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dimanche, 20 août 2017 03:00

20 août 1957, les 7 jours décisifs du CNRA : Il y a soixante ans, l’aggiornamento du Caire

Écrit par Abdelmadjid MERDACI

L’Algérie célèbre, selon les rites convenus, la commémoration de la Journée du moudjahid, inscrite au calendrier de la mémoire instituée de la guerre d’indépendance, correspondant au 20 août et labellisée «journée du double anniversaire», consacrant à la fois l’offensive du nord constantinois et la tenue du Congrès de la Soummam.


Une célébration emphatique, largement relayée par les médias publics, qui reconduira l’assèchement d’un désir d’histoire d’une société algérienne consentant par lassitude ou par ignorance aux falsifications et manipulations de la guerre d’indépendance. Une commémoration qui prendra cette année un sens particulier dans la mesure même où « le double anniversaire » confirmera, de manière spectaculaire, la quasi disparition de l’espace public et de la mémoire collective du tournant historique que constitue la tenue du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) au Caire entre le 20 et le 27 août 1957. Que le soixantième anniversaire de ce CNRA ne soit même pas signalé dans l’agenda commémoratif national pose moins la question de l’occultation, par une histoire officielle d’événements et d’acteurs, que l’inédite question de savoir par quels processus silencieux et efficients, un fait d’histoire cesse d’être et, subsidiairement, à quels enjeux peut renvoyer cet enfouissement sans précédent dans l’oubli et l’ignorance. Le constat peut être fait aussi que l’informelle compétition des mémoires, plus ou moins subtilement actionnées par des considérations politiciennes, autour des séquences de l’offensive du Nord-constantinois et le Congrès de la Soummam, y contribuent, fût-ce à leur corps défendant. L’histoire devra revenir sur les trois inflexions qui, d’août 1955 à août 1957, devaient marquer le destin algérien, imprimer un nouveau cours à l’insurrection armée, souligner l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants et inscrire les objectifs de pouvoir en filigrane de celui de l’Indépendance. Que s’est-il donc passé en ces journées d’août 1957 dans la cité ombreuse du Caire qui, jusqu’à aujourd’hui, doivent toujours, au mieux être sous silence, quasiment niées ? Situer le contexte de la tenue du Conseil national de la Révolution algérienne dans la capitale égyptienne demande un rappel de ses péripéties.

1. Une double relance
Au départ, un rendez-vous raté, celui de la réunion d’évaluation de la direction du Front, en janvier 1955, à Alger. En apprécie-t-on les conséquences relativement à une coordination déjà grippée par la présence de Mohamed Boudiaf, en Espagne, et de Mohamed-Larbi Ben M’hidi, au Caire, où il bataillait avec la commission militaire de la Délégation extérieure sur la question de l’armement. Le premier trimestre de cette année 1955 marque moins un revers – l’adhésion au FLN-ALN s’élargit en vérité – qu’un reflux avec, notamment la mort au combat, le 18 janvier, de Si Abdelkader Didouche, chef de la Zone II du Nord-constantinois, l’arrestation en février de Si Mostefa Ben Boulaïd, responsable de la Zone I, et celle de Si Rabah Bitat, en charge de la Zone IV de l’Algérois. Zighoud Youssef, membre du « Groupe des 22 », successeur de Didouche en Zone II, prend aussi acte de l’offensive du nouveau gouverneur général Jacques Soustelle, en vue de délégitimer le combat du FLN – politique de l’intégration, promotion d’une troisième voie associant les élites algériennes – avant de s’isoler au douar Boussatour. Il confiera, au terme de plusieurs semaines de réflexion, à ses proches compagnons : «J’ai toujours appréhendé le jour où le destin de la Révolution reposerait sur mes épaules, et ce jour est arrivé».1
Ce sera l’offensive du 20 août 1955 dans le nord-constantinois, dont tous les historiens s’accordent à considérer que l’événement marquait l’entrée en guerre de la France en Algérie. Sans revenir au bilan – notamment d’une aveugle et féroce répression –, le 20 août 1955, au-delà de stricts objectifs militaires, réinscrit la dimension politique de la résistance armée dans le champ de la confrontation et atteste, en particulier, du souci de Zighoud – et de Abane – d’organiser une rencontre des responsables du FLN-ALN pour en consolider les assises.
Il faut, sans ambigüité aucune, donner acte à Abane Ramdane du travail exceptionnel de mobilisation et de clarification qu’il a conduit sitôt installé à Alger, qui devait notamment aboutir au ralliement progressif des autres courants politiques au FLN et, aussi, jeter les bases politiques du congrès d’Ifri. Au-delà de la validation du statut de leader politique de Abane, le Congrès de la Soummam, en raison des dispositions de sa charte, focalisant sur une partie des thèses, brouille les mutations engagées qui devaient être en principe des ruptures à venir. L’une des critiques majeures adressées au Congrès de la Soummam et à Abane, c’est d’avoir rompu avec « l’esprit et les valeurs de Novembre », critiques qui, par ailleurs, s’étaient exprimées de vive voix durant le congrès. Les accusations portaient sur l’intégration au sein de la direction du Front, en l’espèce le CNRA et le CCE, d’éléments en retrait ou carrément en désaccord avec l’insurrection, à savoir les centralistes du MTLD, les Udmistes et les Oulémas. Critiques fortes et récurrentes, mais qui ne résistent pas à l’examen. A bien y regarder, qu’a fait Abane de plus que mettre en œuvre l’appel du 1er-Novembre et de permettre à tous les « les patriotes algériens, de tous les partis et mouvements, purement algériens, de s’intégrer dans la lutte de Libération nationale sans autre considération » ?2
Ce qui est en jeu, en vérité, c’est le changement de socle politique du FLN, dont la construction frontiste rompt avec la matrice PPA-MTLD-OS, qui fut le fer de lance de l’insurrection et qui fournit la direction historique du Front, celle des six fondateurs. Il est à rappeler que le Congrès de la Soummam avait tôt fait l’objet de critiques, notamment de la part de Mohamed Boudiaf, de Ben Bella et de Abdelhafid Boussouf, en particulier, qui reprochait à Larbi Ben M’hidi, son chef de Zone, d’avoir engagé le destin de la résistance sans consultations. C’est sur fond de divergences et de suspicions que le CCE s’installe à Alger.

2. Le contexte de la tenue du CNRA du Caire

1957 marque bien l’entrée de la guerre dans le dur, dont le transfert des pouvoirs civils à l’armée dans la capitale, début janvier, pour être la manifestation la plus spectaculaire, n’était pas le seul dispositif du tout-répressif mis à l’œuvre par les autorités françaises. Politique de zones interdites et de regroupement autoritaire des populations rurales, extension à toute l’Algérie des « DOP » (Dispositif opératoire de protection), en clair du recours systématique à la torture, mise en place des SAS (Sections administratives de service) vouées au renseignement et au contrôle des populations, formation de groupes de supplétifs, signaient autant la réalité de la guerre que son inscription dans la durée. Le CCE, issu du Congrès de la Soummam, faisant le choix d’Alger pour siège, allait se retrouver au cœur de l’une des séquences les plus médiatiques et les plus violentes de la guerre, la Bataille d’Alger, dont le premier signal aura été l’attentat à la bombe de la rue de Thèbes, faisant des dizaines de victimes. Sous l’autorité de Mohamed-Larbi Ben M’hidi, la direction du Front met en place la Zone autonome d’Alger qui, notamment à travers le « réseau bombes », répondait aux exactions de l’armée et affirmait son emprise sur la communauté algérienne d’Alger. La grève des huit jours, défendue par Ben M’hidi pour soutenir l’inscription de la question algérienne à l’ONU, aura-t-elle été « l’erreur historique du CCE » comme devait le soutenir Benyoucef Benkhedda ? Elle donne lieu à un déchaînement sans précédent des violences militaires, aux arrestations de masse, aux exécutions sommaires en toute impunité. Elle aura notoirement et durablement affecté l’organisation du Front à Alger et contraint le CCE à quitter, fin mars 1957, le territoire national. Sans Larbi Ben M’hidi, dont l’arrestation avait été gardée, un temps, sous le boisseau et l’exécution ordonnée par le gouvernement français. Un CCE exfiltré par groupe de deux – Abane et Dahlab par le Maroc, Krim et Benkhedda par la Tunisie – par mesure de sécurité, qui mettra plusieurs semaines pour se mettre à l’abri. C’est au Caire, à l’occasion d’une conférence de presse, que le CCE revient sur le devant de la scène. « Krim entendait tenir lui-même la conférence […] Abane le trouvait inapte […] mais tous les deux n’entendaient pas voir un troisième larron émerger »3, rappelle Saâd Dahleb. En tout état de cause, c’est un CCE diminué et affaibli qui doit faire face aux tensions et rumeurs qui agitent le microcosme algérien, au moment même où Krim, adossé à son passé de maquisard et de dernier fondateur du FLN en liberté, prend l’initiative de convoquer une réunion du Conseil national de la Révolution algérienne, instance suprême du Front, selon les statuts de la Soummam.

3. La réaction thermidorienne

Dans une correspondance reproduite dans l’ouvrage de Mohamed Harbi « les Archives de la Révolution algérienne » (1981), Krim Belkacem renvoie le lecteur à l’ouvrage que le journaliste français Yves Courrière avait consacré à la guerre d’indépendance algérienne et que le négociateur d’Evian estime « sérieux » et « documenté ». Effectivement, un très large chapitre de « l’Heure des colonels » (1983) rapporte le climat de tension, de violence verbale qui, entre le siège du FLN, rue Sarouat, et les salons d’un grand hôtel cairote, mettait aux prises Krim, Abane et Ouamrane. L’enjeu de ces discussions est la question du pouvoir, sur fond de procès en règle de Abane, de ses tendances hégémoniques et plus précisément, au plan politique, de sa supposée alliance avec les civils – entendre Benkhedda, Dahlab – contre les maquisards qui, eux, auraient fait l’insurrection.
C’est Krim qui porte la charge : « Les membres du CCE doivent être incontestables et incontestés, dit-il, en martelant ses mots. Je n’ai pas voulu intervenir dans la querelle entre Ben Bella et Abane. Mais il est un fait, nos cinq compagnons en prison contestent la présence au sein du CCE de deux ex-centralistes Dahlab et Benkhedda. Et je les approuve. » Krim justifie sa prise de position en arguant que « ces politiciens manœuvrent pour éliminer les hommes de l’ALN et les chefs historiques de la Révolution » qui demandent « un nouveau CCE, où figureraient tous les colonels ainsi que deux ou trois politiques ».4
Abane se défend – mal –, qui conteste l’octroi de la majorité au CCE aux colonels et fait de la présence de Benkhedda et Dahlab un principe, même s’il devait apparaître particulièrement isolé, sans même le soutien des civils, Abbas, Lamine Debaghine, Mehri.

4. Le premier coup d’Etat du FLN
Ces questions en débat relèvent statutairement de la compétence du Conseil national de la Révolution, qui délibère dans le respect du quorum requis et, en cette énigmatique de fin août cairote, il ne pouvait pas l’être. Quatre de ses membres, sur les dix-sept titulaires – Aïssat Idir, Ben Boulaïd, Zighoud, Ben M’Hidi– étaient morts au combat, et cinq autres – Boudiaf, Aït Ahmed, Khider, Ben Bella, Bitat– étaient en prison, et il convenait, alors, de puiser dans les rangs des suppléants désignés au Congrès de la Soummam pour délibérer en toute légalité. Ce qui avait été fait, en partie, avec la promotion de Slimane Dehilès, Abdelhafid Boussouf, Lakhdar Bentobbal, Saâd Dahlab, Mohamed Seddik Benyahia, Brahim Mezhoudi ; mais ce qui allait faire demeure la cooptation d’officiers de l’ALN, comme Mostefa Benaouda, Mahmoud Chérif, Lamouri, Amara, qui ne figuraient pas dans les instances du CNRA, et l’apparition, la première du genre, de Houari Boumediène dans la direction du FLN. Là, se trouve clairement la violation des statuts du Front, tels qu’établis par le Congrès de la Soummam. Et Krim, principal ordonnateur de cette session, qui avait publiquement fait du rapport aux « maquisards » – ceux qui s’étaient engagés le 1er novembre 1954 – le principe clivant, allait être conforté par l’entrée au CNRA des chefs des Wilayas II et V, en sus de la présence du colonel Ouamrane, patron de la Wilaya IV, et celle de Slimane Dehilès, dit colonel Saddek. Ils seront ainsi dix colonels associés à cette réunion du CNRA qui n’auront en face d’eux que le seul Abane – dont le rapport moral et financier sera adopté à l’unanimité –, alors que les autres « politiques » se réfugiaient au mieux dans une prudente expectative. « Seul Abane essaya de s’insurger. Nous ne lui apportâmes aucun soutien », témoigne avec une remarquable honnêteté Saad Dahlab.5

 

Abane, désormais mis en minorité, n’hésite pas à mettre en cause le nouveau cours de la direction du Front : « Vous ne pensez plus combat mais pouvoir. Vous êtes devenus ces révolutionnaires de palace, que nous critiquions tant, quand on était à l’intérieur, quand on faisait vraiment la révolution. Moi, j’en ai assez. Je vais regagner le maquis. Et à ces hommes que vous prétendez représenter, sur lesquels vous vous appuyez sans cesse pour faire régner votre dictature ‘au nom des combattants’, je raconterai ce qui se passe à Tunis et ailleurs ! Salut !»6
Les comptes sont définitivement soldés, dans la  journée du 27 août 1957, dans les salons d’un grand hôtel cairote. Au plan organique, le CCE est élargi de cinq à neuf membres, alors que le CNRA passe à cinquante-quatre membres et abandonne la distinction entre titulaires et suppléants. Sur proposition de Krim, la nouvelle composante du CCE se présente comme suit : Krim Belkacem, Abane, Abdelhafid Boussouf, Abdelhamid Mehri, Lakhdar Bentobbal, Mahmoud Chérif, Ouamrane Amar, Dr Lamine Debaghine, Ferhat Abbas, auxquels s’ajoutent les cinq dirigeants détenus : Boudiaf, Aït Ahmed, Khider, Ben Bella, Bitat. Si Abane figure encore au CCE, il est encadré par cinq officiers supérieurs de l’ALN et met notamment en place un nouveau socle du pouvoir au sein des institutions du FLN constitué par Krim, Boussouf, Bentobbal. Il s’agit bien d’un tournant stratégique qui ne remet en rien l’objectif de l’Indépendance, mais l’inscrit désormais dans un cadre politique, où s’affirment clairement, ou par touches discrètes, les enjeux de pouvoir. La consécration de ce que Saâd Dahlab désigne comme le « premier coup d’état du FLN » est indiquée par cette résolution du nouveau CNRA : « Considérant que certaines positions affirmées par le Congrès de la Soummam du 20 août 1956 ont reçu une interprétation équivoque, considérant que la Révolution algérienne doit être dirigée dans la clarté, condition essentielle pour maintenir l’unité du peuple algérien »7 le CNRA réaffirme : « Tous ceux qui participent à la lutte nationale, avec ou sans uniforme, sont égaux. En conséquence, il n’y a pas de primauté du politique sur le militaire ni de différence entre l’intérieur et l’extérieur. »8 Abane et Dehilès se sont abstenus lors du vote de cette résolution. Cette résolution met politiquement un terme aux orientations adoptées lors du Congrès de la Soummam et signe formellement la mise à mort symbolique de celui qui en était l’inspirateur et le porte-parole emblématique. A l’heure de la redistribution des tâches, au sein du nouveau CCE, Abane est assigné à l’animation de l’organe du Front, en langue française, mais demeure sous surveillance constante.

5. La mise à mort
L’exécution de Abane Ramdane, le 27 décembre 1957 à Tétouan, s’inscrit en droite ligne du nouveau cours imprimé par le CNRA du Caire d’août 1957. Accusé de travail fractionnel, suspecté de tentative de putsch contre le CCE, Abane fait l’objet d’un procès, instruit par Krim, Boussouf, Bentobbal et Mahmoud Chérif. L’accord se fait sur le principe de son emprisonnement et la difficulté est d’en fixer le lieu. Tunis est écarté pour des raisons de sécurité et le Maroc – Tétouan précisément – est retenu comme destination. Abane s’y rend, encore en confiance, entouré de Krim et de Mahmoud Chérif.
A l’arrivée, il sera arrêté par les hommes de Boussouf. Lors des réunions des quatre militaires du CCE, Lakhdar Bentobbal s’est clairement exprimé contre toute idée de mise à mort de Abane. Position qu’il rappellera d’ailleurs dans un quotidien national privé quelques années avant sa disparition. Principal mis en cause par les écrits consacrés à l’assassinat de Abane, Krim Belkacem s’en défend dans un courrier adressé à Mohamed Lebjaoui, ancien membre du CNRA et responsable de la Fédération de France du FLN. Après la révélation, par Mahmoud Chérif, du projet de Abane de mettre en mouvement les bataillons du commandant Hadj Ali sur Tunis pour « nettoyer le CCE et déboucher sur une dictature omnipotente de Abane Ramdane », poursuit Krim, « les cinq colonels du CCE se constituent en tribunal de salut public. Ce tribunal de fait condamna Abane à l’emprisonnement. » Krim affirme alors que Abane « allait tomber dans un guet-apens minutieusement mis au point par les services de Boussouf – désemparé et cruel, capable de tous les crimes et qui n’acceptait pas les décisions des colonels »9. Au strict plan des faits, l’assassinat de Abane n’a donné lieu à aucune suite politique ou sanction, et l’alliance conflictuelle entre Krim et Boussouf devait être confortée par les sursauts de la guerre. L’historien Mohamed Harbi tient, pour sa part, que l’assassinat de Abane n’avait pu se faire qu’avec l’aval des chefs kabyles Krim, Ouamrane, Amirouche.

6. Unie comme un bloc

Même si l’exécution pour motifs politiques avait eu un précoce précédent avec l’assassinat de trois responsables de la Zone II du nord constantinois – Smaïn Zighed, Chérif Zadi, Saci Bakhouche – le 1ernovembre 1955, approuvé par ailleurs par Abane Ramdane qui avait prononcé la condamnation à mort de Messali Hadj, ou encore de Ouali et Bennai, il n’en reste pas moins que le recours à cette extrémité, pour régler un conflit politique ou de pouvoir à ce niveau de responsabilité, fait sens d’acte fondateur. L’exercice de l’autorité semble bien faire le lit de l’autoritarisme comme culture politique et, soixante ans après le changement acté, lors de la méconnue, mais décisive semaine cairote, du cours de la guerre d’indépendance, sa mise en question demeure d’une tragique actualité. Acteur éminent de cette séquence – dont il rend compte avec humilité et une certaine dérision –, Saâd Dahlab en tire cet enseignement : « Je fus nommé ministre des Affaires étrangères et, avec les trois auteurs de notre élimination en 1957, les « 3B », nous avons formé une équipe unie comme un seul bloc autour du problème essentiel de la guerre et de la paix. »10 

 

Le Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA)
Institué par le Congrès de la Soummam, le Conseil national de la Révolution algérienne est l’instance suprême de la direction du FLN. Il est dépositaire, à ce titre, des pouvoirs de délibération et il est en capacité d’engager, le cas échéant, des négociations. Il décide de la composition du Comité de coordination et d’exécution (CCE) en charge de la mise en œuvre de la politique du Front.
Le Conseil national de la Révolution algérienne, issu des assises de la Soummam, se compose de dix-sept membres titulaires et de dix-sept suppléants. Le CCE désigné lors du Congrès de la Soummam se compose de cinq membres.
Le CNRA tient session du 20 au 27 août 1957 au Caire et décide de l’élargissement de sa composition qui passe de trente-quatre à cinquante-quatre, alors que celle du CCE passe de cinq à neuf membres.
En septembre 1958, le CCE décide de s’ériger en « Gouvernement provisoire de la République algérienne » sans que le CNRA ne soit avisé ou associé à la décision.
Le CNRA est à nouveau réuni, du 10 décembre 1959 au 20 janvier 1960, à l’initiative du « comité des dix », dix colonels de l’ALN, rassemblé en concile durant cent jours, pour résoudre une crise au sein du GPRA.
Le CNRA est appelé, en février 1962, à se prononcer sur le protocole des Rousses, mouture des futurs accords d’Evian.
Juin 1962, le CNRA, réuni à Tripoli, approuve le programme d’action du gouvernement de l’Algérie indépendante (dit Programme de Tripoli) et se sépare dans un climat de violence à la suite de désaccords sur la composition du futur bureau politique du FLN.

 

Lakhdar Bentobbal, « le Chinois »
Lakhdar BentobbalNatif de Mila en 1923, Abdellah, dit Lakhdar Bentobbal, s’engage très tôt dans les rangs du Parti du peuple algérien (PPA), en 1940, et rejoint, dès sa création en 1947, l’Organisation spéciale (OS). Condamné par contumace, il entre dans une longue séquence de clandestinité, notamment dans les Aurès, sous la protection de Mostefa Ben Boulaïd. Il prend part à la réunion des « 22 » au Clos-Salembier et défend l’option de la lutte armée.
Au lancement de l’insurrection, il est responsable de la région sensible des montagnes d’El Milia et fait fonction d’adjoint de Zighoud Youssef, au lendemain de la mort au combat de Didouche Mourad, chef de la Zone 2 du nord-constantinois. Il est associé à l’offensive du 20 août 1955 et participe aux travaux du Congrès de la Soummam, où il est désigné en qualité de membre suppléant du Conseil national de la Révolution algérienne.
La mort au combat de Zighoud Youssef, en septembre 1956, le porte à la tête de la Wilaya II selon le découpage du Congrès de la Soummam. Il rejoint Tunis en avril 1957 et prend une part active aux travaux du CNRA du Caire d’août de la même année. Il figure alors dans le nouveau CCE et est désigné comme membre du GPRA, en septembre 1958, en qualité de ministre de l’Intérieur. Il s’installe dans la durée dans l’exercice d’un pouvoir, réputé partagé, et en compétition avec Krim Belkacem et l’autre Milévien, Boussouf, avec lequel il s’oppose aux velléités de prise de pouvoir du patron de la zone 3.
Pour les médias internationaux qui couvrent la guerre d’indépendance algérienne, Bentobbal est entouré d’une aura de mystère à laquelle s’ajoute le surnom de « Chinois », qui ne renvoie plus à une figure ascétique qu’à des options politiques.
Membre du CCE, réuni en tribunal de salut public fin 1957, pour juger Abane Ramdane, il affirme s’être fermement opposé à l’option de la peine de mort.
Membre de la délégation du GPRA aux négociations d’Evian, il est arrêté, en juillet 1962 à Constantine par les hommes de Larbi Beredjem, dit El Mili, qui avait pris fait et cause pour l’état-major général lors de la crise de l’été 1962.
En retrait politique depuis l’Indépendance, la publication de ses Mémoires, établies par l’historien Daho Djerbal, continue de susciter des questions.

 

Krim Belkacem, le lion des montagnes
krim belkacem 1969Né en 1922 à Oued Ksari (Grande-Kabylie), ce fils de caïd entame une scolarité à l’école Sarrouy d’Alger, sanctionnée par l’obtention du certificat d’études. Sous la pression de son père, il anticipe l’appel sous les armes en juillet 1943 et est libéré en 1945. Adhère au PPA et travaille à mobiliser et à organiser le courant nationaliste. Contraint de prendre le maquis en 1947, Si Rabah, son pseudo, monte l’opération contre le caïd de la région au cours de laquelle le garde-champêtre trouve la mort. Il est jugé et condamné par contumace. Responsable du PPS/MTLD de Grande-Kabylie, il n’est pas partie prenante de la réunion des « 22 » parce que, dira Boudiaf en 1990, « les Kabyles étaient messalistes ». De fait, deux représentants de Krim participeront au congrès d’Hornu d’août 1954, et c’est Mostefa Ben Boulaïd qui arrivera à convaincre son vieux compagnon de la nécessité de la rupture.
Krim est l’un des six fondateurs rassemblés au domicile des Boukechoura qui allaient décider de l’insurrection. A la tête de la zone 3, il prête main-forte aux hommes de la quatre au lancement de l’insurrection et désigne Abane en soutien, à Alger, au lendemain de sa libération en janvier 1955.
En 1956, Krim retourne contre l’armée française l’opération « Oiseau bleu », censée monter un contre-maquis contre les forces de l’ALN. Il est l’une des cautions du Congrès de la Soummam, où il est désigné membre du CCE.
Krim prend ses distances avec Abane, auquel il reproche sa volonté de puissance. La rupture est brutalement actée lors du CNRA du Caire, dont il est le principal ordonnateur. Il élimine ainsi Benkhedda et Dahlab du CCE et s’allie à Boussouf et Bentobbal, pour imposer un nouveau cours au FLN. S’est défendu de toute responsabilité dans l’assassinat de Abane.
Ministre de la Guerre puis, de l’Intérieur au sein du GPRA, ses ambitions de pouvoir se heurtent à l’opposition de Boussouf et Bentobbal. Il conduit la délégation du GPRA aux négociations d’Evian et l’honneur lui revient de signer les accords au nom de l’Algérie.
Animateur avec Boudiaf du groupe de Tizi Ouzou, qui s’était opposé au coup de force de Ben Bella et ses alliés de l’état-major, il entre au lendemain de l’Indépendance dans l’opposition au régime autoritaire d’Alger. Assassiné en octobre 1970, à Francfort, il fait l’objet d’un hommage solennel le 1er novembre 1984.

 

Abdelhafid Boussouf, l’homme des guerres secrètes
BoussoufNé à Mila, en 1926, de l’une des branches de la puissante famille des Boussouf, poursuit une carrière scolaire honorable, avant de s’engager dans l’enseignement. Milite au sein du Parti du peuple algérien (PPA) et rejoint l’Organisation spécial (OS). Lors du démantèlement de l’organisation en 1950, il organise, en qualité de chef de la kasma de Skikda du MTLD, une manifestation pour dénoncer les positions de la direction du parti.
Exfiltré comme nombre de cadres de l’OS du Constantinois, vers l’ouest du pays, il exerce en qualité de taleb dans la région de Beni Snouss, où il est connu comme Si Lahbib.
Membre du groupe des « 22 », il est aux côtés de Benabdelmalek Ramdane, dans la proximité de Mohamed-Larbi Ben M’Hidi, au sein de la direction de la zone 5 de l’Oranie, au lancement de l’insurrection. Fait fonction de remplaçant de Ben M’Hidi lors des déplacements de ce dernier et participe, à ce titre, à l’organisation de la réception des armes convoyées par Nadir Bouzar, par le bais du Dyna.
En marge de la tenue du Congrès de la Soummam – qui le désigne en qualité de membre suppléant du CNRA- Abdelhafid Boussouf exprime ses réserves et reproche à Ben M’hidi d’avoir engagé le destin du pays.
Il remplace, en septembre 1956, Larbi Ben M’hidi à la tête de la Wilaya V et soutient, en août 1957, l’initiative de Krim Belkacem d’organiser une session du CNRA au Caire. Il apparaît au lendemain de la rencontre comme l’un des nouveaux hommes forts du FLN. Il fait sa rentrée au CNRA et il est l’un des dirigeants du nouveau CCE. Lors de la répartition des tâches, il est chargé des liaisons. A la formation du GPRA, en septembre 1958, Boussouf est ministre de l’Armement et des Liaisons générales (MALG). A partir du territoire marocain, et plus tard, dans la périphérie de Tripoli, où il installe la base Didouche Si Mabrouk - son nom de guerre – il met en place un exceptionnel maillage destiné à drainer et traiter l’information.
Boussouf, qui suscite une véritable vénération des femmes et hommes travaillant sous son autorité, est décrit comme un homme méthodique, déterminé, visionnaire et véritable architecte des guerres secrètes du FLN contre la puissance française.
Principal accusé dans l’assassinat de Abane Ramdane, il ne s’est jamais expliqué à ce sujet. Se met en retrait au lendemain de l’Indépendance.

 

1. Merdaci, Abdelmadjid (2000), « Constantine au cœur de l’histoire », Constantine, les éditions du Champ Libre
2. Proclamation du 1er novembre 1954.
3. Dahlab, Saad (1990), « Mission accomplie », Blida, éditions Dahlab.
4. Courrière, Yves (1983), « l’Heure des colonels », Paris, Fayard.
5. Dahlab, oc.
6. Courrière, oc.
7. Harbi, Mohamed (1981), « les Archives de la Révolution algérienne », Paris, éditions Jeune Afrique.
8, 9. Harbi, oc.
10. Dahlab, oc.

 

Dernière modification le dimanche, 20 août 2017 03:57

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