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jeudi, 26 juillet 2018 06:00

Chronique des 2Rives : CRIS ET CHUCHOTEMENTS AU BORD DU NIL

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Poursuivons nos lectures d’été en revisitant les œuvres et les titres phares de deux auteurs dont l’empreinte s’est faite sentir avec force dans les lettres arabophones et dont le retentissement a dépassé les limites du « monde » arabe. L’un a obtenu le Nobel de littérature et le nom de l’autre fut par maintes reprises murmuré. Il s’agit de l’Egyptien Naguib Mahfoud (1911-2006) et du Soudanais Tayeb Salih (1929-2009).

Le Soudan, pour rappel, a fait partie de l’Egypte sous mandat britannique. Les deux pays souverains n’en continuent pas moins d’être naturellement rattachés par le Nil. Autant de convergence et , de temps à autre, de crissements dans leurs relations…

La dialectique de l’acculturation a donné à la littérature arabo-africaine ses œuvres les plus significatives. Le plus souvent sous le signe de la tragédie et de la fascination suicidaire. Perte de la terre, de la langue de la mère pour une hypothétique émancipation, en tout cas un douloureux et trouble accès à la modernité.

 

AVENTURE AMBIGuë
Davantage que certains traités savants, cette problématique a été développée avec une puissance d’évocation éloquente par le roman. Sur le mode didactique, comme il sied dans toute œuvre de formation à travers le regard interrogatif de l’enfant, comme dans «L’aventure ambiguë» de cheikh Hamidou Kane. L’ensemble porté par une parole poétique toute en sobriété et ruisselant de spiritualité et de dévotion à la nature. Publié en 1961, «L’aventure ambiguë» est devenu un classique africain qui n’a pas épuisé sa sève, tant il annonçait les profonds bouleversements post-coloniaux. N’est-ce pas Pascal qui affirmait : «Je crains l’homme d’un livre» ? Pris dans une acceptation d’ouverture, cet aphorisme renvoie aux livres fondateurs. Et qui ont valeur d’œuvre dans leur singularité. Que l’auteur, par la suite ait écrit ou pas d’autres titres non moins importants, il restera comme figé dans un titre unique. De là peuvent découler bien des ambiguïtés littéraires et philosophiques. A la charnière de deux mondes, l’africain et l’arabe, le romancier soudanais de langue arabe, Tayeb Salih occupe dans cette problématique de la fascination-répulsion de l’Occident une place exemplaire. Comme jamais auparavant dans la littérature arabe, il nous a donné à la fois avec finesse et audace la mesure de la relation ambivalente de la confrontation entre l’Occident et le monde afro-musulman, entre le Nord et le Sud. Son roman «Saison de la migration vers le Nord» (Mawssim Alhidjra ila ashamal) publié en arabe en 1969 au Liban est aujourd’hui une œuvre emblématique que des épigones moins inspirés imitent avec entrain mais guère de talent. Ce qui était de l’ordre du dévoilement socratique dérive en exhibitionnisme sous le regard insatiable de l’industrie littéraire…Saison de la migration vers le Nord, traduit en plus de 20 langues, a été déclaré, en 2001 roman arabe le plus important du XXe siècle par l’Académie arabe de Damas. Effendi, le narrateur du roman, après des études supérieures à Londres rentre au Soudan servir son pays.

 

DANS LES MEANDRES DU NIL
Il va découvrir un curieux paysan, Mustafa Saïd avec lequel il engagera un dialogue qui par-delà les interrogations qui le taraudent l’incite à restituer le destin de ce dernier. C’est un peu sa propre histoire, sa quête identitaire que lui renvoie comme un miroir implacable le fascinant Mustafa Saïd qui disparaîtra dans les eaux du Nil laissant au narrateur la redoutable recherche des morceaux épars de son parcours et la paix de l’être. Enquête, quête, «Saison de la migration vers le Nord», fiction littéraire se dédouble d’une complexe méditation sur le déchirement de l’individu tenu par un lien ombilical au clan, à la communauté d’origine et au lourd prix qu’il doit en gage de l’affirmation de son individualité.
Dialectique du déchirement et de l’acculturation ? Tayeb Salih fait dire à son personnage : «Je me retournai à droite puis à gauche : me voici parvenu à égale distance entre le Nord et le Sud. Je ne pouvais ni avancer ni reculer». Le livre a frappé les esprits, car il traitait de l’un des tabous les plus occultés : l’interdit, la prohibition de la libre évocation du sexe et de la sensualité dans les œuvres artistiques dans le monde arabe .A l’époque, ce fut une manière de coup de tonnerre. D’autant plus qu’il traitait de la passion amoureuse tumultueuse avec une étrangère : «On rencontre en Europe fréquemment ce genre de femme intrépide, gaie et curieuse de tout. Et moi, j’étais un désert de soif, plein de désirs fous…Je devins pour elle une créature primitive et nue de la jungle, armée de flèches et l’arc à la main, guettant lions et éléphants. (…) «Parfait : la curiosité changea en connivence puis en compassion». Dans un livre plus tardif, Bandarchâch, Moheymid, après s’être essayé à devenir un «effendi» retourne à son village natal, Wad Hamid lové dans les méandres soudanaises du Nil. Il retrouve ses camarades d’enfance vieillis et déjà habités par la nostalgie, et les vieillards tels des enfants, privés d’action, ils ont fait de leurs rêveries leur réel. Ici Tayeb Salih se penche sur le temps, la géographie existentielle du Soudan, de ses origines multiples et syncrétiques aux racines plongeant dans la nuit du temps. Ainsi que l’irruption du modernisme clamé à coups de slogans. C’est «la guerre… entre ce qui était et ce qui allait être». Vers un monde meilleur ?

 

TOUT CHANGER POUR QUE TOUT RESTE COMME AVANT
«Il faut que tout change pour que tout reste comme avant», dit un personnage dans le «Guépard» de Giuseppe Tomasi di Lampedusa … Le monde post-colonial est riche en mystifications mues par la volonté de puissance et de classe. On sait ce qu’il advient du pays de Tayeb Salih qui vivra en exil durant des décennies. Il s’est éteint à 80 ans , à Londres où il vivait en exil. Avant son décès Tayeb Salih avait publié un nouveau roman :«Mensi, un homme rare à sa manière.». « Mensi », ou « l’Oublié ».Comme son personnage central , il était né dans un village, dans le nord du Soudan, Il avait étudié au Royaume-Uni et travaillé pour le service arabe de la BBC ainsi qu’au siège de l’Unesco à Paris. Son roman emblématique, «Saison de migration vers le Nord» , était paru à la fin des années 1960 et avait été censuré. En 2001, il sera déclaré «le roman arabe le plus important du XXe siècle» ( !) par l’Académie de la littérature arabe, établie à Damas.


«Saison de migration vers le Nord» et plusieurs de ses ouvrages sont disponibles en version française chez Actes Sud: «Bandarchâh», «Les Noces de Zeyn et autres récits» …
Naguib Mahfoud avait consacré un roman au règne de chacun des deux prédécesseurs de Hosni Moubarak. A Nasser : ‘’Karnak café », écrit en 1971 sous Sadate. Naguib Mahfoud, avec son art de raconter une histoire, y solde ses comptes avec l’ère nassérienne. Marquée par une réelle ferveur révolutionnaire au début de son avènement elle se dénature progressivement et se corrompt moralement de l’intérieur en laissant s’instaurer la suspicion, les privilèges, l’exclusion et la répression. Au prétexte qu’on ne doit parler que d’une seule voix car l’ennemi fait planer sa menace sur le pays. Il faut le dire, à l’époque, ce n’était pas de simples fantasmes. Mais à grands renfort de discours triomphalistes, le régime devient aveugle idéologiquement et cruel bureaucratiquement en broyant ceux-là même qui croient en lui.

 

UNE ŒUVRE PHARAONIQUE
Quand l’ennemi décidera de frapper, le régime s’écroulera, impuissant, victime de ses illusions et de son arbitraire. Sans phrases ronflantes, Mahfoud retrace le désenchantement d’un groupe de jeunes sincèrement idéalistes qui se retrouveront humiliés, trompés et désabusés par un manipulateur de la police politique. Naguib Mahfoud dissèque dans « Karnak Café » les « maladies infantiles » du nassérisme qui ont conduit à sa défaite de Juin-67. Mais le mythe de Nasser a relativement survécu à son naufrage politique. Durant les manifestations populaires de la a révolution égyptienne du 25 janvier 2011 (- thawrah 25 yanāyir), qui ont embrasé le pays , il n’était pas surprenant de constater ça et là dans la foule les portraits du défunt « Zaïm » Nasser..Si ses Moukhabarates ne furent pas des tendres, Nasser n’avait jamais fait tirer sur son peuple ni l’affamer. Il avait incarné un rêve de liberté qui n’avait pas tenu toutes ses promesses. Il est mort cependant adulé par son peuple. Ismaïl al-Cheikh, Zeinab Diyab et Helmi Hamada, les héros tragiques de ’’Karnak café» dont par partie des manifestants… Maydène Ettahrir. «Le jour de l’assassinat du leader», roman court, (ou plutôt une longue nouvelle écrite en 1989, sous Hosni Moubarak) raconte l’histoire d’une famille accablée par les conséquences de l’Infitah inauguré par le président Sadate. L’Egypte eut pour ainsi dire, son 5-Octobre en 1978 avec « les émeutes du pain ». Et, on sait comment finit Sadate. Naguib Mahfoud, excelle à décrire les affres du petit peuple. Il a campé des personnages si vrais qu’ils ont fini comme par servir de modèle aux vivants. Après une parenthèse faite de récits métaphorique sur la revendication d’indépendance nationale au travers d’une plongée historique au temps des pharaons, Naguib Mahfoud, donna vie des œuvres moulées dans l’écriture réaliste, avec notamment, Le Nouveau Caire (1945), Le Passage des miracles (1947) et Vienne la nuit (1949) –dans lesquels il a peint avec profondeur et couleur la composante sociale du Caire au début du XXe siècle.

 

UN REVE DE LIBERTE ABÎMÉ
Ces œuvres furent suivies en 1956-1957 par la fameuse Trilogie de mille cinq cent pages comprenant «L’Impasse des deux palais» «Le Palais des désirs» et «Le Jardin du passé.» Dans cette vaste fresque historique il retrace le parcours de trois générations de la révolution nationale de 1919 à l’agonie de la monarchie. C’était la saga d’une famille, celle-ci bourgeoise cairote qui assiste à la disparition de l’Egypte traditionnelle et doit se prononcer face à des choix historiques cruciaux pour l’avenir de la nation. En 1959, Naguib Mahfoud publia-en feuilleton dans les colonnes d’Al-Ahramh - Les fils de la Médina. L’ouvrage fut stigmatisé par Al Azhar. Œuvre pharaonique que celle de Naguib Mafoud, tissée de correspondances entre fait littéraire et effets de l’histoire, l’osmose qu’elle peut atteindre parfois avec son présent et ses résonances dans le futur. Et bien que n’ayant rien d’un radical en politique et comblé d’honneurs, le vieil homme eut des principes et sut dire son fait au Prince restant fidèle aux plus humbles. Mais disons-le, il fit partie des rares intellectuels égyptiens et arabes à approuvé les accords dit de paix entre l’Égypte et Israël en 1979, tout en se déclarant totalement solidaire des Palestiniens. Une position qui lui a valu d’être boycotté dans de nombreux pays arabes …Sur ses vieux jours, Naguib Mahfouz fut lâchement agressé par deux illuminés intégristes. A leur procès, ils ont reconnu ne pas avoir lu une seule ligne de son œuvre... Séquelle de l’agression : il avait cessé d’écrire de sa main droite et fut contraint de dicter ses textes. . Il avait le sens de la métaphore. Très tôt, il eu conscience des transformations induites par le développement des médias. Ses œuvres furent portées à l’écran, et lui-même écrivit divers scénarios. « Le poète est parti, la radio a pris sa place », disait-il avec une certaine nostalgie.

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