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jeudi, 08 mars 2018 06:00

Chronique des 02 rives / Psaumes dans la rafale : Djamel Amrani ou le marathonien de la poésie

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Treize ans déjà ! Il semble que c’était hier que nous quittait le poète Djamel Amrani. Ce 2 mars 2005, il n’avait que 70 ans. Le jour de ses funérailles, il pleuvait sur Alger. Destin vécu, assumé avec courage, avec panache, y compris dans le malentendu, l’ironie, le décalage. Le plus «jeune» des écrivains de sa génération dans les années soixante et soixante-dix. Il nous a quittés au terme d’une vie intense, pleine d’initiatives exaltantes. Un peu sur tous les fronts. Mais à part.

Ses premiers pas dans la vie autorisaient l’optimisme, une scolarité brillante, le Bac, le conservatoire (Chopin et ses Nocturnes) sa façon déjà de récuser la colonisation, ou plutôt les fils de colons, comme il aimait à le préciser. La douleur, l’histoire, celle que marqua la Bataille d’Alger, allaient broyer sa jeunesse et le conduire à se dégager à jamais de l’ego pour se consacrer à la cause nationale.
Le Témoin
Il faut relire, «Le Témoin», ce document capital rédigé par Djamel Amrani dans une sincérité absolue, paru en 1960 aux éditions de Minuit en France. Lire ou relire «Le Témoin», c’est accéder à un regard sur le passé de la colonisation dans sa complexe tragédie et dont l’acculturation ne fut pas des moindres. Des Algériens de bonne foi ont pu croire à la vocation - autoproclamée - émancipatrice de la France… Tragique illusion qui ne tint guère aucune de ses promesses. Djamel Amrani faisait partie de cette génération algérienne née entre la célébration ostentatoire du Centenaire de la Conquête de l’Algérie et les lendemains de mai répressifs, de sang et de feu, à la fin de la deuxième guerre mondiale.
Djamel Amrani est né le 29 août 1935, rue Juba à Aumale, redevenue depuis l’indépendance Sour-El-Ghozlane, fils d’une famille nombreuse, dont le père était fonctionnaire des Postes et décoré de la légion d’honneur pour sa participation à la Libération de la France. Une carrière confortable aurait pu s’offrir à lui, mais dès le 19 mai 1956, il se démarquait et s’engageait avec Amara Rachid dans l’organisation de la grève du 19 Mai 1956, la courageuse mobilisation des étudiants algériens ayant pour mot d’ordre qui a traversé l’histoire : «Avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres !» Et puis survint La Bataille d’Alger, en 1957, ce sera la pierre d’achoppement définitive de son destin : il sera arrêté, torturé dans la villa Susini et emprisonné. Plus dramatiquement, il verra en un mois les forces d’occupation françaises tuer son frère et son beau-frère, Ali Boumendjel. «J’ai traversé cela comme un enfer de couleur de corbeau...», dira-t-il.

La torture et l’exil

Djamel Amrani, homme profondément croyant et tolérant, ne tenait pas, pour ainsi dire, en odeur de sainteté la bigoterie. Dans la vie, ce malicieux préférait taquiner, même provoquer, quitte à lancer des jugements péremptoires et parfois injustes. Mais il restait bon, même quand il blessait. Et cela devait tenir, peut-être, au trop-plein d’amour qui ne pouvait trouver son exact chemin dans la vie sinon dans l’expression. Il connut les grands successifs de l’Algérie indépendante, certains quand ils n’étaient que d’obscurs besogneux.
Après la torture des mains des paras de Massu, la prison, l’exil à Paris, où il fut accueilli et fêté, entre autres, par Germaine Tillon, Nazim Hikmet, Romain Gary, etc. On le retrouvera à l’état-major de l’ALN à Oujda. Comme pour de nombreux poètes par le monde, son pays indépendant le nommera diplomate à Cuba, où, bien entendu, il côtoya de près le Che, Nicolas Guillen et les grands poètes dont l’Amérique latine est abondante. Ce n’est pas le lieu ici de relater dans les détails un parcours de combattant. Juste de jeter sur le papier quelques souvenirs émus …

Le dit de la fraternité

Djamel Amrani fut sur tous les fronts, la fondation de titres de la presse écrite, les ondes, les récitals, l’animation de rubriques littéraires. Prolifique et pourvu de dons multiples, il tenait chronique avec talent sur la littérature de son pays et du monde. Quand la source était unique, il était l’un de ces affluents singuliers, et à part, qui faisait entendre une petite musique médiatique et littéraire originale dans le concert de l’unanimisme ambiant. Et ce, contrairement à ce regard paresseux et expéditif qui tendait à le désignait comme l’un de ces «gardiens de la révolution», voire du Temple et de ses impérissables acquis. De faire chorus avec les militants de la 25e heure, Il préférait rester à «la base»… Un livre, un voyage, la parution d’un article, une causerie, une conférence ne serait-ce qu’à cinq, un repas suffisait à sa joie. Selon le poète et chroniqueur Youcef Merahi qui a bien connu Djamel Amrani : «Il a dit la fraternité. Il a justifié les sacrifices. Il a su choisir les mots utiles, les mots qui ne blessent pas, les mots authentiques, les mots à hauteur de l’humanité, car notre poète n’avait pas de haine. Du moins, je n’ai jamais eu à déceler dans son écriture, ni dans son parcours, le moindre sentiment vindicatif. Les lendemains qui déchantent existent. Les espoirs, clairement affichés, induisent forcément des déceptions. Le message de Novembre a pu être falsifié après l’indépendance. Les renoncements ont obligé certains à baisser les bras ou à s’exiler. Djamel Amrani a choisi son camp : celui de la marge»…
Avant sa mort, il eut droit à des hommages mérités et les louanges n’ont pas manqué, bien que tardifs, révélant parfois de la mauvaise conscience. À un moment particulier, son émission à la radio avait été suspendue au prétexte d’une une voix caverneuse et peu radiophonique ! Or, là était une grande part du charme de ses émissions sur les poètes du monde, et qui, eux, lui en étaient reconnaissants. Et cela après avoir officié plus de 20 ans à la radio. Ne plus faire de radio c’était une forme de mort pour lui, comme elle le fut pour Sénac...

Psaumes dans la rafale

Qui se souvient de ses émissions phares, telles «Psaumes dans la rafale», «Rhizomes magnétiques». Amrani était accompagné à la radio et dans les récitals par la voix prenante de son amie au long cours Leïla Boutaleb. Et quand l’horreur s’abattit sur l’Algérie dans les années 90, il décida de rester au pays mordicus. Il avouait volontiers s’être interrogé sur le temps qu’il lui faudrait pour mourir si le couteau de son bourreau venait à être mal aiguisé... Pendant deux années, il trouva refuge à l’archevêché de Monseigneur Teissier. Il avait miraculeusement échappé aux menaces de mort. Tant de ses confrères et amis, tels Tahar Djaout , Youcef Sebti, Laadi Flici, Abdelkader Alloula et tant d’autres dont les noms sont difficiles à prononcer - tant ils sont nombreux - ont péri des mains des sicaires commandités par «les régulateurs de la foi, les fondés de pouvoir du Ciel» (Tahar Djaout).
Djamel Amrani est parti à l’heure de son destin de mortel, sûrement apaisé, parce que sincère homme de foi et de fraternité, il aura cherché son chemin dans une inquiète et haute spiritualité. Il a laissé derrière lui une somme poétique d’une grande qualité dont on ne manquera pas de mesurer davantage son importance et sa singularité dans le paysage littéraire algérien. Il a touché à tous les registres de l’écriture, le journalisme, la nouvelle, voire le roman. Et, bien entendu, la poésie est restée l’espace phare où il se réalisait et réalisait les fondements d’une parole à la jubilatoire et tragique. On lui accole une étiquette devenue avec le temps source d’ambiguïté et d’équivoque : poète engagé. Or, le poète et l’homme échappent à la fois à l’étroitesse stylistique et postures jdanoviennes que cela sous-entend dans la bouche de certains contempteurs.
Il suffit de s’en rapporter, comme le signale le poète Said Belabdi, au Mémoire de Mélanie Donie : «Djamel Amrani : Poésie du désir, désir de poésie» (Sorbonne Nouvelle-Paris III, Juin 2008). Mélanie Donie s’y interroge sur la problématique entre désir et poésie, sur le moment où la «poésie devient elle-même un objet de désir et tend à servir la vision du monde du poète». Dans cette optique, Tahar Djaout avait, dès 1982, perçu l’originalité du poète : «De tous les «poètes de la Révolution», Djamel Amrani est celui qui a le plus tenu ses promesses. Non seulement, il a imposé une heureuse continuité alors que tant de souffles se sont éteints, mais il a, à l’image de ces autres grands poètes que sont par exemple Mohammed Dib et Jean Sénac, exploré d’autres cordes sensibles, une somme de richesses langagières et de trouvailles oniriques».
On attend que la recherche littéraire en Algérie, qui a connu ces dernières années un regain notable, s’intéresse davantage à Djamel Amrani, dont les œuvres sont disponibles, et à la poésie de façon générale. Beaucoup d’inédits auraient été laissés par le défunt. Notamment un roman au titre «Aragonien» : «Le vague à l’âme»… 

Lu 676 fois Dernière modification le mardi, 08 mai 2018 15:53

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