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jeudi, 21 juin 2018 06:00

Chronique des 2Rives : LES MOTS-TOCSINS

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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En ces temps d’effervescence citoyenne qui voit une nouvelle génération s’inquiéter, se passionner et se positionner quant au devenir de l’Algérie, par-delà les strictes échéances électorales, il est peut-être utile de se remémorer de celle qui par l’écriture avait fait entendre la voix et les exigences d’une génération nouvelle.

Elle ne fut guère entendue, reconnue, mais cette parole avait lancé l’alarme et sonné le «tocsin des mots», pour reprendre Maïakovski dans une effroyable solitude au lendemain d’une indépendance arrachée de haute lutte, mais guettée au tournant par des cohortes de vautours et d’usurpateurs, ravisseurs de rêves.

Avec «La Répudiation», Rachid Boudjedra (Denoël - Lettres nouvelles 1969) s’est attaqué à la condition infamante à laquelle est réduite la femme et aux tabous sexuels. Remise en cause du Père et des interdits sexuels. C’est aussi l’évocation d’une société sous haute garde par des «MSC» (Membres secrets du clan), une allusion à peine voilée à la police politique, gardienne vigilante de l’unicité de la pensée. Boudjedra, introduit également dans la littérature algérienne les fantasmes les plus choquants, les images les plus crues en hissant le délire comme technique esthétique. Ce parti pris artistique ira en se généralisant dans ses œuvres futures. «Le délire est une forme de la poétique», précise-t-il. Et d’ajouter : «Cela m’a donc permis de dire un certain nombre de choses de l’ordre du politique et du social ; d’affirmer une dénonciation que ne soit pas une dénonciation telle qu’on la conçoit sociologiquement, politiquement.»


FACE A LA CRITIQUE BIEN-PENSANTE
Il est évident que des œuvres aussi iconoclastes ont soulevé le tollé et ont été confrontées à l’hostilité de la critique bien-pensante - quand elle en rendait compte. Leur diffusion au pays s’est faite par la bande, surtout au sein d’une partie de la génération nouvelle qui les érigea en références et en sources d’inspiration. Dans «Chacun son métier», l’un des rares recueils publiés dans la collection Poésie sur tous les fronts fondée par Jean Sénac, Ahmed Azeggagh formule le cri d’impatience de la génération de l’indépendance : «Arrêtez de célébrer les massacres/Arrêtez de célébrer des noms/Arrêtez de célébrer les fantômes/Arrêtez de célébrer les dates». De telles exigences sont d’autant plus impérieuses que l’Algérie en chantier, traversée de réalités contradictoires ou espoir et désenchantement vont de pair, ne peut se réduire à une vaine glorification du passé. Les maux qui rongent la société ne peuvent être indéfiniment mis sur le compte de la colonisation. Les années soixante-dix verront ainsi l’essor d’une «nouvelle poésie» de langue française due essentiellement à des jeunes.
Condamnée à la marginalité, interdite pratiquement d’édition, la nouvelle poésie n’est pas à proprement parler une école littéraire, mais une clameur de révolte, jaillie du sein de la jeunesse. Elle n’a comme support éditorial que le recours aux plaquettes ronéotypées, quelques revues littéraires, telles que «Souffles», animées au Maroc par le poète Abdellatif Laâbi et des récitals épisodiques qui se déroulent à la salle El Mougar à Alger. Autour de Jean Sénac, jusqu’à sa mort en 1973, se constitue ce que l’on a nommé, avec une pointe d’ironie, «le cénacle». Un groupe de jeunes poètes mus par un même attachement à l’écriture, évoluant dans une sphère commune d’interrogations et d’inquiétudes. Quelques-uns de ces jeunes poètes, à la faveur d’un colloque culturel en 1968, avaient rendu public un manifeste intitulé «Mutilation».


LES QUERELLES MYTHIQUES DES AINES
Ces poètes auraient pu demeurer dans un total anonymat si Jean Sénac ne les avait mis sous les projecteurs en publiant en 1971 son «Anthologie de la nouvelle poésie algérienne», qui se présente à la fois comme essai et anthologie. Dans le texte introductif de son anthologie, «Le levain et la Fronde», Jean Sénac écrit : «Ignorée de ses pairs, voici donc une génération qui s’est construite dans l’isolement, le doute, la rupture. Sur cette route où l’on feint toujours de ne pas l’apercevoir, elle a trouvé ses bornes, ses demeures, les voies précieuses de son sang. Elle refuse désormais les querelles et les prétentions mythiques des aînés».
Quand Bachir Hadj-Ali traitera du «mal de vivre et la volonté dans la jeune poésie algérienne d’expression française», il illustrera son étude en s’appuyant sur les textes rassemblés par Jean Sénac, alors que déjà une autre vague de jeunes poètes s’annonçait et dont le retentissement ne sera perceptible que dans les années quatre-vingt.
Aujourd’hui, cette anthologie a revêtu un caractère mythique. Il faut observer, pour être équitable, que si certains poètes qui se sont révélés pendant la guerre ne se sont pas renouvelés, il en est autrement pour Sénac, Mohamed Dib, Bachir Hadj Ali, Djamel Amrani. D’autres, comme Rachid Boudjedra, se consacreront exclusivement au roman. A l’époque, le recours à la langue française restait problématique et objet de controverse. Même dans le «Manifeste de Constantine» de mars 1972, les jeunes poètes prenaient la précaution de souligner que l’utilisation de la langue française était «provisoirement imposée» et dans «un but authentiquement progressiste».


PRESENT TORRIDE
C’est Youcef Sebti qui résume dans une formule la vocation de ce moment poétique : «Nous transmettons ce que chacun d’entre nous a pu arracher au mutisme d’un présent torride.» Ce que qualifiera dans son étude Bachir Hadj Ali de «mal de vivre et de volonté d’être». Première cible de cette révolte : les traditions sclérosées qui oppriment en particulier la femme, jouet et objet de marchandages entre les familles. Plusieurs de ces textes ont trait au «viol légal» subi par les jeunes filles mariées contre leur gré. Citons quelques vers qui décrivent crûment le rituel du mariage dans un mélange baroque de la tradition et de l’arrivisme moderne : «Il a mis la clef dans la serrure/il a frappé avec violence/il a poussé la porte avec violence...». «Nuit de noces», Youcef Sebti.
Dans une société régie par le mutisme sur tout ce qui touche aux rapports charnels, sinon sur le mode allusif ou malsain, on mesure l’impact d’un tel verbe sur Dame ennemie des changements fustigée par Ahmed Benkamla Poésie de la transgression, c’est aussi une parole sur un manque douloureux, l’accomplissement du sentiment amoureux dans une société où la mixité est combattue, où le verbe aimer fait partie des interdits. Aussi atteint-il des sommets incandescents dans les poèmes, seul lieu d’accueil et d’expression. L’amour, thème obsessionnel se décline jusqu’au vertige. Dans le «Cantique de l’obsédé», Boualem Abdoun clame : «Tu es mon désir / Je suis le créateur de mon désir» et feu Rachid Bey, en invoquant «Hayet» (vie) compare le couple à «deux échos / plantés dans le désert». Ce désir, cet appel à l’autre, seul le poème peut l’étancher, lui permettre sa consécration dans l’ordre de l’imaginaire. Le poème est à la fois «volupté posthume/et certitude sexuelle/ testament politique / et liberté nationale» (R. Bey).


CONTRE-DISCOURS
Dans son étude, Bachir Hadj Ali relève que l’expression du thème de l’amour «emprunte les moules occidentaux sans rien devoir à ceux de la tradition». Ces jeunes poètes sont à l’écoute du monde moderne, en plein bouleversement à cette époque, particulièrement marquée par la revendication libertaire. Ils se revendiquent des «parias» et tournent en dérision les «révolutionnaires habillés en Levi’s Strauss (...) lisant France-Soir» (Hamid Nacer-Khodja). Cela ne signifie pas pour autant qu’ils s’éloignent des thèmes sociaux, de la nécessaire réparation des inégalités. Jeune, nouvelle poésie. Qu’importe l’étiquette. Et moins que la langue, c’est la thématique de cette poésie qui la rendait suspecte et scandaleuse aux yeux de la prétendue «morale révolutionnaire». Suspecte parce que voulant se situer au-dessus de la mêlée et scandaleuse parce qu’elle ose évoquer les tabous religieux et sexuels. Elle pose aussi de façon implacable la question sociale, l’urgence de la réforme agraire.
Et, nous dit encore Bachir Hadj Ali, «à vrai dire, tout le background, charrié par ces textes qui traversaient en profondeur la société, constituant un contre-discours incompris et marginal dans le contexte du boumédiénisme de l’époque». Kateb Yacine nous a quittés à la veille d’un 1er Novembre. Fin octobre 1989, à un moment où l’Algérie était grosse d’un avenir incertain, à la croisée des chemins. Ses funérailles furent à la fois un évènement historique, national et populaire.
Dans le cimetière d’El Alia, on n’avait jamais vu pareilles scènes. Des officiels bousculés, houspillés, des femmes lançant des youyous, un vieil ami de jeunesse, imam de son état ayant fait le voyage de Annaba pour en appeler au recueillement sur l’âme de Kateb Yacine, rappelant qu’il avait pris fait et cause pour les pauvres et qu’à ce titre, il méritait la reconnaissance de l’Au-delà.
Des larmes et des chants. C’était aussi comme la fin d’une époque et le tâtonnement vers un monde où l’ancien ne finissait pas d’agoniser et le neuf d’advenir.
Il y a aujourd’hui dans l’atmosphère du pays de plus en plus de mots qui résonnent comme des tocsins.

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