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dimanche, 04 mars 2018 06:00

Entretien avec Aïcha Kassoul, universitaire et écrivaine : « Je » d’alerte, aveu d’engagement et une certaine idée de l’Algérie

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Reporters : Votre dernier livre s’intitule « La Colombe de Kant ». Avant sa lecture, il se perçoit par son titre comme une allusion au philosophe allemand et sa « Critique de la raison pure »,

en particulier à ce fameux passage : « La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle réussirait bien mieux encore dans le vide… »Qu’êtes-vous allé chercher là-dedans ?

Aïcha Kassoul : Pour être franche, je n’ai nullement cherché à développer quoi que ce soit à partir de la métaphysique de Kant. C’est en relisant « La Force de l’âge », de Simone de Beauvoir, que l’idée m’est venue d’écrire ce livre et de l’intituler ainsi. Dans cette partie de son œuvre autobiographique, la philosophe et romancière parle de Sartre et du lien très fort qui existe chez les deux entre l’écriture, les livres et la marche. Elle raconte que, pour eux, les livres aident à marcher et explique comment ils donnaient à leurs écrits ainsi qu’à leurs lectures surtout la dénomination métaphorique de «petites chaussures», qui me plaît beaucoup et à laquelle j’y crois. Quand tout me paraît fermé, il est des livres qui m’ouvrent des portes et m’aident à avancer dans la vie et l’existence. Dans « La Force de l’âge », De Beauvoir restitue également une séquence importante de son parcours avec Sartre et dit comment à la fin de ces années 1920 (1929 ndlr), elle et son compagnon faisaient «confiance au monde» et comment ils croyaient qu’après la Grande guerre de 1914-18, la paix était assurée, que le parti nazi n’était qu’un «épiphénomène sans gravité» et que «le colonialisme allait être vite liquidé après la campagne de Ghandi aux Indes et l’agitation communiste en Indochine». Elle évoque la façon qu’ils avaient tous les deux d’être portés par l’optimisme de leur travail, de leurs idées et de leurs convictions face aux réalités pourtant sombres de cette époque. « Nous avions de la liberté une intuition pratique, irrécusable ; notre tort fut de ne pas la contenir dans ses justes limites ; nous nous sommes pris à l’image de la colombe de Kant : l’air qui lui résiste, loin d’entraver son vol le supporte », écrit-elle. À la fin de l’écriture de mon livre, les « Mémoires de Simone de Beauvoir » encore en être, j’avais le choix entre deux titres : « Mes petites chaussures » et « La Colombe de Kant ». J’ai trouvé le second bien plus intéressant pour ce que je dis et raconte.


Dans le prologue de « La Force de l’âge », justement, Simone de Beauvoir présente cette partie de son œuvre autobiographique comme le résultat du « désir » qu’elle avait à raconter et à se raconter. Dans « La Colombe de Kant », ce désir est aussi le vôtre : vous n’y racontez pas toute votre vie, mais vous en dévoilez au moins quelques aspects et des expériences qui vous ont marquée… avec rage, d’ailleurs.
Sans désir, on n’écrit pas. Sans colère aussi, je pense ; du moins dans certains cas. Après des années à faire des livres mes compagnons de vie et de métier, parce que j’ai pendant longtemps enseigné la littérature à l’université, l’envie de l’écriture a presque toujours été présente. Elle est restée en latence jusqu’à ce qu’elle se manifeste au milieu du choc des années 1990, sans qu’elle ne soit portée par le seul souci autobiographique, mais par celui de se prêter également au jeu de la littérature et de construire des fictions à ma façon. L’idée du témoignage et d’affirmer ce que je ressens par rapport à l’état de mon pays et du monde ne m’est pas étrangère - et je crois que cela est d’ailleurs visible dans « La Colombe de Kant » - mais je vais aussi à l’écriture par goût de la lecture. Lire, chez moi, est un déclencheur d’écriture et qu’importe si l’effet est immédiat ou retardé. Une fois le stock d’émotions accumulé, le processus se met en branle. Ainsi, je retrouve moi aussi mes « petites chaussures » ainsi qu’une sorte d’écho ou de mémoire qui me renvoient une part de moi-même et me donnent l’envie de l’écriture. J’y vais par la sensation et l’émotion face au réel, qu’il m’émeuve ou qu’il me déprime, pour affirmer que dans la littérature on n’est jamais très loin de la réalité et l’on n’est jamais aussi près de cette réalité qu’en prenant par rapport à elle cette distance qui permet de mieux la percevoir…


« Sensation» et « émotion » libèrent en vous le désir d’écrire, dites-vous. Vous n’auriez pas écrit «La Colombe de Kant » sans votre expérience consulaire marquante à Besançon, en France ?
Certainement pas. J’avais commencé ce livre bien avant ma nomination au poste de Consul d’Algérie à Besançon, mais l’inspiration m’a fait défaut et je l’ai arrêté. Sans cette expérience consulaire, qui a été pour moi très forte et passionnante, je n’aurais peut-être pas renoué avec l’inspiration et repris un texte laissé en chantier. Je ne lui aurais tout au moins pas donné la forme qu’on lui connaît maintenant. J’ai plongé dans un univers que je ne connaissais pas et m’a fait exercer, moi, l’enseignante universitaire et spécialiste de littérature, une fonction et un métier pour lesquels je n’étais pas préparée. Je les ai vite appris pourtant : faire des passeports, assurer le service administratif de l’état civil comme le font sur le sol national les APC et les daïras… J’ai toutefois essayé d’agir autrement parce que je me suis aperçue que ce qui manquait à mon travail dans la magnifique ville où je me trouvais c’était la dimension culturelle, si importante pour l’image de l’Algérie auprès de sa diaspora et auprès des interlocuteurs français.


Etait-ce pour corriger ou atténuer cette image terrible qu’ont de l’Etat algérien beaucoup de nos compatriotes en France et à l’étranger en général ?
Vous faites allusion à cet étudiant stupéfait à l’idée que je le reçoive et que je l’écoute parce qu’il avait de notre administration l’idée d’un monstre bureaucratique sourd. Sa réaction et d’autres m’ont, en effet, gravement surprise et attiré mon attention sur l’image terrible qu’à notre Etat aux yeux de la majorité de notre diaspora. De tels sentiments sont compréhensibles, mais ne se justifient pas systématiquement. Car les moyens de nos services consulaires en France, tout particulièrement où la pression sur les guichets est énorme, ne sont pas aussi importants qu’on le croit. Je suis toutefois moins indulgente en ce qui concerne l’action culturelle, en général, parce que j’estime qu’il y a toujours une possibilité, quand on n’oublie pas l’enjeu que cela représente, à répondre à ce devoir de servir l’image de l’Algérie par la promotion de son patrimoine culturel. Et j’avoue que ce manque d’intérêt dans le domaine diplomatique et consulaire algérien pour le champ culturel national continue de me préoccuper jusqu’à aujourd’hui. Je ne peux pas concevoir, par exemple, qu’on puisse commémorer à l’étranger (et chez nous aussi) les grands moments et les grandes dates du pays sans faire comprendre le sens qu’elles portent et qu’elles charrient. L’une des plus belles manières de le faire à mon sens reste la culture parce qu’elle permet de mieux éclairer l’histoire de notre peuple. J’ai pu organiser à l’occasion du 17 Octobre, du 1er Novembre et du 5 Juillet quatre ou cinq belles rencontres dont les thèmes portaient au-delà du simple réflexe commémoratif, mais j’en ai hérité aussi quelques déceptions. Le public algérien, que je souhaitais voir davantage, faisait souvent défection. Pour quelles raisons ? On pourrait en débattre des journées entières, mais cela m’a convaincue d’une réalité étrange et troublante, cette absence chez nous d’intérêt et de curiosité pour autrui, pour nous autres et pour des choses qui nous sont fondamentalement importantes pour comprendre qui nous sommes et d’où nous venons… Et c’est cela qui nous fait défaut et qui a été une des brûlures qui m’ont poussée à écrire « La Colombe de Kant » et conjurer les défaites et les illusions que vous évoquiez.


Brûlures, défaites, illusions, le vocabulaire que vous utilisez est celui de la reddition et pourtant, vous ne capitulez pas, vous écrivez, vous continuez à vous intéresser à la chose publique, comme on dit…
Forcément, sinon on meurt, sinon on part ailleurs, mais le champ des défaites est pour moi une réalité. Il est à l’université, en particulier, un lieu qui a été pour moi, et ma génération, quelque chose d’unique. J’y ai connu la rigueur, le sérieux et le respect du savoir, des idées et des attitudes transmises par des personnes et des figures extraordinaires. Tout cela a cessé d’être depuis longtemps déjà, au tournant des années 1980. J’ai vécu cet effondrement dans les années 1983-1984, lorsque, dans une salle de cours, enseignant « Boule de suif » de Maupassant, j’ai eu toutes les peines à convaincre mes étudiants d’alors que «oui », une femme peut être une héroïne, que « oui », un personnage féminin de petite vertu peut incarner la résistance dans un monde dégradé et avili par l’argent, que ce n’était pas moi qui le disais, mais un grand écrivain observant sa société. Dès ce moment, il y a eu chez moi la conscience d’une rupture de sens et l’annonce d’une défaite professionnelle que j’ai pourtant continué à combattre bien que je savais que ça ne passait plus. L’éthique universitaire s’était perdue par la compromission de beaucoup de mes collègues face au pouvoir et ses chants de sirène et sous le rouleau d’un système de massification de la médiocrité… L’échappatoire, pour moi, c’était de s’accrocher et de continuer à travailler - comme cette colombe qui file dans l’air malgré le vent contraire qui finit par la supporter - et de rester au plus près des livres…


Pour comprendre ces défaites, et les affronter peut-être, vous êtes partie chercher dans l’histoire et vous vous en êtes saisie comme matériau à votre réflexion et à la fiction qui en a résulté, qui est tout sauf un roman…
Je ne nie pas qu’il y ait dans ce livre des aspects autobiographiques, mais je ne m’y mets jamais en scène, je m’abstiens de m’identifier en tant que personne et en tant qu’écrivain. Il y a beaucoup de choses de moi que je tais et à partir du moment où je fais cette sélection, je considère que je suis déjà dans l’option de la fiction ou de l’autofiction si on veut : c’est moi, mais ce n’est pas tout à fait moi, même si mon personnage s’appelle A. K. Ce côté fictionnel de mon texte est renforcé aussi par la double narration d’une Algérienne qui raconte sa vie personnelle et particulière dans un pays qui s’appelle l’Algérie et convoque l’Histoire avec un grand H. C’est ce fil narratif que j’ai essayé de suivre pour restituer un double temps, celui de mon existence et celui de grands personnages de l’histoire en qui je retrouvais des échos fondamentaux et fondateurs : Hannibal, Apulée, Saint-Augustin, bien sûr. Ces grandes figures qui se détachent posent pour moi de grands questionnements : qu’est-ce qu’on est dans cette vie et qu’est-ce qu’on peut faire ? Avec, à la clé, l’idée fondamentale qu’on ne peut rien faire si on ne sait rien - le pouvoir de la connaissance et du savoir - à laquelle s’ajoute celle, tout aussi essentielle, du choix de vie.


Comment ces figures vous sont-elles apparues nécessaires à votre livre ?
Par la lecture ! J’avais sous les yeux un ouvrage d’histoire sur l’Algérie antique et elles me sont apparues pour me dire ce que je voulais justement exprimer. Ne dit-on pas que pour comprendre, allez chercher dans le passé ce qui peut éclairer le présent ? En chacune de ces figures, j’ai retrouvé matière à ce que je voulais dire. Et ce n’est pas par hasard que la figure d’Hannibal se détache et occupe une part importante dans mon livre. Il y a chez cet homme une dimension tragique : tout le monde reconnaît en lui le grand stratège militaire qui a fait trembler Rome et qui avait toutes les clés du monde de son temps entre les mains, mais qui est passé à côté parce qu’il lui a manqué le pouvoir d’écrire et de témoigner, une faculté qu’avaient les Romains… S’il était allé à Capoue au lieu de filer droit sur Rome, ce n’était pas pour prendre du temps, mais parce que Capoue était une ville rebelle et qu’il y avait une alliance possible avec elle pour créer un autre monde que celui imposé par l’Empire romain. Cette réalité est passée à la trappe parce qu’Hannibal n’a pas laissé d’écrits et parce que Rome, qui avait la puissance de l’écriture et du témoignage de ses historiens, a consigné dans ses documents officiels et ses annales la seule version qui l’intéressait : celle de la débâcle d’un Africain, et d’un barbare attaché uniquement à ses pulsions et à ses instincts. La grande leçon, encore une fois tragique d’Hannibal, est que ce n’est pas tout d’être un génie militaire, il faut se rendre compte aussi de l’importance du savoir-dire et du savoir-écrire. La postérité attendait de lui un comportement, des décisions, une attitude, des textes qui disent quelle a été sa réalité et sa véritable destinée et surtout ne pas laisser ces choses-là aux mains des adversaires. Et quels adversaires ! Hannibal est passé à côté de tout cela, et Rome s’est délecté de sa défaite.


À lire les passages que vous avez écrits sur le général carthaginois, on se rend compte que vous le présentez sous des aspects contemporains rappelant une autre tragédie, la nôtre, et celle de n’avoir pas droit, aujourd’hui plus qu’avant, au chapitre du grand récit du monde qui s’écrit aujourd’hui...
Absolument, et les insultes proférées récemment par le président américain Donald Trump contre Haïti et les pays africains viennent de loin. Elles viennent de l’idée très ancienne - depuis Rome puisqu’on en parle - que tout que ce qui est à la périphérie du centre du monde - les puissances occidentales aujourd’hui - ne vaut rien. Avant Trump aux Etats-Unis, un chef d’Etat au sommet de la caricature, il y a eu en France l’ex-président Sarkozy et son discours à Dakar en juillet 2007, sur le drame de l’homme africain « qui n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Tout récemment, il y a eu les propos de Macron sur la natalité en Afrique, sa blague sur les «kwassa-kwassa » et les migrants comoriens à Mayotte. Qu’il soit clairement dit ou qu’il passe par le sous-entendu, un tel discours a une signification : « C’est nous, Occidentaux puissants, qui sommes du bon côté. C’est nous qui sommes les maîtres du monde et vous n’êtes rien ! » Il reconduit un mépris qui s’est construit très tôt et remonte au temps où les historiens romains fabriquaient de toutes pièces l’image d’Hannibal - homme de pulsion et de déraison, selon eux. Que cela perdure aujourd’hui, c’est quelque chose de perturbant pour moi. J’essaye alors de comprendre et de construire l’idée que si ce discours magistral, forcément inique, demeure, c’est parce qu’il relève plus de préjugés, de mensonges et de myopies que d’analyses des faits. Ce discours mutile la réalité. Le retard et la pauvreté en Afrique ont des explications dans l’aventure expansionniste de l’Europe. Ils ont des explications dans le pillage de ses richesses par les anciennes puissances coloniales et les systèmes d’exploitation qu’elles ont instaurées seules ou, plus tard, avec la complicité d’une certaine élite africaine. Si ces anciennes puissances ne le sont plus, le discours magistral sur la « bêtise » de l’homme africain, nous autres, demeure. Il sert entre autres à présenter les abus du colonialisme comme un moindre mal face au gâchis des gouvernances postindépendances. Pour moi, ça ne passe pas.


Si cette image perdure et si on est bloqué face à elle, ce n’est pas uniquement par la faute de l’Occident ou d’un certain Occident, mais c’est parce que, de notre côté, on ne produit pas un discours suffisamment important et suffisamment audible pour s’en débarrasser…

On peut, en effet, faire ce constat de défaillance et je serai tout à fait d’accord à l’idée que si nous ne parvenons pas à instaurer un contre-discours, fort et audible, c’est parce qu’on ne travaille pas assez et qu’on n’est pas suffisamment armé pour inverser la tendance. De ce point de vue, il y a certainement une critique à formuler à l’égard du monde universitaire et de la production des idées, mais elle ne serait pas très pertinente si elle n’est pas accompagnée d’une critique des systèmes de gouvernance en vigueur dans nos pays, responsables à mes yeux de ce que l’on vit actuellement et de ce qui motive des propos et des réactions comme celles de Trump, qui ont indigné les intellectuels mais pas assez les Etats.
A propos de contre-discours et d’affirmation que nous sommes, nous aussi, des acteurs de l’Histoire, il y a quelques grands universitaires qui s’appliquent depuis une vingtaine d’années à déconstruire avec talent et succès les discours et les préjugés produits par les pouvoirs dominants en Occident. Ces universitaires sont en Afrique ou ailleurs qu’en Occident, d’autres vivent et travaillent aux Etats-Unis et en Europe. L’Iranien Daryush Shayegan développe à ce propos une pensée qui me paraît intéressante.


Vous insistez sur Hannibal, mais dans votre livre deux autres figures se détachent aussi, Saint Augustin et Apulée. Qu’êtes-vous allé chercher chez ces deux-là ?
C’est mon histoire d’étudiante. A l’université d’Alger, j’ai fréquenté les cours d’André Mandouze qui ne parlait et ne jurait que par le saint homme. Il m’a alors proposé de faire une thèse sur « Les Confessions ». Un projet de recherche que j’ai accepté de faire, mais qui a fini par ne pas m’accrocher en dépit de son importance. Il y a dans le programme de vie de ce grand penseur et ce grand homme de religion quelque chose qui me dérangeait. Je ne pouvais pas imaginer et je ne peux toujours pas imaginer qu’un être humain puisse constamment vivre dans l’élévation et dans le dégoût de la chair et de la vie. André Mandouze, ayant quitté l’université et l’Algérie, j’ai vite abandonné ce projet de doctorat sur Saint Augustin pour découvrir et travailler sur Apulée. L’écriture magnifique des « Métamorphoses » et du conte de « l’Ane d’or », qui en fait partie, m’a vite séduite et pour très longtemps. Bien plus tard, en atterrissant à Besançon, j’ai retrouvé d’anciennes notes que j’avais prises lorsque j’étudiais « Les Confessions », et il m’a paru intéressant de dresser des deux géants des portraits en contrepoint, pour montrer combien ils sont différents l’un de l’autre. Ce sont ces portraits qui ont rejailli dans « La Colombe de Kant » à la lecture duquel vous avez dû remarquer que c’est avec Apulée que j’ai le plus d’affinités. Cet homme-là, premier romancier algérien depuis l’Antiquité, a écrit, il y des siècles, un récit flamboyant pour nous dire « soyez vous-mêmes » et « vivez votre vie pleinement ». Ce conte formidable sur Psyché est fascinant et nous propose un programme de vie formidable dans cette Algérie bigote et honteuse du corps des femmes, et qui condamne tout ce qui fait notre humanité.


Dans la « Colombe de Kant », vous développez, en effet, une écriture qui mêle narration et méditation sur le présent et le passé. Cette façon de faire rappelle que vous avez beaucoup travaillé sur une auteure qui marie d’une manière extraordinaire l’histoire, la mémoire et la littérature, Marguerite Yourcenar, et son « Mémoires d’Hadrien ».
« Mémoires d’Hadrien » est, pour moi, un sommet de la littérature. C’est un roman sur lequel j’ai beaucoup travaillé en tant qu’universitaire, en effet, et il continue à m’accompagner. Il fait partie de ces livres qui vous transforment et qui répondent à vos questions et à vos douleurs. Yourcenar, qui écrit d’une manière sublime, arrive à mettre dans ce texte magnifique un scénario qui me ravit : toute cette lettre qui est au cœur même du roman et que l’empereur vieillissant et plein de sagesse adresse à son jeune successeur Marc-Aurèle, chez qui il constate une sorte de dégoût pour tout, se lit comme un legs et comme un plaidoyer pour la vie. Elle nous apprend que même si on est un puissant parmi les puissants, on ne s’accomplit jamais en tant qu’homme de pouvoir ni en tant qu’homme simplement si on néglige cette part de nous-même que sont la chair et l’amour, ce point de rencontre entre le secret et le sacré. Evidemment, cela nous rappelle Apulée pour lequel vous connaissez maintenant mon admiration. Mais y a-t-il dans mon texte des traces de mes lectures de Yourcenar ? Je ne crois pas et je refuse cette question par humilité sauf à recommander à ceux qui liront cet entretien de lire Apulée et Yourcenar. Des textes comme ça vous changent la vie, croyez-moi.


Choisissez-vous vos lectures ?
Non, pas nécessairement. Le hasard me fait rencontrer beaucoup de livres auxquels je ne pense pas auparavant. A vrai dire, je n’ai pas d’apriori et tous les bouquins m’intéressent. Quand un livre m’ouvre un univers, j’y vais jusqu’au bout et je ne négocie pas mon plaisir d’y aller. Bien sûr, le plaisir n’est pas le même pour tel ou tel livre, et on ne lit pas tous les auteurs de la même façon. Je lis vite, aussi, un peu trop vite parfois et je n’éprouve pas le besoin de revenir sur mes lectures.


Et l’écriture ?
L’écriture, en revanche, c’est pour moi une expérience éprouvante. Je souffre d’écrire comme une universitaire et pas assez comme une romancière et c’est quelque chose de terrible pour moi. Ecrire à mes yeux, c’est construire quelque chose qu’il faut absolument réussir, alors que rien n’est garanti d’avance. C’est comme une montagne à gravir.


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Naturellement. 

Dernière modification le jeudi, 11 octobre 2018 20:47

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