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mercredi, 06 décembre 2017 06:00

Mehdi Lalloui, réalisateur franco-algérien, au Fica 2017 : «Je suis dans le combat partout où l’humanisme doit être défendu» Spécial

Écrit par Sihem Bounabi
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Présent dans le cadre du 8e Fica dédié au film engagé avec «Jean Jacques de Félice, la Passion de la justice», entrant dans la compétition de la catégorie documentaire, le réalisateur Mehdi Lalloui aborde, dans cet entretien,

la personnalité de cet avocat discret qui a dédié sa vie à la défense des causes humanistes, le documentaire de Fanon qui est en cours de réalisation, sa perception de l’engagement à travers l’image, ainsi que sa révolte face à l’amnésie mémorielle en s’insurgeant contre la présence d’un membre de la délégation de la visite du président français Emmanuel Macron
en Algérie ce 6 décembre.


Reporters : Qui est Jean Jacques de Félice que l’on découvre à travers votre documentaire «Jean Jacques de Félice, la passion de la justice» ?
Mehdi Lalloui : J’ai voulu mettre en lumière une personnalité peu connue du grand public et qui, pourtant, a toujours eu un engagement constant pour que triomphe la justice. A plus de 80 ans, il travaillait encore sur le dossier des sans-papiers qu’il défendait. Je l’ai longuement côtoyé lorsqu’il défendait le peuple kanak et je trouve que c’est un exemple d’humanité. Il fait partie de ces personnes qui sont des humanistes, qui défendent leurs frères humains dans la discrétion, loin des projecteurs et souvent au péril de leur vie, mais il place la justice au-dessus de tout. Ils ne sont pas intéressés par l’argent, les honneurs et le qu’en dira-t-on. Jean Jacques de Félice fut l’un des premiers à combattre la peine de mort et l’utilisation de la torture pendant la guerre de libération nationale. Il commence à s’occuper des enfants des bidonvilles de Nanterre et découvre que leurs pères sont en prison car ce sont des militants nationalistes algériens. C’est comme cela qu’il va devenir un défenseur du militant algérien au péril de sa vie. Ce combat pour la justice, il va le mener tout au long de sa vie, en parcourant des milliers de kilomètres, que ce soit en Amérique latine, en Afrique ou en Nouvelle Calédonie. La justice était, pour cet homme discret et modeste, une éthique et un idéal de vie, une véritable passion.


Dans le cadre du 8e Fica, les festivaliers ont découvert des images que vous prépariez sur Frantz Fanon. Parlez-nous de ce projet ?
Le documentaire sera terminé d’ici une année. Il va parler de l’histoire pour dire qui était Fanon et la nécessité de ses enseignements actuellement. Aujourd’hui, cela est important car il a été visionnaire notamment par rapport au radicalisme religieux, aux intégristes et aux différentes formes de domination qui existent aujourd’hui. C’est un être complexe, il faut du temps pour comprendre sa pensée et beaucoup de gens l’ont déformée. C’est un penseur. C’est pour cela qu’il est nécessaire de donner la parole à ceux qui l’ont côtoyé pour rétablir la vérité. En outre, lors de la rencontre dédiée à Fanon, son fils Olivier nous a dit un certain nombre de choses sur son père et la nécessité de promouvoir sa pensée et de poursuivre le combat de Fanon à travers une association ici en Algérie. C’est un paradoxe… des associations portent le nom de Fanon dans plusieurs pays et travaillent sur sa pensée et pas en Algérie, c’est vraiment un paradoxe.


Justement, qu’est-ce qui vous a motivé à faire un documentaire sur Frantz Fanon ?
Ce qui m’a touché chez Fanon, c’est son engagement, sa résistance et sa continuité dans la lutte qu’il a menée contre le colonialisme et le racisme. Fanon, c’est un engagement, très tôt. A 17 ans, il s’engage pour combattre le nazisme et libérer la France du fascisme. Dix ans plus tard, il combat le colonialisme français. Ce qui m’intéresse aussi en tant qu’enfant de colonisé, c’est venu à Blida, très rapidement, il s’engage aux côtés des Algériens au péril de sa vie et jusqu’au bout. Il aurait pu avoir une carrière … il était médecin chef à l’âge de 25 ans, mais il a choisi l’engagement. Il faut aussi se souvenir que c’est un psychiatre qui a mené un combat pour comprendre l’humain. Ce qui m’intéresse aussi, c’est qu’il a toujours continué à écrire, à essayer de donner, à comprendre quels sont les mécanismes de la domination. On a une chance avec la présence d’Alice Cherki dans le documentaire et dans le cadre du festival où elle a animé une conférence, car on a besoin de personnes qui ont connu Fanon de près pour dire voilà ce qu’il a dit et voilà ce qu’il a fait et c’est pour cela qu’il y a une urgence pour ce film.


Quel est selon-vous le sens de l’engagement aujourd’hui ?
L’engagement est toujours d’actualité. Il y a nécessité aujourd’hui plus que jamais de l’engagement. Aujourd’hui, il y a tant de misères, de persécutions, d’injustices et d’oppressions. Regardez autour de la Méditerranée tout ce qui se passe. Regardez autour des frontières algériennes ce qui se passe. Des drames de la misère et de l’émigration. Des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants qui meurent en Méditerranée. On ne peut pas juste être spectateurs de cela. Il faut qu’on donne à comprendre pourquoi ces gens au péril de leur vie essayent de rejoindre l’Europe pour une vie meilleure. Ils essayent de fuir les persécutions et l’inacceptable. Un film sert aussi à expliquer ces drames humains. C’est un devoir.


Comment le cinéma peut être un vecteur du sens de l’engagement ?
Le cinéma est un outil important pour expliquer l’engagement. On a montré, à travers les films projetés dans le cadre de ce festival, qu’il y a eu des hommes et des femmes, même s’ils ne sont pas des millions… mais cette poignée d’hommes et de femmes ont dit non cela suffit. Ils ont dit non à l’injustice et ont résisté envers et contre tout. L’exemple de Mandela, qui a dit non, je ne renonce pas. Je crois en l’indépendance de mon pays, et qui a résisté jusqu’à la victoire. Des hommes et des femmes qui n’ont pas baissé les bras et se sont battus pour la justice et qui peuvent être un exemple pour la jeunesse.


Et comment l’engagement s’exprime à travers vos films ?
Je suis dans le combat pour la justice et de la vérité partout où l’humanisme doit être défendu. Il n’y a plus de frontière dans ses thématiques. Je suis né en France, je viens en Algérie, je vais en Nouvelle-Calédonie, je vais en Afrique… On est des êtres humains et la justice, c’est partout qu’il faut la défendre.
J’essaye à travers l’image et la caméra de rencontrer des gens qui témoignent à la première personne. Et aujourd’hui, il y a urgence, comme à l’exemple du documentaire sur Fanon. Les gens ont plus de quatre-vingts ans et ils ont tendance à partir. C’est toujours important d’avoir des archives photographiques ou écrites, mais nous avons un outil qui s’appelle la caméra, qui montre votre visage, fai entendre votre voix et on met votre nom, cela, c’est important. On ne peut pas dire dans cinquante ou cent ans, c’est pas vrai puisque les personnes sont là à l’image. L’écriture de l’histoire filmique est importante, cela se passe encore aujourd’hui. Les réalisateurs, les gens du son et de l’image ont une responsabilité supplémentaire parce que leur outil leur permet de donner à voir, de donner à entendre, de donner à comprendre dans l’espoir d’inspirer, de donner l’exemple et de passer le relais du combat à la jeunesse.


Lors des échanges après la projection de votre documentaire vous vous êtes insurgé contre la présence d’un ministre dans la délégation qui accompagne la visite du président français Emmanuel Macron en Algérie ce 6 décembre, pourquoi ?
Sincèrement, cela me révolté, qu’à l’occasion du 60e anniversaire de la Bataille d’Alger, un ministre qui accompagne le président Macron puisse serrer la main à nos officiels, alors qu’il avait fait l’éloge des chefs des assassins, Bigeard, et qu’il voulait même l’enterrer au Panthéon s’il n’y avait pas eu une levée de boucliers qui l’a obligé à faire marche arrière. Massu est revenu sur la torture en disant on n’aurait peut-être pas dû faire ça. Mais Bigeard n’a pas eu l’honneur de reconnaître cela. Il a même dit, non ce n’est pas vrai. Allons voir les familles ici, à Alger, les milliers de disparus, et ceux qui ont survécu ont été torturés et traumatisés à vie. Pour moi, la venue de ce ministre qui a fait l’éloge de Bigeard, ici, en Algérie, et qui va serrer la main à nos officiels, me révulse et je ressens un profond dégoût.


Est-ce que dans ce contexte précis, l’écriture de l’histoire contre l’amnésie mémorielle se pose de manière cruciale ?
Exactement. C’est là où se pose la question de l’écriture de la page de l’histoire. Cela suffit qu’on nous dise de tourner la page avec une politique de deux poids deux mesures. Depuis 1962, la France a indemnisé les pieds-noirs, la France a reconnu les anciens appelés d’Algérie, lorsque l’Assemblée nationale a intitulé, en décembre 1999, les événements d’Algérie en guerre d’Algérie. Ce qui a permis aux appelés de toucher des pensions payées par les impôts des citoyens français.
La loi du 23 février 2005 a permis de réhabiliter les membres de l’OAS, des assassins qui ont essayé de tuer le général De Gaulle, qui ont assassiné des femmes de ménage et creusé le fossé de sang qui a fait que le vivre-ensemble, acté dans les accords d’Evian, était devenu impossible, et ces gens-là ont été réhabilités. En tant que président, «au nom de la mémoire qui a porté depuis des années la reconnaissance du 17 octobre 1961», quand on demande au président Macron de nous recevoir, il ne le fait pas. Mais il avait reçu les associations de harkis quelques semaines auparavant. Cela démontre cette politique de deux poids deux mesures, où il reçoit tout le monde ou personne. Là, je l’interpelle en tant que citoyen français au nom de mon père et d’autres pères de citoyens qui ont été tués ou torturés en France, ce 17 octobre 1961. Nous sommes des Franco-Algériens qui se souviennent d’où ils viennent ; par contre, les politiques, quand ils sont candidats, ils font des déclarations et quand ils sont élus, ils oublient leurs déclarations.
J’espère que le gouvernement algérien, qui s’apprête à recevoir le président de la République française saura leur rappeler qu’il ne suffit pas de faire des promesses, mais qu’il faut des actes. Si le président Macron revient comme ces prédécesseurs pour les contrats économiques, cela sera encore une présidence pour rien et cela sera encore une trahison.

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