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samedi, 04 mars 2017 06:30

60e anniversaire de l’assassinat de Larbi Ben M’hidi : l’Algérie jusqu’au martyre

Écrit par Abdelkader ABES
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L’homme est devenu, presque malgré lui, une icône. Quand on évoque Mohammed-Larbi Ben M’hidi, nous vient de suite à l’esprit la photographie qui l’a immortalisé après son arrestation.

Souvenons-nous-en : c’était à l’entrée de ce qui devait être une maison sur les hauteurs d’Alger. Son port est altier, à la limite de l’insolence. Un sourire mi-amusé, mi-narquois éclaire son visage émacié. Une grande sérénité se dégage du personnage. Le tout, jurant avec les menottes qu’on remarque à peine autour de ses poignets et les hommes en treillis para qui l’encadrent ; tout aussi souriants. N’était-ce le dénouement tragique qu’a connu ce sombre épisode qui a ponctué la Bataille d’Alger en cette fin d’hiver 1957, on croirait que ce groupe d’hommes revenait d’une promenade champêtre ! Depuis, le temps s’avoue incapable d’imprimer sa patine sur une photo qui avait fait, en son temps, le tour des rédactions de France et de sa métropole. Au journaliste qui le questionnait sur les péripéties de l’arrestation de Ben M’hidi à Alger, en cette fatidique journée du 25 février 1957, Ben Khedda, alors membre du premier Conseil de Coordination et d’Exécution (CCE) issu du congrès de la Soummam, eu cette réponse aussi sibylline qu’énigmatique : « Tout porte à croire que Ben M’Hidi a succombé à une espèce de désinvolture désolante du destin » (1). La bataille pour le contrôle de la capitale faisait alors rage.
A ce jour, les péripéties et les conditions qui ont présidé à l’arrestation de Ben M’hidi restent entourées d’un compact manteau de brouillard. Retour sur les lieux de cette séquence de l’histoire de la bataille d’Alger où le spectre des arrestations et de la mort rôdait dans chacun des recoins de la ville en effervescence.
Automne 1956. La répression et les opérations de recherches musclées opérées à la suite de la vague d’attentats que connait la ville ont rendu les planques chez les « frères », dans les quartiers musulmans, trop risquées.
Les membres du CCE ont eu pour consigne de trouver des abris dans les quartiers européens.


22977931404 ec7595fa5f b«Un esprit de premier ordre»
On le sait maintenant, Benyoucef Benkhedda, membre actif du CCE, fera l’acquisition, grâce à un prête-nom, de cinq appartements dans les quartiers européens (1) qui seront autant de planques pour les membres du CCE. L’un de ces appartements, celui du 5 rue Bettignie, adjacente au boulevard Claude Debussy, servira de refuge pour Ben M’hidi.
Benkhedda, acteur clé de l’époque, livre ses appréciations et impressions (1) sur les faits qu’il a vécue in vivo. Il revient sur le scénario de l’infortune vécu par Ben M’hidi : « Ou bien Si Larbi a été arrêté n’importe où dans la rue ; ou bien il l’a bel et bien été au numéro 5, de la rue de Bettignie. Le premier cas de figure est parfaitement envisageable dans la mesure où notre malheureux compagnon avait abandonné ses caches de La Casbah pour se replier en quartier européen. Or, il avait disparu de ce quartier  ; il n’y était nulle part, ni dans le réduit que j’occupais précédemment et que je lui avais laissé, ni dans les autres gîtes dont nous disposions dans le même secteur. Je vois mal, d’ailleurs, comment il s’y serait hasardé sans m’en avertir, ou sans en toucher mot à notre permanence du 133, boulevard du Télemly », Benkhedda poursuit son témoignage : « Ben M’hidi étant introuvable dans les lieux où il aurait dû être normalement, il est permis de déduire qu’il a pu tomber dans le traquenard d’une rafle-surprise ou d’un bouclage inopiné, à l’occasion d’un déplacement en ville ».
Une suite malheureuse de coïncidences malencontreuses ont-elles donc présidé à l’arrestation du membre du CCE ? A-t-il été la victime imprévue, presque anodine, des foucades du hasard ? Ou bien, la cache dans laquelle il se trouvait a-t-elle été tout simplement découverte, de manière fortuite, ou pas ?
Aucune source, algérienne où française soit-elle, n’a dévoilé les circonstances exactes de l’arrestation de cet homme. A ce jour, le mystère demeure absolu.
Le sort devait selon toute vraisemblance s’accomplir.
Le tandem Massu-Bigeard, de sinistre mémoire, afin de juguler les attentats à répétition du Front de Libération Nationale, disposaient, durant cette sombre époque, des pouvoirs spéciaux et d’un blanc-seing du pouvoir politique, votés par le gouvernement socialiste de Guy Mollet. Et c’est ainsi qu’ils entreprennent, avec plus de 5 000 parachutistes, un véritable travail de police. Les deux officiers étaient loin d’imaginer la stature du personnage qu’ils vont prendre dans la nasse qu’ils ont méticuleusement tissée sur Alger, alors à feu et à sang.
Le chef FLN, comme ils aimaient à l’appeler, va tôt mettre ses bourreaux devant leurs consciences. Ben M’hidi va se montrer aussi tenace qu’obstiné. Ils se rendront vite compte qu’ils avaient en face un radical. Mieux, « un esprit du premier ordre ». A l’officier qui lui murmure à l’oreille : « vous êtes vaincus, votre organisation a été démantelée, votre révolution est finie… », il réplique, impressionnant de sérénité et de conviction : « Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place », un couplet emprunté au chant des partisans, si cher aux résistants français durant l’occupation nazie de la France.
Vétéran de la guerre d’Indochine, rescapé des rizières de Dien Bien Phû, survivant des geôles d’Ho chi Minh, Bigeard était bien loin de se douter que ce jour-là, alors que la fortune se jouait d’El Hakim, qu’il faisait la rencontre ; il l’admettra bien plus tard dans sa vie, avec «l’âme de la révolution algérienne».

 

Un nationaliste total
L’histoire de Ben M’Hidi est, en fait, une histoire dans l’Histoire de la révolution algérienne. Les écrits, très parcellaires, sur la vie et le parcours militant du personnage indiquent que Ben M’hidi est le parfait autodidacte.
Le débarquement américain sur Alger en 1943, les manifestations et le génocide qui s’en suivirent en 1945, entre autres, seront autant d’événements qui concourront à éveiller sa jeune conscience aux drames et aux enjeux de son époque. Sa longue marche vers la capitale Alger, à partir de son lointain hameau, sera ponctuée de rencontres décisives qui vont structurer la personnalité d’un personnage qui se révélera être une des grandes consciences de la révolution algérienne.
Abane Ramadane, qui l’a côtoyé et connu durant la période de maturation de la lutte armée, aurait insisté pour que Ben M’Hidi co-préside le Congrès de la Soummam à Ifri Ouzelaguen, en août 1956. C’est à l’issu de cette réunion que l’enfant des plaines de AÏn M’lila est consacré colonel de l’Armée de Libération Nationale (ALN).
Nous sommes en 1923. Au commencement, douar El Kouahi. Un lieu-dit dans l’Est algérien à équidistance entre la ville de Aïn M’lila et djebel Guerioun, un massif calcaire, point culminant des hauts massifs constantinois.
Ici vient à la vie le fils d’Abderrahmane, paysan et gardien du mausolée dédié à un vénérable ascendant, Sidi Larbi ; le pieu et révéré ancêtre de l’homme de novembre, qui sera d’ailleurs affublé du prénom du saint homme. Avec comme seul horizon la plaine qui s’étend à l’infini vers la grande ville, Ain M’lila et la majesté de la montagne rocheuse, l’enfant au tempérament calme traine ses guêtres dans le lieu de culte de ses aïeuls ; qui fait également office d’école coranique. Quand il n’est pas de corvée dans les champs alentours, il y psalmodie ses premiers versets et apprend à lire et à écrire la langue du livre saint. Le jeune Mohamed Larbi y acquiert les valeurs morales élémentaires et la rectitude légendaire qui feront de lui « El Hakim », le sage, son nom de guerre.
La famille Ben M’hidi, caprice du destin, quittera vers la fin des années vingt, la vie toute spartiate d’El Kouahi, pour aller s’installer à Batna, dans un premier temps. Puis, dans la ville de Biskra, capitale des Zibans.
C’est dans le bouillonnement cette ville du Sud algérien, que s’amorce pour le jeune Larbi une vie toute nouvelle. Sa soif inextinguible de savoir et sa curiosité à fleur de peau lui feront mordre dans la vie à plein dents. Il y obtient un certificat d’étude primaire de l’école française. La langue de Voltaire lui ouvre de nouveaux horizons culturels et lui donne accès à un nouveau monde. Celui des lettres françaises et des grands principes de l’humanité chers à Rousseau et Montesquieu. Son passage dans les scouts musulmans algériens, école des nationalistes en herbe, constitue le point zéro du militantisme de celui qui deviendra un héros national. L’autre école qui nourrit son patriotisme et lui apprend ce qu’est un collectif, c’est l’équipe de football des zibans, l’US Biskra. (2)
Le jeune Larbi s’adonne également au quatrième art, une autre vocation qui lui fait découvrir l’art de la rhétorique et du jeu de scène. C’est probablement grâce aux planches qu’il acquiert l’éloquence du verbe.
Cet art lui permet d’assoir définitivement les fondements culturels et idéologiques de sa personnalité.

17103723 1423249237716109 88989995101297451 nL’anecdote voudra que l’une des représentations théâtrales jouée par Larbi Ben M’hidi soit la célèbre pièce «Pour la couronne», du poète et dramaturge français François Coppée. Elle avait été traduite, à l’époque, par le romancier, nouvelliste et essayiste Mustafa Lutfi al-Manfaluti, célèbre auteur égyptien dont la réputation pour la dénonciation des disparités sociales et de toutes les injustices et passionné partisan des mouvements de libération des peuples, n’était plus à démontrer. Mohammed Larbi campe dans cette pièce le rôle de Constantin, le défenseur de la patrie, contre son père, le roi Michel qui, pour conserver son trône, acceptait toutes les compromissions et se soumettait aux pires diktats de l’occupant (2). Tout un programme. Déjà !
C’est en plein débarquement américain sur Alger, en 1943 que le jeune homme de tout juste vingt ans, adhère au Parti de Peuple Algérien, le PPA. Sa toute nouvelle vie de militant lui fait découvrir une nouvelle conception des choses et de la vie et surtout, de nouveaux hommes. C’est le temps des principes universels des droits de l’Homme et de la Charte de l’Atlantique. L’époque des libertés fondamentales et des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. La messe est dite !


Architecte de la grève des 8 jours
Il est âgé d’un peu plus de vingt ans quand les manifestations du 8 mai 1945 font irruption dans un quotidien oppressant. La répression et le génocide qui s’en suivent sera pour lui une terrible épreuve. Un traumatisme qui sert de déclic et sonne le début d’une révolte qui ne connaîtra sa fin qu’à sa disparition. C’est à cette période qu’il fait connaissance avec les geôles de l’occupant et prend conscience de la dureté du système colonial. Il est interné pendant quelques semaines avec des dizaines de ses coreligionnaires. Sur fond de tueries de masse. Cet épisode de sa vie est, à l’évidence, l’événement fondateur de tout le parcours militant et révolutionnaire de Mohammed Larbi Ben M’hidi. Les petits ruisseaux de la révolte allaient bientôt se transformer en un torrent impétueux que plus rien, ni personne ne pourra plus endiguer. Ben M’Hidi se révélera, au lendemain de cet épisode macabre, un militant discret et infatigable sillonnant les spacieuses étendues de son pays, de ville en village, semant sur son passage les graines de la révolte.
Il participe activement au processus de maturation qui va aboutir au déclenchement de la guerre d’indépendance. Il s’installe à Oran et concourt à la création, en 1949, de l’éphémère Organisation Secrète (l’OS) qui sera démantelée quelques temps plus tard. Sur le plan politique, la fracture du MTLD entre messalistes et centralistes conduit à la création du Front de Libération Nationale, FLN. L’écriture de la partition s’accélère. C’est l’ultime impulsion. Le train de la révolution est désormais sur rail.
En avril 1954, Ben M’hidi participe à la constitution du Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action (CRUA) dont il devient l’un des vingt-deux membres. Il participe à la réunion des «six» qui avaient arrêté les grandes lignes de la lutte armée, qui trouveront leur quintessence théorique et politique dans la déclaration du 1er Novembre 1954.
La nuit de la Toussaint, Ben M’hidi prend le commandement de l’Oranie, la Wilaya V dans le découpage politico-militaire de la révolution. C’est dans cette ville qu’il va perpétrer, avec son groupe, les premiers attentats qui sonnent le début de ce qui deviendra la guerre d’Algérie.
Il participe au Congrès de la Soummam en 1956, qu’il présidera d’ailleurs aux côtés de Abane Ramdane, «l’architecte de la Révolution». Il est élu membre du Comité de Coordination et d’Exécution, CCE, aux côtés d’Abane, Krim, Ben Khedda et Dahlab.
Ben M’hidi est l’un des maitres-penseurs de la grève des huit jours et l’un des principaux dirigeants de la bataille que le FLN livrera à Alger, qu’il rejoint à la demande de Abane.
Un ancien malgache relate à ce titre, dans un témoignage, les raisons et les conditions qui sont à l’origine de la venue de Ben m’Hidi à Alger en ce printemps de 1956.
«C’est à la demande expresse d’Abane Ramdane que Larbi Ben M’Hidi a décidé de rejoindre Alger. Abane Ramdane souhaitait la présence de Larbi Ben M’Hidi à ses côtés pour mener ensemble la grande bataille politique qui se jouait à cette époque au cœur même du pouvoir colonial»…
«Abane connaissait les qualités et le grand engagement de Larbi Ben M’Hidi et comptait sur sa présence pour asseoir solidement et durablement le cours de la révolution. C’est donc à son retour du Caire, où Larbi Ben M’Hidi s’était rendu pour insister et exiger des responsables du FLN de l’extérieur un soutien plus conséquent au front intérieur, qu’il délégua son commandement de la Zone V à Abdelhafid Boussouf pour rejoindre Abane Ramdane, à Alger, en avril 1956.» (3)
En acceptant de gagner Alger, Ben M’hidi venait de sceller son propre sort. En agissant de la sorte, il accomplit l’ultime tâche, la dernière mission, de son lourd parcours de militant ; conscient de tous les enjeux et des lourdes responsabilités qu’il devait assumer alors et des risques qu’il allait braver. Le glas de son rôle au sommet de la pyramide FLN-ALN avait sonné.


La torture pour briser le FLN de guerre
Alger, la ville de toutes les insouciances, est plongée dans la peur panique et la psychose des attentats à répétitions. Les attaques ciblées et les déflagrations d’engins explosifs dans des lieux fréquentés sont devenues l’horrible antienne des habitants des quartiers européens.
La guerre qui se déroulait dans les djebels vient de faire irruption dans la capitale de la métropole. Monstrueuse.
Autant pour galvaniser ses hommes que pour intimider ses adversaires, Ben M’hidi avait comme leitmotive une seule formule : «Alger doit être le nouveau Dien Bien Phû», en référence à la débâcle subie par l’armée française dans sa guerre en Indochine.
Le contexte explosif de l’époque était à situer dans l’examen du cas algérien par les instances des Nations unies.
Les initiateurs de la vague d’attentats qui ébranlent la capitale avaient tablé sur le retentissement de la cause algérienne dans les instances mondiales. Le raisonnement est élémentaire : un attentat dans la capitale Alger avait plus de portée à l’international que dix opérations militaires à l’intérieur du pays.
Couplée à une grève des huit jours qui devait paralyser la ville, la bataille politico-militaire devait aboutir à intégrer définitivement la question algérienne dans l’agenda onusien et lui impulser ainsi un souffle nouveau.
Le tandem Massu-Bigeard et leurs hommes vont employer des méthodes brutales. Pour anéantir la mécanique FLN et son réseau de fabriques, d’acheminement et de pose de bombes, les hommes de la 10e DP ont recours aux arrestations arbitraires, à la torture tous azimuts et aux liquidations extra judiciaires. La machine ultra répressive ainsi mise en place va broyer tout sur son passage. La ville est livrée sans rémission à la folie meurtrière des paras. Arrestations, enlèvements et exécutions se poursuivent à un rythme infernal.
Le rouleau compresseur provoque des ravages dans l’organisation de la Zone Autonome d’Alger, la ZAA et des coups sévères ébranlent toute l’infrastructure et les réseaux mis en place et animés par le Comité de Coordination et d’Exécution du FLN à Alger. C’est dans ces circonstances apocalyptiques qu’intervient l’arrestation de Ben M’hidi, qui constitue l’acmé de la bataille menée par les hommes de Massu pour «pacifier» Alger.
La prise est grosse. Très grosse même. A la satisfaction qui suit sa capture, succède très vite la désillusion. Ben M’hidi s’avère intraitable. Le personnage se révèlera d’une telle épaisseur qu’il finit par mettre les chefs parachutistes devant leurs consciences.
Au fil de ses discussions, ponctuées de lourds silences avec Larbi Ben M’hidi, Marcel Bigeard commence peu à peu à se rendre à une évidence : il était devant un homme coriace que rien ne parviendra à faire douter. Une sorte d’alter ego.
Sa première tentative de retourner son prisonnier, tout comme d’ailleurs les suivantes se heurtent toutes à l’implacable détermination du détenu.
Bigeard lui fait une proposition inattendue. «Si vous voulez, nous pouvons négocier», Ben M’hidi lui répond, désarmant de simplicité : «Comment pourrais-je le faire ? Je suis entravé. En plus de cela, je ne suis pas mandaté pour le faire».
Au fil des conversations Ben M’Hidi livre sa conception de ce qu’est la guerre révolutionnaire : «Pure, universelle, longue et dure», rappelant à son interlocuteur les fondamentaux chers aux Vietminh de Ho Chi Minh.
Tout en admettant être écœuré de l’emploi des bombes contre des femmes et des enfants innocents, le colonel de l’ALN lui livre son intime conviction, «l’utilisation de ces méthodes nous l’estimons nécessaire pour le triomphe de notre cause, car une bombe est préférable à tous les discours».
Ben M’Hidi s’adresse à Bigeard en tant que vis-à-vis, de colonel de l’ALN à colonel de l’armée française : «En Algérie, lui dit-il, fin stratège, vous devez faire trop de choses pour pouvoir gagner. Nous, nous détruisons les petites unités, nous attaquons les lignes de ravitaillement et les points sensibles, nous détruisons les propriétés ; alors que vous dispersez vos forces pour protéger tous ces points à la fois».
Il parle avec passion de la révolution, de son évolution, du résultat qui ne faisait pas de doute à ses yeux. De l’indépendance inéluctable au bout du martyr. Les deux hommes ont eu ainsi plusieurs échanges. Ils ont parlé longuement, à de nombreuses reprises. D’homme à homme. Ils avaient tout le loisir de se découvrir mutuellement. De fil en aiguille, Bigeard s’est aperçu qu’il était en train de discuter de pair à pair avec son propre prisonnier pour lequel il découvre un certain attrait, du respect même. L’homme qu’il voulait, dans un premier temps, retourner va s’avérer une sorte de boite noire impossible à déchiffrer. Son flegme, couplé à l’éloquence de son verbe finissent par persuader le colonel français qu’il se trouvait devant un homme qui ne se laisserait jamais tourner. Même par les siens.


«Un homme irrécupérable»
C’est par ces bribes de conversations qu’émerge le personnage tel que perçu par son tortionnaire : visionnaire, froid, décidé et d’une foi inébranlable pour la cause dans laquelle il s’est jeté corps et âme.
Le témoignage le plus saisissant sur l’homme de novembre sera celui de Jacques Allaire, le lieutenant qui avait procédé à l’arrestation de Ben M’hidi. Au journaliste qui l’interviewait (4), il affirme : «Si je reviens à l’impression que m’a faite Ben M’Hidi, à l’époque où je l’ai capturé, et toutes les fois où nous avons parlé ensemble, j’aurais aimé avoir un patron comme ça de mon côté, j’aurais aimé avoir beaucoup d’hommes de cette valeur, de cette dimension, de notre côté. Parce que c’était un seigneur Ben M’Hidi. Ben M’Hidi était impressionnant de calme, de sérénité et de conviction».
L’arrestation de Ben M’hidi permet ainsi aux officiers chargés de mener la répression d’entrevoir l’étendue de la volonté de leur prisonnier d’aller au bout du martyr sans trahir. Sa conviction, sa vision et surtout l’amour qu’il voue à sa cause.
«Il est l’âme de la résistance, fanatique, illuminé, il ne vit que pour l’indépendance de l’Algérie.», dira Bigeard de son prisonnier, au crépuscule de sa vie.
Qu’y a-t-il de mieux à faire, pensait-il alors lui et ses compères, pour mettre fin à l’insurrection d’un peuple qui voulait briser ses chaines, que d’anéantir cette «âme», que la désinvolture du destin à mis entre leurs mains ?


De Lekouahi à Haouch Ecigou, le repère des assassins
Nous sommes dans le QG de la 10e DP, sur les hauteurs d’Alger. C’est la nuit du 3 au 4 mars 1957. Une dernière conversation a lieu entre les deux colonels. L’échange est glacial. Bigeard savait que c’est la dernière fois qu’il voit cet homme vivant. Les dispositions pour la liquidation du chef FLN ont été prises. Paris a donné son feu vert.
Peu avant minuit, Ben M’hidi est livré, par les hommes du lieutenant Jacques Allaire, à une «équipe» de l’Etat-major. Le colonel s’est sciemment absenté à ce moment-là, non sans donner l’ordre à ses hommes de faire l’honneur des armes au prisonnier. «C’était la nuit, raconte le lieutenant Jaques Allaire (4), et bien que le règlement s’y opposait, je lui ai fait présenter les armes, parce qu’il faut reconnaître chez son adversaire la valeur et le courage. Ben M’hidi était impressionnant de calme, de sérénité et de conviction». (4)
Le sort de l’enfant de Lekouahi est scellé. La sentence prononcée dans l’anonymat de quelques bureaux enfumés aux stores tirés. L’ordre de son exécution est donné. L’homme ne devait surtout pas connaître de procès. Trop risqué.
Ben M’hidi pourrait s’avérer un redoutable orateur. Son jugement aurait vite fait de se transformer en algarade d’où ses tortionnaires sortiraient battus. Juger cet homme équivaut à se tirer une balle dans le pied. Il était donc hors de question de lui offrir cette tribune. L’accord est tacite : le prisonnier Larbi Ben M’hidi ne passera pas par la case tribunal. «L’équipe», coiffée de bérets rouges amarante des unités parachutistes qui est venu chercher le prisonnier avait à sa tête un certain Paul Aussaresses. C’est cet homme, avec cinq de ses acolytes, qui allait accomplir la sale besogne, loin des salons secrets aux portes capitonnées de la quatrième République. Direction le village de Chebli, à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alger, dans la plaine de la Mitidja. C’est là-bas, à environ huit kilomètres à l’est de la ville de Boufarik, que se trouve la ferme «La Cigogne» ; que l’excentricité du sabir algérien transforme, des années plus tard, en «Haouch Ecigou».
Nous sommes sur des terres exploitées par un certain Robert Martel, un ultra de l’Algérie française. Un homme au discours radical, agriculteur et propriétaire de vignes de son état et, à ses heures perdues, secrétaire général de l’Union Française Nord-Africaine. L’embryon des premières milices de l’OAS dans la plaine de la Mitidja, jusqu’aux alentours d’Alger.
Il est colporté alentours que le commandant Aussaresses venait fréquemment rendre visite à ce triste sieur. Hypothèse totalement recevable si on sait que le 1er RCP, le Régiment de Chasseurs Parachutistes, formé de légionnaires ayant fait leurs armes sous l’uniforme nazi, s’est établi à Chebli durant l’été 1956.
Les natifs de cette bourgade soupçonnent le redouté et craint «propriétaire» de ces terres qui s’étalent sur plus de trois cent hectares d’y exécuter de sales besognes. Il est chuchoté que des réunions de militaires avec des civils s’y tiennent de manière fréquente. Des prisonniers y sont amenés nuitamment. Ils sont torturés dans les caves et les remises de l’immense ferme avant d’être sommairement exécutés. Autant de «cérémonies» nocturnes qui donnent à l’endroit une sinistre réputation.
C’est ici qu’est conduit le colonel de l’ALN en cette douce nuit du 3 au 4 mars 1957. Ben M’hidi sait-il ce qui l’y attend ? A-t-il conscience qu’il se trouve dans un repère d’assassins ? A-t-il l’intuition qu’il ne lui reste plus que quelques moments à vivre ? L’heure, l’endroit, la mine des soldats qui l’entourent ont dû mettre tous ses sens en alerte. Il est un peu plus d’une heure du matin quand l’un des militaires s’avance vers lui, un bandeau à la main. Le prisonnier, d’un geste, refuse qu’on lui bande les yeux. Voulait-il, dans ses ultimes moments, défier du regard ses bourreaux ? Au para qui lui dit qu’il exécutait un ordre, Ben M’hidi réplique «Je sais ce qu’est un ordre, je suis moi-même colonel de l’ALN». Ce seront là ses dernières paroles. Ses bourreaux s’y prennent à deux fois pour le pendre. La première fois, la corde casse (5). Mais il est trop tard : «la révolution est déjà dans la rue».
Le corps sans vie de Larbi Ben M’hidi est conduit dans la nuit même à l’hôpital militaire Henry Maillot de Bab El Oued. Un simulacre d’autopsie conclura à une mort par strangulation. Le juge Berard lira, le lendemain, un rapport laconique reprit de concert par toute la presse : «Le prisonnier Ben M’hidi s’est suicidé dans sa cellule par pendaison avec des lambeaux de sa chemise».
Au soir de sa vie, en 2001, soit quarante-trois ans après cet assassinat prémédité, organisé et exécuté par des officiers de l’armée française, passible aujourd’hui du Tribunal Pénal International, le général Paul Aussaresses se livre à un examen de conscience. Il reconnaît dans un livre confession (6) «l’exécution sommaire, par pendaison maquillée en suicide, de Larbi Ben M’hidi, dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, dans une ferme de la Mitidja appartenant à un colon avec l’assentiment tacite de la hiérarchie», confirmant ainsi l’implication étroite du pouvoir politique. Le général à la retraite raconte, dans son livre, qu’il conduisait des opérations de «nettoyage» (sic) avec un groupe réduit de militaires en qui il avait toute confiance et avec l’approbation, au moins tacite, du pouvoir politique de l’époque : «François Mitterrand (Garde des sceaux et Ministre de l’Intérieur - ndlr) avait de fait un émissaire auprès du général Massu en la personne du juge Jean Bérard, qui représentait le cabinet du garde des Sceaux auprès de l’état-major, qui nous couvrait et qui avait une exacte connaissance de ce qui se passait», écrit l’ex coordonnateur des services de renseignements de Massu en guise de confiteor. La thèse du suicide avait fait, à l’époque, beaucoup de mal à la famille Ben M’hidi, notamment à son père. A la sœur du martyr, Drifa qui a été à sa rencontre en France, Bigeard a eu ces mots : «Ce n’est pas un homme comme Larbi Ben M’hidi qui se suicide. Je suis prêt à venir à Alger pour en témoigner». Ainsi se referme le livre du fils de la plaine de Ain M’lila, devenu un jour colonel d’une armée de libération qui lègue une Algérie libre en héritage.


Prologue
Ben M’hidi fait partie de cette caste d’hommes qui ne peuvent prendre la forme d’un moule. C’était un homme de convictions et d’action dont l’idéal premier et dernier était de vivre libre parmi les siens.
Pour ce faire, il donne sa vie en sacrifice. Avec le sourire en prime. Ça sera cette image que des lignées entières d’Algériens garderont de lui bien des années plus tard … Beaucoup d’années plus tard. L’histoire de l’enfant de Lekouahi est arrivée à son terme en mars 1957.
Mars 2017. Soixante années sont déjà passées depuis cette funeste nuit qui a vu disparaître ce moudjahid de la première heure.
Que reste-t-il aujourd’hui de cette séquence de la longue lutte du peuple algérien pour le recouvrement de sa liberté ? Ceux qui n’ont pas vécu cette guerre peuvent-ils saisir le sens du sacrifice de Si Larbi et des nombreux martyrs, connus et anonymes ?
Peut-on, au travers de l’histoire de Ben M’hidi et des histoires de tant d’autres héros qu’a enfantés ce pays, montrer comment des liens invisibles et sacrés peuvent-ils lier l’homme à sa patrie ?
Afin de permettre aux jeunes Algériens d’aujourd’hui d’élargir le champ des possibles. Afin de les encourager à s’engager, sans peurs ni appréhensions, dans de nouvelles grandes expériences ; il faudrait restituer dans leurs exactes mesures les expériences de ses aînés. Il est plus que nécessaire que la mémoire des expériences précédentes soient transmises, intactes, à une jeunesse en mal de repères. A elle, ensuite, de trouver le meilleur moyen de s’en servir et de se projeter, sans peurs et sans doutes, dans l’avenir.
D’écrire les premières lignes du prologue de sa propre histoire. Loin des discours creux et inféconds.
Pour que tous les martyrs, ceux d’hier et d’avant, ne soient pas vains…

«Les esprits du premier ordre qui produisent les révolutions disparaissent, les esprits du second ordre qui en profitent demeurent.»
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Tome 3

Sources :
(1) Mouloud Benmohamed “Mensonges et calomnies d’un tortionnaire devenu général de l’armée française” - Editions Afic – 2003.
(2) Khalfa Mameri : Larbi Ben M’hidi, Un symbole national - Thala éditions 2009
(3) Dahou Ould Kablia, ancien Ministre de l’Intérieur, Président de l’Association des Anciens du Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales - MALG – in tsa : le 23 mars 2014
(4) Yves Boisset - «La Bataille d’Alger» - film documentaire - France 2 – 2006
(5) Entretien avec Paul Aussaresses In le journal «Le Monde» - 5 mars 2007
(6) Paul Aussaresses - Services spéciaux, Algérie 1955-1957 - éditions Perrin 2001

 

 

Venise, août-septembre 1966. Le film la Bataille d’Alger, adapté par le cinéaste italien Gillo Pontecorvo, des mémoires éponymes de Yacef Saadi, responsable militaire de la Zone autonome d’Alger durant les années 1956-1957, remporte le Lion d’or, la plus haute distinction de la célèbre Mostra.
 
 
Pr Abdelmadjid MERDACI
Dans un entretien récent accordé à la revue Marianne, Costa Gavras stigmatisant les «réactions idéologiques  qui écrasaient un grand cinéaste», rapporte la honte de Jacques Doniol Valcroze «quand le public et la critique ont sifflé les récompenses données à Gillo Pontecorvo pour la Bataille d’Alger, ce si grand film».
Moins d’une décennie après les faits, en effet, la guerre des mémoires et des images était déjà engagée qui, aujourd’hui encore, confère à la libre adaptation de Pontecorvo une quasi vertu documentaire et, au passage, contribue à la construction iconique de Mohamed-Larbi Ben M’hidi à travers sa transfiguration inspirée par Si Mohamed Baghdadi, improbable comédien s’il en fut.
Tout semble, depuis, s’être passé comme si le parcours militant exceptionnel de Ben M’Hidi devait s’inscrire presque exclusivement dans un inépuisable arrêt sur l’image de l’homme menotté, présenté à la presse par les responsables de la 20e division de parachutistes précisément reconstituée  par Pontecorvo.
Le constat peut alors paraître paradoxal du décalage entre l’image sanctifiée de Mohamed Larbi Ben M’Hidi et son absence ostensible dans le débat public algérien  et dans ce qui tient lieu de récit national, à la différence de ses compagnons du   Comité de coordination et d’exécution (CCE) – Krim, Benkhedda et notamment Abane – convoqués de manière récurrente par le rite commémoratif ou la controverse historienne.
Cette mise en silence de la mémoire du dirigeant - comme un consentement collectif à une seconde mise à mort ? – peut-elle se satisfaire des rappels incantatoires de son arrestation et de son assassinat ? 
Dans une conférence de presse tenue, en mars 2010 à la Maison de la presse Tahar-Djaout, Drifa Ben M’Hidi-Hassani, sœur du chahid, dénonce «le peu de considération accordée à la commémoration de la disparition de Larbi».
Certes, il y a le côté flamboyant des propos tenus ou prêtés à Ben M’Hidi – «Mettez la Révolution dans la rue, le peuple s’en saisira», ou encore, «Donnez-nous vos avions et nous vous donnerons nos couffins» - qui ajoutent sans doute au mythe, alors qu’il reste à éclairer le cours d’une histoire sur lequel Mohamed-Larbi Ben M’Hidi aura pesé de toute la force de ses convictions.
Ben  M’Hidi vivant
Comme nombre de ses compagnons de lutte – Zighoud, Bitat, Boussouf, Bentobbal entre autres – Mohamed-Larbi Ben M’Hidi naît en 1923 dans la périphérie constantinoise, au sein de la zaouïa d’El Kouahi sur le territoire d’Aïn M’lila et y reçoit une éducation religieuse avant de rejoindre Batna, auprès de son oncle maternel, où il poursuit une scolarité sanctionnée par l’obtention du certificat d’études.
C’est à Biskra, où sa famille s’est installée, que se construit son chemin, d’abord au sein du scoutisme musulman qui s’impose, dans les années trente, comme un cadre de socialisation pour les jeunes Algériens, mais aussi au travers de multiples et éphémères expériences professionnelles.
La tournant décisif  est pris en 1943, à l’occasion du retour dans l’espace public du Parti du peuple algérien (PPA) qui anime, à Biskra, des conférences publiques et s’attache à la mobilisation de la jeunesse.
«Ben M’Hidi ne tarda pas à émerger, pour devenir un des responsables du PPA (...) Affable, toujours souriant, bien élevé, il attirait les plus réservés. Bon conférencier, il savait toucher les cordes sensibles, surtout celles  des jeunes», note Si Hachemi Trodi, condisciple de Larbi Ben M’Hidi au collège Lavigerie de Biskra et proche compagnon de Lutte 1.  
Biskra, à l’instar des autres agglomérations algériennes connaît, en ce début des années quarante, une effervescence notable avec le redéploiement des élites, à l’image de l’Association des oulémas, qui y ouvre de nouvelles médersas, de la Fédération des élus indigènes, portée par la personnalité emblématique du Dr Saâdane, alors même que le PPA   -dissous, rappelons-le par le gouvernement français-  travaillait à conforter son organisation clandestine.
Les AML - Amis du manifeste et des libertés - prolongement unitaire du Manifeste du peuple algérien, lancé par les élus en février 1943 avec le soutien du PPA, s’y enracina puissamment et Larbi Ben M’Hidi, délégué du PPA au sein de l’association, y joue alors un rôle de premier plan, développant les contacts, élargissant l’influence des thèses du parti, mais anticipant déjà les évènements à venir. 
«Il faut se préparer au retour de manivelle, au choc, pour ne pas être emporté par l’ouragan. Il faut préparer la résistance», met-il en garde ses  proches2.  
A cette même période, Larbi Ben M’Hidi s’affiche aux côtés d’autres compagnons, comme Brahim Chergui, comme l’un des animateurs du groupe scout musulman «Erradja», qui démultiplie les manifestations publiques au cœur de la ville et fait notamment entendre les principaux hymnes nationalistes.  
C’est un imposant cortège populaire qui manifestera au cœur de Biskra, le 8 mai 1945, et Larbi Ben M’Hidi en prit la tête. Ce qui lui valut de figurer parmi les dirigeants arrêtés et emprisonnés principalement à la prison centrale de Constantine.
Ben M’Hidi, détenu dans les geôles du commissariat de la ville, fut relâché au bout d’une vingtaine de jours d’arrêt et eu tôt fait, à sa libération, de mettre à l’abri, en compagnie de Hachemi Trodi, les documents de l’organisation.
La relance du parti par Si Mohamed Belouizdad, au lendemain de la répression de 1945, le verra chargé, sous la responsabilité de Si Mohamed Assami, chef de la wilaya de Biskra, de la kasma de réserve et de vigilance de la région.
Il prendra une part active aux batailles électorales de 1947 et 1948 sous le nouveau sigle du parti, MTLD, et sera l’un des premiers militants à intégrer à sa création l’organisation spéciale (l’OS).
Un militant exemplaire
S’il faut relever que Mohamed-Larbi Ben M’Hidi s’était inscrit aux cours du soir pour améliorer sa connaissance de la langue arabe, est-ce sa conception de l’engagement qui doit être relevée ? Un engagement total et sur tous les terrains possibles.
Il fut ainsi l’avant-centre de la jeune équipe de l’US Biskra, reprise après moult retraits par les militants indépendantistes mais aussi membre actif de la troupe théâtrale mise en place par les dirigeants de l’USB.
Il figurera dans la distribution de la pièce «Pour la Couronne», de l’auteur français François Coppée, adaptée par deux éminents morched des SMA, cheïkh Mohamed El Abed Smati El Jilali et cheïkh Ali Marhoum.
La thématique  de la pièce, hymne à la résistance, offrira l’opportunité à Larbi Ben M’hidi, comédien principal en l’occurrence, de sensibiliser, éveiller les consciences. Le succès populaire de la pièce, ses tournées remarquées dans le Constantinois lui valurent une décision d’interdiction du  ministère de l’Intérieur.
Décision commentée en ces termes par le quotidien Le Monde : «Le PPA créait des associations à caractère culturel et social pour en faire une pépinière de militants.»3
Que ce soit au sein du scoutisme, dans les rangs du PPA/MTLD, comme sportif de l’US Biskra ou, enfin, en qualité de comédien de la troupe théâtrale, le fil rouge de l’engagement de Mohamed-Larbi Ben M’Hidi est constitué par le souci éminemment politique de la proximité quotidienne, de l’enracinement et il se distingue en cela d’autres dirigeants du courant PPA/MTLD, attachés plus exclusivement à leur démarche militante. L’exemplarité du militant tient aussi à cette capacité, peu ordinaire, de concilier la diversité de ses engagements et à ce choix singulier et précoce d’être un politique professionnel, même s’il a écarté de ses perspectives la compétition électorale.
Le paradoxe apparent de l’itinéraire de Mohamed-Larbi Ben M’Hidi, qui s’inscrit pleinement dans cette séquence fondatrice de Biskra, est que la clandestinité reste la demeure de référence de cet homme public s’il en fut.
La création de l’OS, lors du Congrès de février 1947, au-delà des considérations tactiques auxquelles elle pouvait répondre, allait au-devant des attentes d’un Ben M’Hidi acquis de longue date à l’idée de résistance.
Si El Hachemi Trodi rapporte en ces termes le témoignage de Si Mohamed Issami, chef politique de la wilaya de Biskra : «Chargé par le regretté Si Mohamed Belouizdad de choisir le futur responsable de l’OS dans la zone de Biskra, j’ai désigné Larbi Ben M’Hidi comme j’ai choisi Mostefa Benboulaïd pour les Aurès».4
Il reçut, au titre de l’inspection, tour à tour Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Djilali Belhadj, et fut appelé, au printemps 1949, à renforcer l’encadrement régional de l’OS dans l’Est algérien. Il s’installe, à cet effet, à Constantine.  
La montée en puissance du dirigeant
Il n’existe pratiquement pas de témoignage sur les activités de Ben M’Hidi à Constantine, sinon un rappel récent de sa sœur Driffa du séjour de la famille – qui avait accompagné Larbi -  dans le chef-lieu du département.
C’est avec, en toile de fond, la crise berbériste – avec  l’inattendue conséquence de l’éviction de Hocine Aït Ahmed de la tête de l’Organisation spéciale – les effets corollaires de l’attaque de la poste d’Oran, et surtout, l’affaire «Khiari», la découverte de l’OS et son quasi démantèlement que doit faire l’adjoint de Mohamed Boudiaf, responsable de l’organisation de l’Est algérien. S’il échappe à l’arrestation, Larbi Ben M’hi, comme d’autres cadres de l’OS est contraint au repli sur Alger. Dans son récit de vie – «Parcours d’un militant» -, Mohamed Mechati rapporte, entre autres, son hébergement chez les frères Boukechoura à la Pointe Pescade.  «Dans ce havre de paix, j’ai retrouvé avec surprise et joie mes compagnons de combat déjà installés chez lui, Didouche, Ben M’hidi, Gherras (…).  Nous quatre restions confinés, passant notre temps à lire, à jouer aux cartes et à nous maintenir en forme».5
L’un des aspects de la crise de l’OS aura été le contentieux durable avec la direction du parti, accusée d’avoir abandonné les militants de l’organisation et ceux qui avaient échappé à la prison avaient tous été contraints à la clandestinité – comme Zighoud, Bentobbal, Benaouda accueillis dans les Aurès par Benboulaïd - ou reversés dans l’administration du parti, loin de leur région d’appartenance. C’est ainsi que les cadres estiens -  Mechati, Habbachi, Gherras, Boussouf, Benabdelmalek, Ben M’Hidi - s’étaient retrouvés en charge de l’ouest du pays. Lors de la réunion des «22» de juin 1954, Larbi Ben M’Hidi figurait  aux côtés de Boudiaf, Benboulaïd, Didouche et Bitat, préfigurant la direction des fondateurs du FLN, à laquelle s’était joint Krim Belkacem.
Désigné à la tête de la Zone V, selon le premier découpage du FLN, Larbi Ben M’Hidi aura tôt fait de la question de l’armement de l’ALN l’une de ses priorités, et c’est à ce titre, notamment qu’il se rend au Caire  où il aura des échanges vifs avec Ahmed Ben Bella en charge de la commission militaire de la délégation extérieure du Front. Il rejoint Alger début mai 1956 où il fait jonction avec Abane Ramdane et contribue à la mise en place du Congrès de la Soummam dont il présidera les travaux. A Zighoud qui s’inquiétait de la crédibilité des  décisions du congrès, en l’absence de représentants de la délégation extérieure, Abane dira : «Si Larbi pourra s’exprimer en leur nom.» Et s’attirera cette mise au point de Ben M’Hidi : «Je suis ici en qualité de responsable de la Zone V.»   Larbi Ben M’Hidi, désigné en qualité de membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE), rejoint Alger où il allait assurer l’animation de l’action politico-militaire.
Yacef Saâdi garde le souvenir de l’arrivée de Ben M’Hidi à la Casbah.  «Il se présenta en toute simplicité, un sourire sympathique accroché aux lèvres. Il ressemblait à un professeur de lycée de province. Il usait d’un langage direct, sans fioritures en passant sans transition du français à l’arabe dialectal.»5 «Ecouter, c’était aussi l’une de ses grandes qualités», relève l’ancien chef de la Zone autonome.6
Larbi Ben M’Hidi sera à l’origine de la grève des huit jours de janvier/février 1957, appelée à soutenir le débat sur la question algérienne à l’ONU et dont l’impact politique et médiatique sera remarquable en dépit de la prise de contrôle d’Alger par les paras de la 20e division de parachutistes de Massu, chargée, depuis le 7 janvier, de l’ensemble des pouvoirs de police.
Un crime d’Etat
L’arrestation de Larbi Ben M’Hidi est considérée comme l’une des séquences majeures de ce qu’il est convenu de nommer «la bataille d’Alger». Elle intervient le 23 février dans le studio qu’il occupait au 5, rue de Bettignies et sera d’abord gardée secrète. Les autorités françaises  donnent d’autres dates – le 25, le 27 - qui permettent notamment d’accréditer la thèse d’une trahison. Ben M’Hidi aurait été donné et le nom du militant Brahim Chergui, vieux compagnon de lutte de Ben M’ Hidi, est jeté en pâture.  Il avait été arrêté après le dirigeant du CCE et lui-même se convainc que Hachemi Hamoud, responsable du Front, aurait pu communiquer, sous la torture, l’adresse du studio de la rue  de Bettignies.
Membre du CCE, chargé en particulier des liaisons entre les dirigeants, Benyoussef Benkhedda rapporte, dans un témoignage décisif, les conditions de l’arrestation. «La capture de Ben M’Hidi a donné lieu aux spéculations les plus diverses.  D’aucuns l’imputent à une dénonciation arrachée sous la torture. D’autres suggèrent qu’elle aurait été consécutive aux recoupements de la DST. En ce qui concerne la thèse de la dénonciation, elle est tout simplement impossible pour une bonne raison : j’étais le seul, en effet, à connaître l’adresse du studio du 5, rue de Bettignies où j’avais établi ma planque.»7
L’ancien président du GPRA précise les conditions dans lesquelles la filière de location de logements dans la ville européenne, pour les membres du CCE, avait été remontée. «C’est en perquisitionnant dans ces endroits qu’ils sont tombés tout à fait par hasard sur notre infortuné collègue.»8
Le lieutenant Allair rend hommage, dans ses écrits et ses témoignages, sur cette séquence surprenante, à l’homme – « un seigneur» – qui s’identifie sans hésitation comme Larbi Ben M’Hidi. Pris en charge par le colonel Bigeard, qui saluera en lui  «le plus grand résistant, le plus passionné, qui respirait la pureté», assure «avoir été contraint de livrer Ben M’Hidi aux services spéciaux»  et ordonne de lui rendre les honneurs au moment de sa livraison à Aussaresses.9   
Le général Massu dira, plus tard,  que les instructions de Max Lejeune, Secrétaire d’Etat à la Défense, étaient sans ambiguïté et Aussaresses reliera la décision de l’exécution directement au cabinet du ministre de la Justice Mitterand. «Je vous couvre»,  assure Massu à Aussaresses.10   
Larbi Ben M’Hidi est froidement assassiné dans la nuit du 3 au 4 mars 1957. Les pouvoirs publics français s’en sont tenus à la thèse insoutenable du suicide et, aujourd’hui encore, aux «effets positifs de la colonisation».
Les lois françaises d’amnistie auront tôt fait de protéger les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Algérie, selon les définitions qui en avaient été arrêtées par le tribunal de Nuremberg, et on sait que l’assassin de Ben M’Hidi avait encouru un retrait de décoration pour avoir rendu public son forfait.
La France avait, en son temps, organisé le kidnapping de Klaus Barbie, coupable entre autres de l’assassinat de Jean Moulin, icône de la Résistance à l’occupation nazie, pour que justice soit faite. Qui rendra justice au martyr Ben M’Hidi et à ses frères ? n
 
 
Références
1. Trodi (El Hachemi) : Ben M’Hidi, l’homme des grands rendez-vous  Enag Editions
2. Trodi  - Op cité
3. Trodi Op cité
4. Mechati (Mohamed) : Un parcours militant - Chihab Editions
5. Yacef Saadi : La Bataille d’Alger -   Casbah Editions
6. Yacef Saadi Op cité
7. Benkhedda (Benyoussef) : Alger, capitale de résistance - 1956-1957 - Editions Houma
8. Benkhedda  Op cité
9. Bigeard : Témoignage télévisé
10. Aussaresses : Services spéciaux, Algérie - Perrin Editions
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