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jeudi, 02 août 2018 05:44

Chronique des 2Rives : LE SPECTACLE DU MONDE PAR LES YEUX DE L’ENFANCE

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Pour lecture ou relecture d’été, deux récits d’apprentissage. Un genre littéraire qui a acquis ses lettres de noblesse depuis fort longtemps. Pour rappel, l’emblématique récit «Enfance », de Léon Tolstoï. Dans cette chronique, il s’agit du « Gone du Chaâba » (Seuil, Collection Points Virgule, 1986) de Azouz Begag et «Regard blessé» (Gallimard, 1987). Deux cheminements singuliers dans des contextes différents mais réunis par le regard d’enfant qu’ils portent sur le monde, ses arcanes et ses douloureuses vérités.


Au début des années quatre-vingts, une littérature non identifiée a surgi aux abords de la Seine. On lui accole un qualificatif magique et ambigu : « beur ». Le mot était à la mode pour tout ce qui concerne l’expression sociale et culturelle de la seconde génération de l’émigration. Leïla Sebbar avait ouvert le ban, en éclaireuse. Suivie du fameux « Thé au harem d’Archi Ahmed » de Mehdi Charef… Très vite, chacun de son côté, à sa manière, selon la bonne fortune, extirpent de la langue française d’étourdissantes sonorités.

ECRITURE « SECONDE GENERATION »

Dans un même mouvement, ils interpellent deux mondes où ils ne trouvent guère la place qui leur revient et qui les renvoient à des images éclatées entre fascinations et métissages… Ils seront de plus en plus nombreux à se lancer dans le roman. Akli Tadjer (Les A.N.I. du Tassili), Nacer Kezttane (Le sourire de Brahim), Leila Houari (Zeida de nulle part), Ahmed Kalouaz (Point kilométrique 190), Mehdi Lallaoui (Les beurs de la Seine), Mustapha Raïth (Palpitations intra-muros), Farid Belghoul (Georgette !), Jean-Luc Yacine (L’Escargot)… Quelques temps plus tard, certains d’entre eux sont des auteurs consacrés, ayant bâti une œuvre. Leurs textes au départ étaient véhéments, revendicatifs, reflétant le déchirement sans complaisance ni avec le pays d’accueil ni avec celui d’origine. Le regretté Tahar Djaout a été parmi les premiers critiques littéraires à s’intéresser à l’avènement de cette nouvelle littérature maghrébine, surtout algérienne, de langue française» : «Le point commun à ces textes est qu’ils mettent tous en scène des jeunes qui vivent dans la difficulté sinon l’humiliation ou le déchirement...» Ecrits de témoignage, textes-cris, livrés dans leur manifestation première en n’ayant cure des questions de style. Pour Farida Belghoul, «l’écriture ‘seconde génération’ croit que la vie est un roman».

IDENTITES COMPLEXES

En 1986, paraîssait «Le gone du Chaâba» de Azouz Begag» porté par une tonalité particulière, sous-tendue par une vision plus optimiste des choses. Et en ce sens, sa démarche est plutôt didactique. Pour preuve, c’est aujourd’hui «un classique» des programmes scolaires. Il sera porté à l’écran, Mohamed Fellag y incarnant avec beaucoup de vérité Bouzid le père. C’est un récit d’enfance dans les années soixante à la fois simple et bien enlevé, construit dans une écriture où l’arabe s’interpénètrent souvent de façon cocasse, repoussant les frontières des grammaires pour donner libre cours à l’inventivité du langage. Une prise de parole haute en couleurs et d’esprit espiègle. Azouz, le narrateur, habite avec sa famille en banlieue lyonnaise, au bord du Rhône dans une espèce de bidonville dénommé « chaâba », ensemble de baraquements précaires sans commodités. En son sein s’agglutine autour du père Bouzid, fier et dur, la famille. Et dont l’existence est émaillée de heurts, de péripéties drôles ou pathétiques dans un monde différent et dont la solitude est contrebalancée par une solidarité communautaire. Précaire et vouée à l’effritement. Car les proches désertent peu à peu la «chaâba» pour goûter aux charmes exigus des HLM.
La famille d’Azouz dans le désarroi finira par suivre le mouvement. C’est le moment pour le petit Azouz de découvrir son identité d’enfant immigré riche en paradoxes, voire même en complexes. Par exemple, devant le battage médiatique, durant « la guerre des six-jours » israélo-arabe, il dissimule sa véritable nationalité et feint de ne point reconnaître sa mère venue l’attendre à la sortie de l’école dans un monde qui gomme les apparences et la différence. Mais le fils d’analphabètes, en élève studieux, se jette à corps perdu dans les études. Et un sujet de rédaction lui permettra de mettre noir sur blanc d’exprimer sa conscience du racisme qui l’environne tant à l’école que dans la rue. Le gone -le gamin- de Lyon accède au lycée et à la reconnaissance familiale. Le livre est empreint de fortes connotations autobiographiques et restitue au travers d’un personnage le parcours brillant de l’auteur. Azouz Begag deviendra plu tard docteur en économie et ira de succès en succès jusqu’à devenir plus tard un ministre de la République française. Cet itinéraire du mérite trouvera ses limites et sa déception dont témoignera un autre de ses récits «Un mouton dans la baignoire» Fayard, 2007.

UN ENFANT DANS LA GUERRE
Se souvient-on assez de l’écrivain, de l’enfant du Guergour, Rabah Belamri, disparu prématurément un fatidique 28 septembre 1995 ? Ce jeune homme qui avait perdu la vue avait le sourire ouvert, à nul autre pareil. Et il émanait de son visage une lumière paisible. L’homme se mouvait dans l’espace avec assurance. JMG Le Clézio, prix Nobel, lui a rendu ainsi hommage : « Son œuvre parlait de la difficulté d’être, de l’exil, de la solitude. Mais elle nous parlait aussi de tendresse, elle nous emportait dans son élan vers les humiliés, vers tous ceux que la violence contemporaine broyait, abandonnait.» (Le Monde, 13/10/ 1995).
Rabah Belamri repose depuis, dans le carré des poètes dans un cimetière parisien. Nous n’avons point ici la prétention de faire le tour de son œuvre multiforme, embrasser aussi bien l’écrit que l’oralité, le savant que le populaire, le poétique comme le romanesque... Nous évoquerons ici, dans ces colonnes surtout, une séquence temporelle qui est, à notre sens, la substance même de son écriture et de son imaginaire. Il s’agit de l’enfance que nul homme n’a jamais fini de scruter, de relire et de décrypter. Toute son œuvre en porte témoignage. Singulièrement « Regard blessé » (Gallimard, 1987).
Dans ce roman aux accents fortement autobiographiques, nous sommes à ce moment précis où s’achève la guerre de libération algérienne (1962) mais où un adolescent entame sa tragédie personnelle. A la suite d’un décollement de la rétine, Hassan est précipité dans le monde des non-voyants. Pour sa mère, l’explication est ailleurs : des esprits se sont emparés de son fils. Elle conduit donc son fils de marabouts en charlatans, essayant tous les remèdes traditionnels, les pratiques magiques qui ne feront qu’aggraver le mal et provoquer la cécité finale. Hassan nous raconte ses déboires sans acrimonie ni lamentation. Avant l’irréversible, il se hâte de se « remplir » les yeux du spectacle du monde qui l’entoure, dévorant avec gourmandise les images et les scènes qui l’entourent. Il observe ainsi avec une acuité visuelle exceptionnelle la vie. Tandis que son mal progresse inexorablement, malgré une hospitalisation dans la capitale que les stériles tentatives d’exorcisme revêtent des allures tragi-comiques, Hassan évoque ses joies et ses peines d’enfant, trace la chronique mouvementée et colorée de son village natal dans le Guergour, et se fait l’écho, à travers sa sensibilité d’adolescent, des changements qui s’ébauchent dans un climat encore marqué par la violence et les incertitudes du lendemain.

QUAND L’HISTOIRE ACCOUCHE D’UN NOUVEAU MONDE

Le récit se déroule ainsi durant la période de transition vers l’Indépendance. Des épisodes douloureux de l’occupation, des actes de bravoure contre l’ennemi sont intercalés et rompent la stricte chronologie. A aucun moment le discours n’étouffe ou ne fait peser sa lourdeur sur le récit. Par de courtes scènes, l’auteur-narrateur arrive à rendre l’atmosphère implacable de la guerre, de ses horreurs et le cours de la vie ordinaire qui se poursuit dans les spasmes de la grande histoire. Ce cours de la vie ordinaire est comme une réplique au malheur qui s’est abattu sur la population du village. Sans avoir à faire tonner les canons, l’auteur dissèque la guerre dans sa brutalité quotidienne, en de successifs tableaux qui tiennent en haleine le lecteur. Les actes de lâcheté et de trahison sont décrits sobrement avec une grande vérité. Qu’il raconte l’étranglement de sa chienne Nouara ou l’emprisonnement de Abla, le narrateur nous émeut avec le même art. Dans un style transparent, sans fioritures et dans un apparent détachement. « Regard blessé » est aussi le l’apprentissage, de la découverte lancinante des sens, des amours ratées et des étreintes furtives dans une promiscuité ambiguë et révélatrice de la séparation des sexes dans une société traditionnelle. Et quand la question charnelle est abordée, elle se révèle sans étalage ni déchaînement fantasmatique, comme c’est souvent le cas chez certains écrivains maghrébins. Au moment où le regard de Hassan s’éteint, l’histoire accouche d’un nouveau monde qui a pris forme dans les blessures béantes, les zones d’ombre et les forces contradictoires. A l’heure même où le peuple explose d’allégresse et s’engouffre dans la liberté conquise. Le regard de Hassan s’éteint alors définitivement à l’instant où « le noir absorba le serpent bleu et vert, libéra une myriade de points de lumière insaisissables ». Il reste à Hassan comme seul refuge, son rêve, « un feu de transparence ».

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