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jeudi, 12 juillet 2018 06:00

Chronique des 2Rives : Victor Jara ou le chant inachevé

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Le 11 septembre1973, durant le coup d’Etat conduit par le général Pinochet contre le gouvernement légal du Président socialiste Salvador Allende, le chanteur Victor Jara, icône révolutionnaire, était arrêté et torturé à l’Estadio Chile (aujourd’hui Estadio Víctor-Jara) puis à l’Estadio Nacional où, comme de nombreux Chiliens de gauche, il sera assassiné. Une atroce boucherie.

Les militaires lui broient les mains à coups de crosse et après l’avoir achevé d’une balle dans la nuque, son corps est abandonné dans un terrain vague. Victor Jara aura eu juste le temps de jeter sur le papier ces derniers vers : «Comme mon chant sort mal quand je dois chanter l’épouvante. Le sang du camarade Allende frappe plus fort que les bombes et la mitraille. Notre poing frappera, à nouveau, de la même manière.» Sa mort comme ses obsèques procèdent de la tragédie. Ses écrits et ses chants seront interdits par la dictature de Pinochet. Il faudra 45 ans pour que ses assassins soient poursuivis et condamnés. Neuf militaires chiliens ont été condamnés, mardi dernier, à Santiago pour la mort de Víctor Jara. Huit écopent de 18 ans de détention, le dernier de 5 ans pour complicité. Le dixième homme, celui qui a tiré le coup de grâce dans la nuque de Jara, a fui aux Etats-Unis en 1989, toujours réclamé par la justice chilienne…

 

LE SENS DU CHANT
Victor Jara, par son engagement et son martyre, est aujourd’hui une icône au Chili. Il venait d’un milieu populaire. Militant du Parti communiste chilien, il fut l’un des principaux soutiens de l’Unité Populaire et du président Salvador Allende. Ce dernier l’avait nommé ambassadeur culturel du Chili. Ses chansons critiques contre l’ordre bourgeois, la guerre du Vietnam et ses hommages aux grandes figures révolutionnaires latino-américaines ont fait le tour du monde. Ses chansons comme «Vientos del pueblo», et «Te recuerdo Amanda» demeurent des hymnes à l’amour et au peuple. Victor Jara venait d’un milieu rural très modeste et chantait aussi l’amour de la terre. Dès son élection, Allende l’avait nommé ambassadeur culturel. Auteur-compositeur, homme de théâtre et musicien, il faisait partie du courant nommé «La nouvelle chanson chilienne», qui rompait à l’époque avec les traditions en chantant des textes engagés. En témoignent les paroles de cette chanson :
Je ne chante pas pour chanter
Ni pour montrer ma belle voix
Je chante parce que la guitare
Contient de l’amour et du bon sens
Elle a un cœur terrestre
Et des ailes de colombe
Elle est comme l’eau bénite
Qui sanctifie joies et peines
Là se situe ma chanson
Comme l’aurait dit Violeta :
Guitare au travail
Au parfum de printemps
Ce n’est pas une guitare de riches
Ni quoi que ce soit qui lui ressemble
Ma chanson est de ces tremplins
Qui permettent d’atteindre les étoiles
Car le chant a un sens
Quand il palpite dans les veines
De celui qui mourra en chantant
Les vérités véritables
Pas les flatteries éphémères
Ni les célébrités étrangères
Mais le chant d’une alouette
Qui atteindra le bout de la terre
Là où tout parvient
Et où tout commence
Le chant qui a montré du courage
Sera toujours une chanson nouvelle…toujours une chanson nouvelle…

 

LE GESTE D’HECTOR
Le corps de Victor Jara, grâce à un geste héroïque d’un modeste citoyen chilien, n’a pas disparu comme ce fut le cas pour des milliers d’autres victimes. La réalisatrice Elvira Diaz a consacré un film documentaire à cet acte de bravoure citoyenne. Nous l’avions rencontrée au moment de la sortie de son film, lors d’une édition du Festival Cinélatino Toulouse. Elle-même issue d’une fracture historique (de père chilien exilé et de mère française) qui l’a orientée vers le témoignage sur le coup d’Etat de Pinochet, ses ravages et ses conséquences dramatiques. «Mon père n’est jamais retourné au Chili et je sais parfaitement, c’est conscient, que c’est une partie de mes racines que j’explore en faisant ce travail sur cette cassure de 1973», souligne-t-elle.
Elvira Diaz nous confiait que c’était Hector Herrera, le personnage principal de son film documentaire, qui a enterré Victor Jara de façon totalement clandestine mais légalement, au péril de sa vie, au nez et à la barbe des militaires. Au sortir du cimetière, il a fait promettre à Joan Jara, l’épouse de Victor Jara, de ne jamais citer son nom, pour se protéger. Et ce secret est resté scellé entre eux jusqu’en 2009. C’est seulement en 2009, que Joan Jara lui a demandé de témoigner car le procès n’avançait plus. Selon la réalisatrice, ce témoignage a relancé l‘enquête et a permis l’exhumation du corps de Victor Jara. L’idée d’un film s’est imposée à elle : « Je connaissais Hector depuis des années mais je ne connaissais pas son histoire avec Victor Jara. Hector est un homme discret et humble. C’est mon père qui m’a raconté cette partie de sa vie un jour où on mangeait au restaurant d’Hector, Le Rinconcito, dans le centre historique de Nîmes. Pour lui comme pour moi, c’était le bon moment … Le tournage a été extraordinaire et nous avons été reçus par les institutions et les protagonistes bien au-delà de mes espérances. Nous avons pu filmer des endroits que je n’espérais même pas, comme la morgue, qui est la morgue actuelle. Le seul endroit où nous n’avons jamais pu obtenir d’autorisation, c’est le commissariat central où Hector a été emprisonné pendant un mois et demi. Toutes les portes au Chili ne s’ouvrent pas quand il s’agit de dénoncer les méfaits de la dictature... »

NUMERO 2547
«Victor Jara, n° 2547», titre du film documentaire d’Elvira Diaz, se veut à la fois un témoignage historique sur le martyre de Victor Jara, et une réflexion sur la responsabilité citoyenne. Avec modestie, elle ne manque pas de préciser : « C’est une partie de mon intention. D’autres films parlent très bien du martyre de Victor Jara. Pour moi, c’est une victime parmi des milliers, le citoyen qu’on a fiché n°2547 une fois abattu, personnage emblématique au Chili, certes, une figure que l’on a abattu pour ses idées, mais c’est surtout le geste d’Hector qui m’a poussée dans ce projet. La désobéissance d’un citoyen lambda pour sauver un peu d’humanité. Le sauvetage d’un cadavre, on ne peut pas faire plus ultime, c’est ça qui m’a impressionnée.» Les fantômes du passé, les personnes assassinées ou disparues sous la dictature de Pinochet continuent de hanter le Chili ? Elivra Diaz n’esquive pas la question tout en nuançant son propos : «Je suis toujours impressionnée à quel point les Chiliens ou les personnes qui ont été touchées par l’histoire du Chili, sont encore marqués. C’est hier en fait. Concernant mon travail, j’ai tenté de fabriquer cette histoire avec, j’espère, le plus d’universalité possible. L’histoire de cet acte résistant dépasse le contexte chilien de 1973 et vaut pour aujourd’hui. Des épurations et des massacres ont lieu partout dans le monde depuis toujours et les Etats totalitaires emploient les mêmes tactiques d’effacement et de négation de l’individu encore aujourd’hui. Je n’ai pas voulu faire un pamphlet daté et ciblé mais pointer du doigt la folie des hommes et comment l’humain peut survivre et se relever avec dignité pour préserver un peu d’humanité malgré l’ampleur de la tâche.» Les obsèques publiques et populaires de Victor Jara auront lieu durant trois jours, en décembre 2009, après l’exhumation de ses restes mortuaires dans le cadre d’une enquête judiciaire.

LE MONDE SELON SALVADOR ALLENDE
Le Chili est sorti des griffes de la dictature brutale et a retrouvé le chemin de la normalité démocratique. Mais on peut encore s’interroger, à l’instar du cinéaste chilien Emilio Paccul : Allende et ceux qui le suivaient étaient porteurs d’un projet magnifique : créer une société nouvelle dans un pays où les injustices étaient et sont immenses. L’aspiration au socialisme à travers la voie électorale, et sans lutte armée, était une idée nouvelle et une idée qui était observée avec intérêt par le monde entier, non seulement par d’autres pays d’Amérique Latine, mais aussi par l’Italie, l’Espagne, la France… C’est certainement la raison pour laquelle la CIA et les USA se sont acharnés avec autant de détermination et de violence à détruire le rêve d’Allende et des millions de Chiliens. D’ailleurs, il suffit de regarder les documents déclassifiés de la CIA pour se rendre à l’évidence.
Dans son film « Héros fragiles », Emilio Paccul a réussi la prouesse non seulement de mettre en exergue les documents et les mécanismes qui attestent de l’implication nord-américaine dans le complot contre Allende, mais aussi recueilli des témoignages de certains conspirateurs chiliens, comme le président de l’organisation du patronat, par exemple.
Pour beaucoup de Chiliens, le coup d’Etat de Pinochet a signifié répression et assassinats, fin d’une utopie révolutionnaire, arrachement au pays natal, exils douloureux… Que serait devenu le monde si Allende avait réussi son projet ? «Le chant qui a montré du courage/Sera toujours une chanson nouvelle». C’était le rêve de Victor Jara.

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