Pokemon Go app download for android. Get Prisma app for android and edit pics. prisam apk.
dimanche, 27 mai 2018 06:00

Hamid Benamra, réalisateur : «Le cinéma ne peut en aucun cas être le monopole de lobbys ou de corporations ethnique ou politique»

Écrit par Sara Kharfi
Évaluer cet élément
(1 Vote)
Dans cet entretien, Hamid Benamra revient sur son nouveau film «Timelife» en cours de finalisation. Le réalisateur évoque également son documentaire «Hizam», projeté récemment à Amman en Jordanie et la masterclass qu’il y a animée.

Reporters : Vous finalisez actuellement un nouveau projet : «Timelife» qui s’intéresse à une femme qui décide de mettre au monde son enfant à la maison. Pourriez-vous nous parler de cette nouvelle fiction?
Hamid Benamra : «Timelife» (ou Zaman el-hayat) est un cordon ombilical fait d’images de vie. C’est une fiction qui prend racine de chaque instant réel. Une nouvelle façon d’écrire. Le vrai sorti de son contexte et «fictionalisé». Une mise en vie qui rivalise avec la mise en scène. Avoir les deux dans le cadre donne une fusion. Le jeu et l’authentique dansent sur la même ligne. Dans mon montage, les plans se cherchent, se déplacent et s’ajustent jusqu’à s’emboîter parfaitement ; la vie est faite d’instants précieux qui s’entrechoquent, se caressent, s’apprivoisent, s’épousent alors qu’il suffirait d’une dissonance, de ne pas avoir été là, ou prêt, au bon moment pour que cette vie ne jaillisse pas. C’est un film sur le rapport au temps dans l’amour entre deux êtres. Le temps d’amour diffère du temps du travail ou celui de l’exploration. La densité temporelle est jouissive dans l’amour et arrive à s’extraire du temps de pause syndicale lors d’un tournage ou du temps étendu sur une planche à découper dans une cuisine. Je voulais conter un volume de vie condensée dans un ventre enceinte de vie. Cette notion du temps liquide dans lequel baigne un fœtus fait de chair et d’amour. «Timelife», c’est le temps de prendre un plan, de l’extraire de sa durée réelle et d’en faire une oeuvre qui échappe à tous les temps. C’est une ivresse cinématographique, «un conte à rebours» qui essore huit (8) ans de vie avec une grande actrice, Stéphanie Benamra. Actrice dans la vie et actrice de sa vie, de son amour, de ses décisions. Cette femme ne cherche pas à faire la poupée devant le cadre, mais encadre ses émotions de façon sereine et pleine.

Quel est le lien entre «Timelife» et vos deux précédents films : «Rêveries de l’acteur solitaire» et «Hizam» ?
Le point commun avec les deux films précédents est l’acteur. Dans «Rêveries de l’acteur solitaire», on est dans le cœur du jeu théâtral et dans le contact avec les planches. «Hizam» reprend l’idée que la danseuse est une conteuse qui interprète un rôle et met en corps une histoire, une actrice qui se passe de mots. «Timelife» relie les deux films : une actrice décide d’accoucher chez elle dans l’intimité la plus sacrée. Par cette volonté elle est le ventre dans «Hizam» et la narratrice de «Rêveries de l’acteur solitaire» que l’on aperçoit enceinte. Il y a eu quatre naissances et tous ces ventres différents se baladent dans ces trois films. C’est un cinéma «enceinte» de lumière.  Le terme arabe «hamel» traduit littéralement veut dire aussi «être Porteur de quelque chose», ma caméra porte dans son cadre les visages et les vies de ceux que j’aime. Un cinéma qui guette et magnifie l’amour. Ce sentiment si puissant. Tout ce qui reste aux pauvres.

Comme dans «Hizam», le cinéaste syrien Mohamed Malas fait partie de ce nouveau projet. D’ailleurs, il a signé une tribune dans le journal libanais «Al-Akhbar» où il a évoqué votre cinéma et son expérience avec vous. Parlez-nous de la relation que vous avez avec ce réalisateur ?
Mohamed Malas est évoqué furtivement dans «Rêveries de l’acteur Solitaire», une évocation d’un cinéma libre de tout obscurantisme. Puis, il s’installe dans mon cadre et occupe une grande place dans «Hizam». Dans «Timelife», il est aussi enceinte de cinéma après tant de films avortés et vient boucler ce cycle fertile avec nous, aux côtés d’autres visages arabes et africains. Quand il écrit dans «Al-Akhbar» sur mon cinéma, il reconnaît ce cinéma résistant. Il s’identifie à une démarche révolutionnaire soigneusement conçue.

Vous avez animé, il y a quelques semaines, une masterclass sur le film documentaire à Amman en Jordanie. Que retenez-vous de cette expérience et de ce pays ?
Hamid Benamra : Amman est une ville sereine et pas prétentieuse : les gens y vivent en harmonie avec leurs moyens et avec leurs rêves ; les femmes sont protégées et bénéficient de lois qui les sécurisent. La masterclass est une rencontre avant tout, avec des sensibilités et des vécus divers. On en sort nourri et surpris des expériences de chaque participant. Je ne suis pas prof, mais un élève expérimenté. Montrer ses propres films, c’est pouvoir en parler avec une vraie transparence et évoquer un hors champs pas toujours accessible quand on évoque les films des autres. J’ai insisté sur la liberté de l’objectif et la volonté de l’orienter vers un cinéma libre pas obligatoirement revendicatif. Pas forcement un cinéma à l’eau de rose, mais un élan dépouillé du discours solennel.

Toujours à Amman, «Hizam» a été projeté le 9 mai. Ce film a eu et continue d’avoir une belle vie. Que retenez-vous de vos échanges et rencontres avec les différents publics ?
 «Hizam» a été vu en Russie comme en Jordanie, au Maroc ou au Caire et à Oran. C’est un film qui aime les femmes et elles se reconnaissent dans son récit quels que soient leurs horizons. Mais j’ai été encore plus touché par la confidence d’un homme: «J’ai découvert le féminin, je n’ai jamais vu les femmes ainsi!» Les retours sont tous émouvants, car les gens n’extrapolent pas sur telle ou telle danse mais disent combien ils se sentent heureux en sortant de ce film. A Béjaïa, une femme portant le hijab avait dit dans la salle que ce film l’avait décomplexée. A Rabat, le directeur du festival de Moscou Kirill Razlogov m’a dit que ceci n’est pas du cinéma mais de la mythologie du cinéma. A Amman, les femmes étaient heureuses qu’un cinéma arabe se soit débarrassé du discours arabisant.
A Tunis après la projection à la cinémathèque, on parlait de fusion et de magie. Sans évoquer les critiques des Égyptiens, Libanais, Marocains et Jordaniens qui reconnaissent le poids cinématographique de ce film. Je ne suis pas un politique qui a besoin de justifier un programme mensonger ! Montrer un film est un cadeau, l’autre en dispose et n’est pas obligé de m’en reprocher sa nature. Les réseaux sociaux ont déformé la pensée et pousse vers le commentaire qui transforme tout le monde en expert en toute discipline. Le public ne se contente pas de voir un film, il s’oblige à trouver des failles et à pointer des contradictions afin de se sentir brillant. Chose que je n’ai pas rencontré à Amman car les gens en ont donné un écho et ont livré leur lecture.

Film réalisé en 16 ans sur le ventre, sur la féminité, sur la danse... qu’est ce que «Hizam» selon vous ?
C’est en premier un film sur l’amour et le respect d’un Algérien pour le féminin. La danse qui m’est proche par le karaté façonne dans mon imaginaire un sillage mouvementé que j’entends vibrer en permanence.  «Hizam» est un plaidoyer pour ma mère, mes sœurs, mes filles, mes amies, ma femme. Comme Assia Guemra [grande danseuse dont le film suit le parcours] insiste sur le fait que la danse des hommes injecte une part de virilité nécessaire au féminin, il est primordial de se laisser nourrir du féminin afin de vivre sa masculinité sereinement. Donc, c’est un film pour les hommes dont les corps parfois sont constipés de machisme. Un syndrome qui n’a rien d’Arabe et que l’ont trouve dans divers horizons y compris au Japon où le masculin est l’autorité suprême sur la femme. J’avais pris soin de ne mentionner que les noms des intervenantes sans la mention de la nationalité et du métier. Les femmes n’ont pas besoin d’un autre artifice, de titre ou de rang particulier pour être. «Hizam» c’est aussi être capable de porter dans son ventre une idée, un rêve ou une révolution. Je n’ai pas voulu traduire le terme Hizam dans les versions anglaise et française. «Syllabiquement » à l’oreille il porte une détermination, un sens de la décision. Quand on est «mhezem» (ceinturé) cela veut dire être paré à tout. Je pense que le cinéma que je pratique est naturellement «ceinturé» dans le sens où le ventre est armé et disponible pour toute éventualité. «Hizam»  dévoile ma féminité qui sans elle mon masculin n’a aucune portée. Apprivoiser le féminin est une approche de longue haleine et de patience passionnée. On ne débarque pas avec ses gros sabots dans un cours de danse et croire que l’objectif de la caméra fera son effet magique ! La magie, c’est elle qui la donne ou pas selon ton approche ou ton attitude.
Il aborde également la danse orientale...
«Hizam»  remet en question le cliché de la danse orientale et développe une image ni sous-exposée ni trop surexposée. «Hizam» filme avec le bon temps de pause et ne cherche ni le brillant ni le mate dans chaque plan. Il montre le mouvement intermédiaire entre un pas et son intention, entre un sourire et ses rides, entre le plein et le vide... C’est un film qui s’ouvre et se ferme avec le verbe. Les mots dansent et se faufilent entre regards et les silences. «Hizam» ne montre pas la danse, mais l’esprit du mouvement féminin. Les plans ne trémoussent pas et ne cherchent pas non plus un effet de brillance, mais se posent sur une main ou un bijou avec pudeur. Oser explorer l’intimité tout en restant pudique, c’est cela le cinéma qui se met au service d’une émotion et d’un récit. Un cinéma dont les contours du cadre sculptent un espace sacré. Hizam je l’ai brodé et confectionné avec des bouts de soie (soi) ; il est fait avec les tripes, de la souffrance et des années d’amour.

Vous revendiquez un «cinéma indépendant», qu’entendez-vous par cette notion ?
Je revendique un cinéma serein, fait à un dièse près, à un clignement près, à une syllabe près, à un souffle près et à un plan près. Un cinéma aussi proche du cœur que du cerveau. Un cinéma qui fait danser le verbe et les visages. Je revendique un cinéma «pauvre» en moyens et en subventions, mais riche en trouvailles narratives et pertinent dans son propos. La qualité technique et politique de l’approche filmique est indépendante du modèle de caméra dont tu disposes. Mahmoud Darwich n’écrivait pas avec de l’encre en or pour que son verbe soit lumineux et précieux. Tourner à tout prix est une résistance, mais tourner avec un œil ciselé rend le contenu de ta résistance plus percutant. «Pauvre» est un mot digne, propre, élégant car dépouillé de sa consonance mesquine. Il est léger, sobre et lucide. Le cinéma ne peut en aucun cas être le monopole de lobbys ou de corporations ethnique ou politique. Mon cinéma n’est pas domptable. C’est cela sa puissance et sa lumière.

Laissez un commentaire