciel, je mesurais la surface terrestre que ce rayonnement avait irradié.»


FUNEBRE CEREMONIAL
Subsistent aussi, vivaces, les images de la résistance palestinienne dans les bases et les camps au temps de l’héroïsme insolent, les départs de nuit pour des coups de main sur l’autre rive du Jourdain, vécus comme des fêtes - funèbre cérémonial – tandis que les voix se confondaient avec les chants des ruisseaux ! Se souvenir, c’est aussi frayer le chemin à la voix des autres, à leurs paroles, révéler les visages des êtres rencontrés dans les profondeurs de la résistance palestinienne. Pour l’iconoclaste Jean Genet, les associations d’idées les plus imprévisibles servent à décoder le réel. Ainsi de la description toute personnelle de l’assassinat des dirigeants palestiniens, Kamal Adouan, Kamel Nasser et Abou Youssef Nedjat par un commando israélien camouflé en travestis… La gravité n’exclut pas chez lui l’humour. En guise de commentaire à la légitimité d’Israël, Genet note : « Aussi fortiche que Shakespeare. Ereztz Israël fit avancer des forêts »… C’est dans une chambre d’hôtel, seul, qu’il s’est éteint. Dans son parcours, tour ensemble, la comédie et le martyre se donnèrent rendez-vous. Jean-Paul Sartre qui avait peu avoir avec les choses de la théologie, le sacra néanmoins Saint Genet. Solitaire, ce dernier fut en fait prodigue en solidarités. La droiture de son itinéraire reste exemplaire.
De la prison de sa jeunesse aux rayons de la Pléiade, il n’eut qu’un seul vertige : la passion des opprimés. Les Palestiniens l’occupèrent avec ferveur jusqu’à la fin de sa vie. Tahar Ben Jelloun a écrit à ce propos : « Ce qui l’intéressait le plus à la fin de sa vie, c’était le sort du peuple palestinien. Son dernier roman « Un Captif amoureux » est l’histoire de Hamza, un combattant palestinien à la recherche de sa mère. Et si c’était de la mère de Jean Genet qu’il s’agissait ? Il était captif d’une blessure, celle de l’enfant abandonné par sa mère ». Et quel aveu plus significatif de son lien avec les Palestiniens : « Quelle sottise. Je n’ai jamais aidé les Palestiniens. Ils m’ont aidé à vivre.»


UN CHANT D’ADIEU ET DE RENAISSANCE
Avec Husseïn Al-Barghouti, c’est le récit d’un mort. Avant même de terminer la première page, on sait que le narrateur est engagé dans un voyage sans retour. Sur plusieurs plans, celui d’une inexorable avancée de la mort dans un retour salvateur à l’enfance et une pérégrination à la fois métaphysique et panthéiste dans les tréfonds de la nature et de l’histoire Autant de directions qui cheminent lentement vers une sorte de promesse de résurrection. Celui qui nous dit « je serai parmi les amandiers » se nomme Husseïn Al-Barghouti. Il est Palestinien, né dans le village près de Ramallah, en 1954. C’est un brillant universitaire, titulaire d’un doctorat en littérature comparée aux activités littéraires et artistiques multiples. Poète, parolier, dramaturge, scénariste et essayiste, il compte parmi les fondateurs de la revue « Al Shu’ara » (Les Poètes) publiée par la Maison de la poésie de Ramallah. Il a connu l’exil aux Etats-Unis où il a vécu une trentaine d’années. Donc, pour ceux qui sont à l’écoute de la création palestinienne, l’une des plus remarquables dans le paysage littéraire du monde arabe, Husseïn Al Barghouti n’est pas un inconnu. Il avait déjà attiré fortement l’attention avec « Lumière bleue », oscillant entre le récit autobiographique et la prose poétique dans une atmosphère dense et onirique. Barghouti y tisse avec sincérité et sensibilité un réseau de ses souvenirs d’exilé aux USA, au Liban et même en Palestine après son retour. Selon Mahmoud Darwich, « probablement la plus belle réalisation de la littérature palestinienne en prose ». Pour Rania Samara, sa rencontre avec un soufi d’origine turc, mi-sage mi-fou et clochard à l’occasion, (…) marquera durablement sa vie et sa pensée ». Son second récit autobiographique, que l’on peut considérer comme son œuvre testamentaire (bien qu’il aurait laissé de nombreux inédits) est donc pareillement un voyage initiatique. Mais cette fois immobile, car atteint d’un cancer, il revient à la maison familiale près de Ramallah où il engage une corrida avec la mort. La mort en Palestine est une réalité d’une effroyable banalité. Elle relève généralement du martyre. Et en ce sens, elle est plutôt un acte, un engagement suprême, un sacerdoce auquel les Palestiniens concèdent avec fierté. Mais il en va différemment lorsque parmi son peuple, nous sommes dans la période de la seconde Intifada, en 2002, on est déjà en quelque sorte un mort-vivant. « Il ne me reste plus d’autre place, dans cette Intifada, que de me rendre à l’hôpital de Ramallah de manière tellement répétitive qu’elle aussi en devient ennuyeuse. C’est devenu ma Mecque, mon ultime mur des lamentations : là-bas, il y a encore un espace pour moi entre les nouvelles accouchées à l’étage du dessus et les chambres froides de la morgue à l’étage du dessous. Je suis un éclopé qui erre à la lisière des évènements, à la périphérie des choses ». Ni blessé, ni martyr agonisant, notre narrateur constate qu’il est une sorte de fardeau, de parasite, enfermé dans sa solitude et son destin individuel. Il n’est qu’un vocable, une expression arcboutée entre le langage des vivants et des morts : il est « un patient ordinaire ». Si ordinaire que par les effets indicibles de la chimiothérapie, il est progressivement précipité dans une implacable introspection et une migration onirique dans les siècles et les mythes.


UN DESTIN RIMBALDIEN
Mais on m’a dépouillé de mon histoire, je ne suis plus qu’un arbre à la croisée des chemins. Tout en partageant le sort de son peuple, ce « patient ordinaire » est doublement dépossédé. Par l’occupation militaire (décrite allusivement) et la maladie qui en est un développement métaphorique. Husseïn Al-Barghouti décrit à la fois une aliénation et son contre-poison : « Et maintenant le cancer essaie de me dépouiller de mon corps. En me regardant dans la glace, je me suis dit qu’il ne me manquait qu’une de ces longues robes jaunes qui seyaient à un devin ou à un enfant prophète, de vieilles sandales de cuir et des orteils crasseux capables d’affronter la boue des marécages. Et qu’il ne me restait plus qu’à partir à la recherche d’un nom pour moi et d’une ville pour mon nom, dans l’histoire de ce fragment d’histoire. Je parcourais Thèbes d’Egypte, Byblos et Babel, Palmyre, Petra et l’Andalousie, même si le pas de mes sandales n’est « qu’un lys blanc sur un chemin dévasté. »Pendant une période, j’ai adopté le nom de Tirésias pour m’adresser à moi-même. D’ailleurs il m’arrivait de changer de nom et de lieu de résidence. Parfois j’étais Marduk, le dieu suprême des Babyloniens, d’autres fois Imru’al-Qays, ou quelque commensal récitant des vers de Mutanabbî dans les tavernes d’Alep… ». Revenu d’exil, atteint mortellement, dans l’amanderaie plantée par ses parents, l’année de leur mariage, une date combien tragique pour les Palestiniens, 1948, le temps de la Nakba, temps de la cession et de l’exode forcé, celui qui a mis des milliers de kilomètres entre lui et son origine, alors que le temps lui est mesuré impitoyablement, tisse les fils de sa résurrection par une plongée onirique au plus profond de ses racines, au plus lointain de sa présence au monde en un vertige kaléidoscopique où se côtoient Enüma Elish , récit babylonien de la création du monde, les ancêtres cananéens, les poètes préislamiques, Imru’ al-Qays, Chanfarâ et les Sa’ âlik, poètes-brigands, Alexandre-le-Grand, Banou Hillal et leurs congénères gitans qu’accompagne le chant profond de Lorca, l’éblouissante Petra de son rêve de pierre ( c’est ainsi qu’il a baptisé son épouse), Alexandrie, les Pyramides, Ahmad Chawki et T. S. Eliot et sa « Terre vaine ». Sans oublier le verbe flamboyant sur le Cha’ tat de Mahmoud Darwich qui traverse de part en part ce livre d’une centaine de pages. Chant d’adieu et de renaissance. Hussein Al-Barghouti, sans aucun doute, a paraphé dans l’histoire des lettres arabes contemporaines, un destin rimbaldien. Une somme savante et élégiaque, dans une belle traduction de Marianne Weiss.

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