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jeudi, 07 décembre 2017 06:00

Chronique des 2 rives : Un voyage, des pages et des gages

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Depuis 1962, l’Algérie et la France sont dans un complexe compagnonnage, dont la face immergée relève de la mémoire et de l’histoire. Tantôt, c’est le qui-vive, généralement sonné du côté de l’Hexagone, tantôt, c’est le déploiement de la séduction diplomatique sans lendemain.

Avec François Hollande, à vrai dire, il y eut des mots courageux sur le passé colonial et le tort fait aux Algériens par la colonisation française. Il aura fallu attendre la visite d’un jeune homme, qui se sentait promis à de hautes charges politiques, pour entendre un autre son de cloche plus radical. Il est accueilli en qualité de président de la République française. C’est, bien entendu, Emmanuel Macron. Selon les médias français, le chef de l’Etat français a fait le voyage d’Alger surtout pour tourner une page. En 132 ans de colonisation et en près de 60 ans d’indépendance de l’Algérie, on peut penser que les pages sont nombreuses…

 

On se souvient encore de cette loi sur les « bienfaits » de la colonisation. Elle avait heurté de front les Algériens et donné libre cours aux frustrations de la « nostalgéria ». Un traité de l’amitié entre les deux pays était sur la table, il a rejoint le placard. Les enjeux politiques intérieurs ont toujours pesé sur les relations entre les deux pays. En France, berceau historique des droits de l’homme, la « lepénisation des esprits » a fait son œuvre. Il aura fallu attendre la visite d’un jeune homme qui se sentait promis à de hautes charges politiques pour entendre un autre son de cloche. C’était l’actuel président de la République française. Emmanuel Macron, alors candidat «libre» à la présidentielle de 2017, qui qualifia publiquement la colonisation française de l’Algérie de «crime contre l’humanité», voire de «barbarie». Une phrase qui a fait bondir et réagir le ban et l’arrière de «l’Algérie de papa», les nostalgiques de l’Algérie française. Ses adversaires politiques en lice avaient commenté sa phrase avec peu d’aménité. A droite, François Fillon, malgré le bruit de casseroles qui l’accueillaient lors de ses déplacements, a pu faire entendre sa voix sur la question estimant que «cette détestation de notre histoire, cette repentance permanente est indigne d’un candidat à la présidence de la République». Benoît Hamon, le champion de ce qui restait du naufrage politique du Parti socialiste en déshérence, fut moins catégorique, pour ne pas «entrer dans une forme de concurrence mémorielle» (?), et refusait de qualifier la colonisation française de «crime contre l’humanité». A l’extrême-droite, la réaction se passe de commentaire. Le FN de Marine Le Pen fustigeait Emmanuel Macron et le qualifiait de candidat de «la repentance permanente». Emmanuel Macron a dû concéder des rectificatifs en avouant qu’il avait «compris», et partant, il a remporté la présidentielle haut la main.
Jeux et enjeux
La menace d’extrême-droite a de nouveau été contenue grâce à un ralliement massif de la droite républicaine, du Centre, comme du Parti socialiste. Depuis 2002, la gauche comme la droite se retrouvent dans ce fameux front républicain informel face à l’extrême-droite, incarnée par Marine Le Pen. L’opération n’a pas eu la spontanéité et l’ampleur de 2002, quand Jacques Chirac était confronté à Jean-Marie Le Pen. Mais Emmanuel Macron a su habilement en appeler aux symboles républicains et aux valeurs de la Résistance. Et ce fut, lors du débat final, la Bérézina pour Marine Le Pen.
Sur la question de la colonisation, pour de nombreux historiens objectifs entre les deux rives, la qualification de la colonisation française ne fait pas de doute. Benjamin Stora le rappelle : « Dans les travaux des chercheurs portant sur la conquête de l’Algérie, où des crimes ont été commis, il est raconté des massacres, des atrocités que n’importe quel historien sérieux connaît. C’est là depuis longtemps mais ça n’a pas conquis la sphère politique. » (Libération, 16. 02. 2017). On peut remonter très loin, au début de la conquête coloniale. Dans « Point de vue, le négationnisme colonial », l’historien Olivier Le Cour Grandmaison fait observer : « Envers et contre toute vérité historique, ces représentants défendent le mythe d’une colonisation généreuse et civilisatrice, conforme aux idéaux que la France est réputée avoir toujours défendus en cette terre algérienne. […] Oubliés donc les centaines de milliers de morts, civils pour la plupart, tués par les colonnes infernales de Bugeaud et de ses successeurs, entre 1840 et 1881, entraînant une dépopulation aussi brutale que spectaculaire au terme de laquelle près de 900 000 ‘indigènes’ […] disparurent. Oubliées les razzias meurtrières et systématiques, et les spoliations de masse destinées à offrir aux colons, venus de métropole, les meilleures terres. Oublié le code de l’indigénat, ce monument du racisme d’Etat, adopté le 28 juin 1881 par la IIIe République pour sanctionner, sur la base de critères raciaux et cultuels, les « Arabes » soumis à une justice d’exception, expéditive et dérogatoire, enfin, à tous les principes reconnus par les institutions et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Oubliés les massacres de Sétif et Guelma perpétrés, le 8 mai 1945, par l’armée française […] le jour même où le pays fêtait dans l’allégresse sa libération. Oubliés les 500 000 morts, les 3 000 disparus […] et les milliers de torturés de la dernière guerre d’Algérie. [...] Singulière époque, étrange conception du ‘devoir de mémoire’ qui se révèle partiel parce qu’il est partial, déterminé qu’il est par des préoccupations partisanes. [...] Extraordinaire persistance, enfin, de ce passé-présent qui, inlassablement, continue d’affecter notre actualité en y instillant le mensonge et la falsification mis au service de sordides considérations électoralistes et d’ambitions présidentielles.» Faut-il rappeler le «discours de Dakar», prononcé par Nicolas Sarkozy, alors président de la République française, qui trouvait en 2007 que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire». Et ce, dans l’enceinte d’une université qui porte le nom du grand anthropologue africain, Cheikh Anta Diop ! Selon l’historien Gilles Mancero, malgré quelques précautions oratoires, ce discours concentrait tous les traits dominants de la vision néo-conservatrice occidentale des peuples africains, dans la droite ligne des préjugés racistes de l’époque coloniale. Le chantre malgache de la négritude, Jacques Rabemananjara, au milieu du siècle passé, avait proclamé : « Le Noir n’est devenu barbare que le jour où le Blanc s’est avisé de l’avantage de la barbarie. Et Frantz Fanon écrivait dans « Les Damnés de la Terre » (1961) : « Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme, jamais de proclamer qu’elle n’était inquiète que de l’homme, nous savons, aujourd’hui, de quelles souffrances l’humanité a payé chacune des victoires de son esprit. » L’anthropologie sera l’instrument par excellence de la réduction de l’homme africain. Dépossédé matériellement, réduit à une essence et une condition infrahumaine, le colonisé était atteint au plus profond de son être. Ses origines et son histoire étaient savamment escamotées. Regard réducteur, destructeur, discours paré d’oripeaux pseudo-scientifiques, l’anthropologie participera de l’entreprise colonisatrice. Au mieux, elle offrira l’alibi culturel à la bonne conscience européocentriste…

Les mots justes

C’est dire que les propos d’Emmanuel Macron, lors de la visite à Alger, avait en quelque sorte fortement secoué le cocotier à partir duquel le regard colonialiste voyait la colonisation et l’Afrique. Mais cela était la parole d’un candidat en campagne électorale. Qu’en est-il maintenant qu’il préside aux destinées de la France depuis six mois ? Un exploit peu courant, voire inédit, dans l’histoire de la Ve République. Il y a une année, il faisait figure d’illuminé en lançant son mouvement politique. Sa jeunesse, sa détermination, alliées à un contexte politique et institutionnel à bout de souffle, à droite comme à gauche, lui ont été propices. Il a eu le courage d’évoquer par des mots justes des dossiers délicats, telle la colonisation qu’il n’a pas craint de qualifier de «crime contre l’humanité». Aucun homme politique français n’était allé aussi loin. Il avait aussi fait entendre son désaccord sur la déchéance de la nationalité. Il a réalisé le tour de force de faire éclater le bipartisme régissant la vie politique française depuis la fondation de la République par le général De Gaulle. La classe politique française traditionnelle se retrouve pratiquement dans un champ de ruines.
La France-Afrique en question
A propos de la France-Afrique, lors de son récent voyage au Burkina Faso, il a brisé quelques figures imposées de la diplomatie française, affichant tour à tour une écoute bienveillante, comme quelques accents paternalistes qui ne sont pas le meilleur de ses prestations publiques. Dans un dialogue qu’il a voulu en prise directe avec les étudiants burkinabé, haut en couleurs et sur le fil du rasoir, le chef de l’Etat français qu’il donne l’impression qu’il traîne un lourd héritage de cette France-Afrique qui est loin d’être à l’agonie. Et quelques traits d’humour postcolonial présidentiel ont fait craindre la polémique. Pour une certaine jeunesse africaine, parmi laquelle sont en première ligne les jeunes Burkinabè, qui ont été la cheville ouvrière de la déchéance de l’autocrate Blaise Compaoré, longtemps soutenu par la France, les mots néocolonialisme, impérialisme recouvrent toujours d’oppressantes réalités. Et dans plusieurs réparties résonnaient les fortes convictions de Thomas Sankara, dirigeant et figure de proue du combat des «hommes intègres» qui se souviennent sans doute de son face-à- face avec François Mitterrand. Sankara, un «Che Guevara africain» trahi, assassiné … A sa façon, Macron lui a rendu hommage en annonçant que tous les documents français concernant l’assassinat de l’ancien président seraient «déclassifiés».
Qu’en sera-t-il des tenants et aboutissants de «la séquence franco-algérienne» de Macron ? Selon les médias français, Macron fait le voyage d’Alger surtout pour tourner une page. En 132 ans de colonisation, les pages

Pages d’avenir
Le contentieux est lourd, surtout sur le plan mémoriel, comme la question des restes mortuaires des combattants algériens tombés lors de la guerre de conquête menée par la France entre 1830 et 1847 et détenus par le musée de l’Homme à Paris. En 1849, durant le siège de l’oasis de Zaatcha, où s’étaient réfugiés des résistants, les soldats français se sont livrés à un massacre. Les combattants capturés ont été exécutés. Le général Herbillon ordonna qu’ils soient fusillés sur place, puis décapités. Leurs têtes, au bout de pique, furent emmenées jusqu’à Biskra et exposées sur la place du marché, afin d’augmenter l’effroi de la population», selon un appel des historiens à restituer les crânes à l’Algérie, paru dans Le Monde (07/09/2016).
Si les malentendus conjoncturels sont réels, notamment, au plan géostratégique, les intérêts économiques sont substantiels, surtout pour le marché français… Le nouveau Chef de l’Etat français peut se sentir en terrain ami. Son élection fut saluée au plus haut niveau de l’Etat algérien. Et cette première visite n’est qu’une entrée en matière avant une grande visite d’Etat.
Ce n’est pas la première fois qu’un Président français se déplace en Algérie pour tourner la page. Valéry Giscard d’Estaing fut le premier à poser le pied en Algérie indépendante. Le Chef de l’Etat algérien de l’époque, Houari Boumediène lors de l’échange de discours Giscard d’Estaing avait affirmé : «La France historique salue l’Algérie indépendante.» Du tac au tac, le Président Boumediène lui a rétorqué : «Une page est tournée. L’Algérie est d’abord fille de son histoire. » Depuis tant de déchirements entre les deux rives, il est temps de relire certaines pages et de tourner d’autres pages de l’histoire, à défaut de les déchirer, pour aller vers l’avenir sur un pied d’égalité.

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