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samedi, 03 décembre 2016 06:00

Continuité et innovation d’un grand maître du Chaâbi

Écrit par  Issam Adel*

Il est important d’aborder le thème de la contribution de ce grand maître à la musique chaâbi. Une contribution que je pense colossale sur le plan musicologique, d’abord par un corpus très important en quantité et en qualité de textes poétiques très anciens chantés par Amar Ezzahi. Mais aussi par des airs et mélodies sérieusement singulières composées et inspirées par quelque chose qui ne peut être que le génie humain. Amar Ezzahi se refusait le droit à l’hommage. Pour ce qui est des qualités humaines du Cheikh, je laisse le champ au témoignage des gens qui l’ont connu et côtoyé

, mais je pense qu’il est quand même important –en tout cas pour ma part- d’aborder le thème de la contribution de ce grand maître à la musique chaâbi. Une contribution que je pense colossale sur le plan musicologique, d’abord par un corpus très important en quantité et en qualité de textes poétiques très anciens chantés par Amar Ezzahi. Mais aussi par des airs et mélodies sérieusement singulières composées et inspirées par quelque chose qui ne peut être que le génie humain. Il faut savoir que dans le processus de l’existence ou de la création de la musique chaâbi, comme tout produit culturel, on y voit plusieurs facteurs qui ont favorisé sa naissance : des facteurs sociologiques notamment, c’est-à-dire que le chaâbi est né dans une société qui a permis sa gestation et sa naissance, de par ses besoins esthétiques et artistiques propres à la vie de la cité, El Bahdja El Mahroussa ; et de par sa disposition géographique qui permettait un apport culturel important de toutes les régions du pays et des pays du bassin méditerranéen. Il se trouve également des facteurs politiques qui mettaient la société algérienne et algéroise dans un besoin d’affirmation de son identité politique et culturelle (le contexte colonial). Dans cette configuration, ce «phénomène social total» comme dirait le sociologue, El Hadj M’hamed El Anka a su fructifier ce regroupement de facteurs et canaliser ses énergies dans la création de la musique chaâbi, d’abord sur le registre des textes poétiques qui sont désormais exclusivement tirés du melhoun, qui est une poésie du terroir déclamée, par des poètes saints algériens et maghrébins dans une langue arabe vernaculaire, par opposition aux textes andalous chantant l’exil dans un arabe littéraire classique. Ensuite, sur le registre musical en cherchant une configuration orchestrale qui diffère de celle de  la musique andalouse, en reproduisant certes les mêmes bases techniques et musicales que l’Andalou (les mêmes rythmes, les mêmes modes et le système cyclique de la nouba), mais par le biais de différents instruments qui donnent une acoustique distinguée et apporte une sonorité particulière. Le chaâbi opère en outre une rupture avec l’ordre et la rigueur de la musique andalouse et laisse la place à l’innovation et à l’inspiration. C’est de la que le génie apparaît, notamment dans la maîtrise de l’instrument, de la composition et de l’interprétation. Amar Ezzahi a fait le choix d’affronter la difficulté, cette triple difficulté (jeu, composition, interprétation) et a excellé dans son domaine. A titre d’exemple, la grande qacida «El Herraz» a été chanté par Ezzahi dans plusieurs modes. Les versions chantées par Ezzahi sont nombreuses, elles témoignent de sa force d’inspiration et de la maîtrise du genre chaâbi, de sa maîtrise de l’instrument musical et de la technique de composition en créant des airs propre à l’oreille musicale chaâbi. Le procédé de la composition est difficile et tout le monde ne le maîtrise pas. Ce que j’entends par le choix de la difficulté est qu’il est allé chercher des textes «inchantables» ou difficiles à interpréter, et il a su et pu leur donner des mélodies sur la base des règles du genre chaâbi. La version de «Thadeth’t mâak ya Qelbi» de Amar ezzahi est différente par exemple de celle de Fella Ababsa, la sienne à lui relève du genre chaâbi…  De plus, Amar Ezzahi a perpétué ce genre musical en respectant l’ordre établi par le maître de tous les Meddahine, El Hadj M’hamed El Anka, dans l’interprétation des qacidates tirées exclusivement du melhoun mais aussi dans le respect de la posture du cheikh el Meddah -comme il aimait se qualifier–, posture dans le sens de sa manière de gérer l’orchestre, gérer le programme chanté dans les fêtes de mariage, sa manière de représenter le genre chaâbi, etc. Amar Ezzahi est aussi et surtout une exception. Exception, en premier lieu, parce qu’il n’a pas eu de maître directe, contrairement aux disciples d’El Anka, ceux qui ont reçu des cours de mandole et de chant. Cette méthode d’enseignement n’a pas été longtemps suivie après la mort d’El Hadj M’hamed El Anka, et la transmission passe, depuis, de manière spontanée : en assistant aux cérémonies et en écoutant l’interprétation du cheikh pendant une longue période avant de commencer à chanter, ce qui se fait par exemple dans la musique malouf de Constantine. Exception également, car il a constitué un corpus musical énorme, et je n’exagère en rien en disant cela ! Les musicologues auront beaucoup de travail à l’avenir, et la tâche s’avère difficile compte tenu du caractère non scriptural de la musique chaâbi. Et c’est sur ce plan-là que je situe la force de l’inspiration de Amar Ezzahi. Il a chanté des textes très difficiles à interpréter sur le plan poétique et musical, des textes très anciens et très variés jamais chantés par les autres interprètes de chaâbi. Par exemple, je cite le texte de «Tajer welâachka» (le commerçant et l’amoureuse du Prophète), qui raconte une histoire extraordinaire d’une femme de sultan qui donne en offrande sa couronne au nom du Prophète ; ou encore le texte de «El Herraz», qui est aussi une version assez complète de la qacida et exclusive. Je souligne aussi que la musique chaâbi dans son évolution s’est intégrée dan l’espace familiale après avoir été une musique de café de la basse Casbah qui est un espace strictement masculin. Et c’est grâce à l’espace festif que la musique chaâbi perdure. Ezzahi a fait le choix donc de pratiquer son art principalement dans les cérémonies de mariages, une démarche peu lucrative mais qui traduit toutefois une certaine forme de continuité. Car sans le savoir, il est devenu un phénomène social, ce qui a poussé les jeunes à l’imiter et chanter à sa manière.  A la fin des années 1990, un nombre incalculable de jeunes chanteurs de chaâbi essayaient de lui ressembler, en chantant comme lui dans les cérémonies de mariages, et en s’habillant aussi comme lui. Amar Ezzahi est un phénomène social et ce phénomène a permis la continuité de cette musique.



I. A.

*Anthropologue chercheur au CNRPAH

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