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mercredi, 08 août 2018 18:23

LES METAMORPHOSES DE LA CONSCIENCE MALHEUREUSE

Écrit par Abdelmadjid Kaouah
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Nos lectures/relectures d’été de cette semaine sont palestiniennes. Au sommaire, le désormais manifeste classique, «Indignez-vous» de Stéphane Hessel et de ses courageuses positions à propos du drame palestinien, en passant par «Vomito Blanco», l’essai précurseur d’Abdelkébir Khatibi, à «Jours tranquilles à Ghaza», la chronique édifiante de la vie courante dans cette « prison sur la mer» et, au passage, une re-visitation d’un épigramme de Voltaire et quelques fortes réflexions de Régis Debray... Et comment ne pas conclure ce périple palestinien par quelques vers de Mahmoud Darwich qui nous a quittés il y a dix ans, un 9 août 2008.

Stéphane Hessel, lui aussi, n’est plus de ce monde. Souvenons-nous de son foudroyant pamphlet : «Indignez-vous» (collection Ceux qui marchent contre le vent, Indigène éditions, 2010). Succès de librairie planétaire qui fit le tour du monde. Traduit en de multiples langues. Au-delà du phénomène littéraire, son œuvre est devenue emblématique des nouveaux mouvements de lutte sociale- en marge des formations politiques traditionnelles dans la vieille Europe et dans le monde.

LE VIEIL HOMME ET LE MONDE

Dans l’empire du capitalisme mondial, le mouvement s’était levé, harcelant son cœur financier, Wall Street. A 94 ans, à l’époque, le vieil homme était d’une jeunesse à faire des envieux chez les jeunes. Et pourtant, long et périlleux fut son chemin. De père juif, ancien résistant, déporté, évadé des camps de Buchenwald et de Dora, c’est un rescapé du génocide nazi. Il fut aussi l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Stéphane Hessel a gardé l’indignation intacte et sans concession, aux antipodes des fameux «deux poids deux mesures» que pratiquent maints intellectuels occidentaux.  Face à l’injustice, Hessel ne louvoyait pas. Ainsi en fut-il de sa position à l’égard du peuple palestinien. «Quand quelque chose vous indigne comme moi-même j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. On rejoint ce courant de l’histoire, et le grand courant de l’histoire doit se poursuivre grâce à chacun. Et ce courant va vers plus de justice, plus d’égalité, plus de liberté, mais pas la liberté incontrôlée du renard dans le poulailler». «Ces droits-là sont universels. Si vous rencontrez quelqu’un qui n’en bénéficie pas, plaignez-le, aidez-le à les conquérir », nous dit Stéphane Hessel.

PRISON SUR LA MER

Il avait préfacé «Jours tranquilles», de Karim Lebhour », paru aux éditions Riveneuve, et à Média Plus pour l’Algérie, qui raconte comment survivent un million et demi (aujourd’hui en plus grand nombre) de Palestiniens dans la bande de Ghaza, «prison sur la mer». Soumis au blocus, enfermés dans une bande de terre entourée de clôtures électrifiées. Singulière existence sous la garde d’un blocus d’un autre âge mais, qui se poursuit entre menus soucis du quotidien et séquences de tragédie. Il faut dire qu’en reporter, l’auteur jetait aussi un regard distancié sur les dissensions fratricides au moment de la prise de pouvoir de Ghaza par Hamas…

Au lendemain d’un voyage, à Ghaza, en 2009, au spectacle des destructions infligées à la ville, sans moyens de reconstruction, Stéphane Hessel cria son indignation à «la communauté internationale» : «Combien de temps encore les Etats membres de l’ONU, qui a créé… l’Etat d’Israël, assisteront-ils sans réagir à la violation en toute impunité par les gouvernements israéliens successifs des obligations politiques et humanitaires qui leur incombent ? »  C’était bien avant la demande de reconnaissance officielle de l’Etat palestinien qui rencontra encore une fois atermoiements et dénis hypocrites de la part de cette dite «communauté internationale». Il n’était pas étonnant que Stéphane Hessel fût ciblé par la haine. Il fit l’objet d’une campagne à la fois insidieuse et agressive. On a pu lire sous une charge virulente – par la suite occultée d’un aspirant-académicien- qui se réclamait paradoxalement de Voltaire : «Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu’on ait envie de lui écraser la tête.»

 On peut trouver moins violent et plus subtil épigramme originel. Voltaire écrivait : «L’autre jour au fond d’un vallon, un serpent piqua Jean Fréron. Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut le serpent qui creva.» Pour sa part, Prévert disait qu’il ne fallait pas laisser un intellectuel jouer avec une boîte d’allumettes.

UNE EUROPE PARALYSEE

«Quand j’essaie de comprendre ce qui a causé le fascisme, ce qui a fait que nous ayons été envahis par lui et par Vichy, je me dis que les possédants, avec leur égoïsme, ont eu terriblement peur de la révolution bolchévique. Ils se sont laissés guider. C’est ce qui risque de nous arriver aujourd’hui. Mais si, aujourd’hui comme nous autrefois, une minorité active se dresse, cela suffit, nous aurons le levain pour que la pâte lève», disait Stéphane Hessel. Selon Stéphane Hessel le combat est aussi d’ordre économique. Car «l’actuelle dictature internationale des marchés financiers (...) menace la paix et la démocratie». Et ainsi «l’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important : et la course à l’argent, la compétition, autant encouragée».

Pour Régis Debray : «Stéphane Hessel, un homme qui sauve l’honneur». Le même Régis Debray disait, dans un entretien de presse : « Israël est un Etat auquel beaucoup de choses illégales sont permises. Pourquoi ? Parce que c’est pour l’Occident un remords et une faute. Nous avons le sentiment d’une dette peut-être pas éternelle ; mais qui n’a pas fini d’être payée et qui s’appelle l’Holocauste. Elle donne à Israël un statut ontologique de victime. Exercer une pression sur ce pays, c’est se montrer en quelque sorte complice a posteriori d’un crime contre l’humanité. L’Europe est paralysée parce qu’elle porte cette immense culpabilité ». Jusqu’à quand ? C’est un vieux débat.

Abdelkébir Khatibi, cette grande figure maghrébine de la pensée et de la littérature, éclaireur d’une «humanité plurielle» (disparu en 2009), dont l’‘œuvre mêle la grande poésie à la rigueur sociologique, reconnu comme un interlocuteur exemplaire par Barthes et Jacques Derrida, nous avait apporté ses éclairages sur la question. Rappelons son travail précurseur et iconoclaste sur la question palestinienne. Tel son essai «Vomito Blanco, Le sionisme et la conscience malheureuse» (Ed.10-18, 1974). Un essai à redécouvrir à l’heure où à l’encontre du droit international et des résolutions de l’ONU sur la question, Jérusalem est érigée en capitale éternelle de l’Etat d’Israël qui, lui-même est défini désormais : «Etat nation du peuple juif»…

TRANSFERT DE CULPABILITE

 Il y décortiquait cette conscience malheureuse -coupable- de l’Occident, évoquée plus haut par Régis Debray. Abdelkébir Khatibi définissait ce traumatisme -résultant d’un transfert de culpabilité, comme «une fièvre blanche qui fait avaler tout de travers : châtiment, péché, poison de la culpabilité». Une «conscience malheureuse» qui cultive l’ambiguïté pour mieux légitimer, en fait, l’objet de sa sympathie et de son appui. Sa portée se fait ressentir, y compris dans les rangs d’une gauche bien-pensante. Selon l’essayiste, le sionisme se présente comme «un retournement ironique de la conscience «malheureuse» dans la mesure où il se veut dépassement de «la dialectique du péché et de la douleur de la damnation et de l’élection…» Ironie de l’histoire, ce dépassement s’est opéré sur les décombres d’un autre peuple… Comme idéologie, elle ne reconnaît que ses postulats établis, disqualifiant et ostracisant toute autre approche ou lecture et ce, au motif de «relent d’antisémitisme». Il développa sa démonstration en étudiant le dossier préparé par la revue «Les Temps Modernes» avant juin 67. Il y dissèque quelques échantillons de cette pensée sioniste, au demeurant riche en agilité tautologique qui mobilise aussi bien l’histoire autant que le mythe. «Partant du postulat que l’histoire a transformé les Juifs en victimes, le sionisme prétend qu’il n’a pas à rendre intelligible, ni à se justifier devant elle. Bien au contraire, le monde entier devrait se mettre à son service, alors qu’après tout, c’est l’Occident qui a accompli le plus de crimes et d’atrocités contre les Juifs», notait A. Khatibi. Ce qu’il nomme «une identité folle» qui se réalise par «le vomissement de l’autre». Dans son essai, Khatibi s’attaquait même à Jean-Paul Sartre. Ses positions anticolonialistes courageuses sur la question algérienne et autres causes lui avaient valu une légitime audience au Maghreb et dans le monde arabe. Aussi, de Sartre attendait-on, pour ainsi dire, une attitude limpide. Khatibi note que cette conscience malheureuse n’a pas épargné un dialecticien comme Sartre. Sous le titre, «les larmes de Sartre», il consacrait un chapitre à l’impuissance de ce dernier à penser la question palestinienne dans ses véritables termes. Dans sa «position duelle», il lisait une neutralité pour le moins curieuse, et partant, susceptible de culpabilité au regard du système sartrien lui-même qui repose sur la morale de la responsabilité. Déclaration de double langage qui traduit, selon l’essayiste, «une morale double, sinon trouble» qui» superpose deux plans différents, une morale politique, marxiste tant bien que mal, et fondée sur l’analyse de la lutte des classes, et une deuxième morale, une rhétorique émue du malheur , nouée fondamentalement à la conscience malheureuse». On n’a rien dit de nouveau depuis sur la conscience malheureuse de nombre d’intellectuels occidentaux. Depuis l’arrivée d’un certain Trump à la tête des Etats-Unis d’Amérique, on se perd dans la politique-fiction. Les fragiles acquis -entre autres, le fameux concept de visibilité retrouvée ainsi avec les noms de Palestine et de Palestinien, évoqués dans «le Dictionnaire amoureux de la Palestine», d’Elias Sanbar (Plon) du peuple palestinien sont révoqués par un tweet, et il doit faire aussi avec les coups de poignard que ses «frères» lui assènent dans le dos. En attendant, lisez ou relisez le pamphlet de Stéphane Hessel. Un peu de baume dans ce monde devenu fou qui regarde à la télé, impavide, comment les petits enfants palestiniens se font tirer comme des lapins !

La voix de Mahmoud Darwich vous arrivera de loin, mais toujours aussi belle et forte.

«Quand les martyrs vont dormir, je me réveille et je monte la garde pour éloigner d’eux les amateurs d’éloges funèbres.

 Je leur souhaite «bonne patrie», de nuages et d’arbres, de mirages et d’eau.

Je les félicite d’avoir échappé à l’accident de l’impossible, à la plus-value de la boucherie. Je vole du temps afin qu’ils me volent au temps...»

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