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jeudi, 04 octobre 2018 06:00

Abdelaziz Rahabi, ancien ministre, diplomate: «Octobre a été un accélérateur d’histoire» Spécial

Écrit par Meriem Kaci
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Reporters : Ce vendredi 5 octobre, l’Algérie se souviendra des journées tragiques du 5 octobre 1988. C’était il y a trente ans déjà mais la lecture de ces évènements qui allaient faire basculer le pays dans une nouvelle séquence de son histoire contemporaine demeure presque la même, en opposant ceux qui défendent mordicus la thèse d’un complot au sein du régime de l’époque et ceux qui considèrent qu’ils étaient le résultat logique d’une vieille revendication des Algériens pour un système politique débarrassé du carcan du monopartisme…Pour quelle version penchez-vous ?

Abdelaziz Rahabi : Je pense que les événements d’octobre 88 ne sont pas l’expression d’une lutte interne au système politique de l’époque. Je considère qu’ils sont l’expression de l’intelligence d’une société qui avait besoin d’un saut qualitatif dans sa vie. C’est le premier signal fort d’une demande citoyenne. Et le fait d’attribuer ces événements exclusivement à des luttes de sérail est synonyme de déni des mutations et des revendications sociales et politiques qu’elles ont portées. Octobre n’est pas tombé du ciel ! Il a été le résultat d’un processus de luttes anciennes et présentes, à l’université comme à l’usine et dans bien d’autres segments de la société. Toutes les grandes mutations sont le résultat des dynamiques sociales et il est très rare de trouver dans l’histoire de l’humanité des exemples où le changement vient du sommet.  

Pour beaucoup, Octobre 1988 a été un « magnifique » exemple de ratage. On s’attendait à l’ouverture d’un boulevard pour la démocratisation du pays, on a buté sur l’ogre islamiste avant de sombrer dans un bain de sang….

Non, le sacrifice des martyrs d’Octobre n’a pas été vain et les journées dramatiques que le pays a vécues il y a trente ans nous ont menées vers la Constitution pluraliste de mars 1989 et ont ouvert une nouvelle page de l’histoire post indépendance de l’Algérie. Essayez d’imaginer un peu ce que serait notre pays sans la Constitution de 1989, vous en aurez une image assez sombre certainement. Octobre a été un accélérateur de l’histoire de notre pays. Et rendre hommage à ses victimes n’est que justice. Mieux encore, Octobre a ouvert une perspective toujours à l’ordre du jour, à mon sens, car nous sommes sortis des deux séquences que vous venez de citer : l’émergence d’une formation islamiste à tentation totalitaire et le terrorisme de masse des années 1990. Cette sortie n’est pas encore définitive, des traumatismes ont marqué durablement le pays, des régressions plus dangereuses que celles auxquelles on assiste aujourd’hui ne sont pas à exclure si on n’y prend pas garde. Il ne faut pas être pessimiste. J’ai la conviction aujourd’hui que ceux qui ont fait Octobre nous ont ouvert des portes qui ont évité à l’Algérie d’aller dans des situations semblables à celles de l’Irak ou de la Libye.

Vous ne répondez pas à la question de l’islamisme qui a failli balayer le pays ….

Le fait est que ce courant islamiste, l’ex-FIS pour nommer la chose, n’a pas réussi dans sa tentation de s’emparer du pouvoir et d’étouffer tout autre expression politique dans le pays. La lutte des services de sécurité contre le terrorisme de masse pratiqué par les groupes armés qu’il a générés ou inspirés a été déterminante et décisive, cependant elle n’aurait pas eu de succès sans la résistance – passive et active - de pans entiers de la société. Ce que l’on a connu après 1989 et dans les années 1990 est dû à une impréparation politique à tous les niveaux y compris celui de la société à l’ouverture démocratique qui n’a pas été précédée d’un élargissement de la base démocratique. Il y a eu aussi des calculs et des arrières pensés, dans ces choix et ces décisions qui doivent être traités sans passion et avec objectivité par les historiens, chercheurs et journalistes. La pensée politique islamique est une réalité politique et sociale dans le pays, qu’on le veuille ou pas et toute force dominante dans une société cherche à en prendre le contrôle, qui plus est, dans le contexte de rupture violente que j’ai évoqué. Mais il y a lieu, pour avancer, de poser la question de l’islam politique dans ses rapports avec le pouvoir. Pas seulement à cette époque, mais depuis les années 1970 quand on a commencé à favoriser l’islam politique pour faire barrage aux mouvements progressiste et moderniste dans les universités, l’économie et l’administration. Je veux dire par là que l’usage politique de l’islam n’est pas le produit des islamistes seulement, mais également du système politique et des forces dominantes dans l’Etat. C’est là une pratique porteuse de danger car elle expose notre religion à un débat politique contraire à sa vocation fédératrice. Je pense qu’aucun système politique n’a suffisamment d’intelligence pour contrôler le religieux, surtout si on essaye d’en faire un instrument de/ou au service du pouvoir et de ses contingences terrestres.

Quelle est la solution quand vous dites vous-mêmes que l’islamisme est une donnée réelle de la réalité sociopolitique algérienne ?

La solution est dans l’édification d’un système démocratique dans lequel tous les acteurs sans exclusive doivent respecter les règles de l’Etat de droit. Les garanties doivent être données par la loi non pas par les hommes et selon les rapports de force du moment.

A propos d’acteurs politiques, on ne peut pas dire qu’ils sont d’un grands poids dans la société…

N’étant jamais été militant dans une quelconque formation politique, je suis sans doute mal placé pour porter une appréciation sur leur action, la politique doit se faire en premier à l’intérieur des partis politiques qu’il faut encourager et favoriser. Depuis plus de cinquante ans, notre système politique a tout fait pour les diviser et les atomiser. Ce travail, on le voit depuis longtemps déjà à travers la multiplication des mouvements de dissidence et de sécession qui n’ont pratiquement épargné aucun d’entre eux. On commence à connaître les conséquences de ces pratiques : il est difficile aujourd’hui de socialiser l’acte politique et de se constituer une base militante solide autour d’un projet pour une alternative au statu quo actuel. Cela continue encore aujourd’hui à travers le rejet du politique, le manque d’intérêt pour la chose publique et une voracité à avoir sa part de la rente pétrolière. Nous avons un problème de désengagement du peuple et de sa jeunesse de la politique, une population qui n’active ni dans le mouvement associatif, ni dans les partis politiques. Et on s’étonne que les gens ne prennent même pas la peine de se soucier de ce qui se passe devant leur porte. Nos dirigeants ont manqué de générosité et ressemblent sur beaucoup d’aspects aux baathistes et nationalistes des années 1960 qui pensaient que les peuples du monde arabe n’étaient pas prêts pour la démocratie. Ils ont trouvé le bon prétexte pour faire éviter un débat sur ces questions fondamentales comme l’alternance au pouvoir, le respect des règles du jeu démocratique, la transparence, l’indépendance de la justice, la liberté d’expression….

Parler d’Octobre trente ans après les évènements conduit une nouvelle fois à penser le système de gouvernance en vigueur dans le pays. Ce système ressemble à quoi aujourd’hui ?

L’Algérie n’est ni une démocratie ni une dictature. Elle a développé un système hybride ou plutôt archaïque et loin de toute modernité. C’est ce que des sociologues appellent le « sultanisme populaire ». Cette pratique vient de loin, mais elle s’est aggravée et est surtout devenue anachronique dans une société algérienne où la jeunesse se mondialise très vite, disposant de moyens de comparaison avec ce qui se passe ailleurs et qui veut évoluer et s’épanouir dans un pays moderne. Notre système a hérité d’une administration française bureaucratique et centralisée à laquelle il a rajouté du populisme, ce qui a engendré un « monstre » politique où les véritables animateurs de la vie politique sont les administrations et non les partis politiques.

Vous avez tout de même les formations de la majorité présidentielle. Ils saturent parfois l’espace politique et public alors que celles de l’opposition sont moins visibles…

Les partis alliés au pouvoir sont dans leur rôle, ils sont au service du président. Quand à ceux de l’opposition, j’étais personnellement membre fondateur de l’Isco, à l’intérieur de laquelle s’est fait beaucoup de travail, de très positif, crédible sorti avec des propositions, beaucoup d’idées et d’initiatives…

Des initiatives qui n’ont jamais abouti, non ?

Oui, simplement, parce qu’ils n’ont pas d’interlocuteurs. Quand le MSP fait une proposition à laquelle le gouvernement ne répond pas, que voulez-vous qu’il fasse de son initiative ? On est le seul pays au monde où un parti de l’opposition fait une proposition sans qu’il n’y ait un écho ou réaction de l’Etat. Je vous rappelle que depuis qu’il est au pouvoir, le président de la République n’a pas reçu un seul chef de parti, cela nous donne une idée du peu de considération qu’il a pour les partis politiques qu’ils soient de l’opposition ou de la coalition. Un chef de l’Etat a une mission d’animation de la vie politique économique et sociale d’un pays.

Le secrétaire général du FLN est souvent, pour ne pas dire systématiquement, dans la posture de celui qui semble parler au nom du chef de l’Etat ou qui, du moins, diffuse ses messages. Il semble également qu’il voit souvent, aussi, le président de la République…

Les Algériens ont élu un président, non des chefs de partis. Un chef de l’Etat ne peut déléguer ses pouvoirs que dans les limites de la Constitution, au sein de l’Etat et non au profit des partis. Les forces politiques peuvent porter quelqu’un à la présidence du pays et la représentation se fait au sein des institutions comme l’APN et le Conseil de la nation où se reflète la position de la majorité comme de la minorité. Pour le reste, les jeux d’ombre de ces derniers temps sont pour moi l’expression d’une crise de l’institution présidentielle.

L’opposition est-elle défaillante ?

Je pense que tout est lié à ses rapports avec l’Etat et son incapacité à mettre entre parenthèses pendant un moment ses logiques strictement partisanes pour aller vers un consensus historique construit dans le sens de l’intérêt des convergences nationales. Actuellement, même les religieux ont cessé de faire du social et du caritatif, ils sont dans la politique. Mon hypothèse est que cette réalité procède du démantèlement du tissu associatif dans le pays. Or, le mouvement associatif devrait être perçu comme un associé de l’Etat. Il est potentiellement constitué de partenaires et non d’adversaires. Ce sont des Algériens qui veulent à leur façon aider leur pays. Mais on ne le comprend pas ainsi, malheureusement.  Puisqu’on parle des acquis d’Octobre, la chance de l’Algérie, aujourd’hui, est dans le mouvement associatif et la société civile qui est une école pour la culture politique des peuples. Sans un mouvement associatif puissant dans l’économie, l’éducation, la santé, les services, il serait difficile de construire des partis politiques représentatifs de la société. Il faut encourager ce que existe sur le terrain, et encourager les initiatives, leur ouvrir des espaces, tout en contrôlant l’argent public. Puisqu’on on parlé d’Octobre, encore une fois, notre jeunesse a besoin d’un modèle de vertu et de valeurs, car elle a la conviction aujourd’hui que tous les politiques sont des corrompus, ce qui n’est pas vrai d’ailleurs car la généralisation profite aux corrompus.

C’est la leçon que vous retenez d’Octobre ?

Octobre est un moment de l’histoire algérienne dans lequel la jeunesse a fait irruption comme un acteur important et agissant. L’Algérien veut participer à la confection du projet de société, contrôler ses gouvernants, ses richesses. En un mot, il veut être acteur de son histoire et sortir du statut de mineur dans lequel le discours paternaliste ambiant veut le confiner. Notre jeunesse a plus que jamais besoin de quelque chose auquel elle peut s’identifier et qui lui sert d’aiguillon. Il ne s’agit pas de se révolter contre le système, il s’agit, pour elle, comme pour le reste de la société, d’être une force de propositions et un vecteur du changement et de la réforme.

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