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jeudi, 22 décembre 2016 06:30

La France, l’Afrique et l’Algérie, cartes sur table avec Jean-Marie Bockel Spécial

Écrit par  Omar Merzoug

Né le 22 juin 1950 à Strasbourg, Jean-Marie Bockel est juriste de formation. Son père, résistant et homme politique, a vécu à Oran dans les années 1940 où il a exercé la profession de notaire.

Membre du Parti socialiste, proche de Jean-Pierre Chevènement, il exerce dans le gouvernement Fabius (1984-86) des responsabilités ministérielles. De tendance sociale libérale, il prend acte, en 2007, de l’impossibilité de rénover le Parti socialiste de l’intérieur et rejoint la politique d’ouverture prônée par Nicolas Sarkozy. Il est nommé secrétaire d’Etat chargé de la Coopération et de la Francophonie. Il s’est alors intéressé à l’Afrique, à son devenir et à son destin. Il organise à l’automne 2016 un colloque dont le titre est significatif : « L’Afrique est notre avenir ». C’est à ce titre que nous sommes allés à la rencontre de cet homme affable, courtois et chaleureux qui prend très au sérieux ses responsabilités et pèse, avant de se prononcer, chacun de ses mots1.


Reporters : En quoi l’Afrique est-elle selon vous un enjeu majeur pour la France et plus généralement pour l’Europe ?
Jean-Marie Bockel : L’Afrique est notre voisinage immédiat, il y a une proximité géographique, évidente sans parler de la longue histoire, de ses vicissitudes et de ses soubresauts. Aujourd’hui, on voit bien que nous sommes, d’une certaine manière, à la croisée des chemins. L’Afrique est un continent de paradoxes avec une croissante économique continue même si elle est très inégale, mais en définitive le continent africain, malgré l’image négative qu’il continue à charrier dans le monde, est en croissance. C’est donc nécessairement un partenaire économique, plus peut-être qu’un partenaire de coopération ou d’aide, même si à l’évidence cette dimension de solidarité reste présente. C’est aussi un continent confronté à des défis majeurs qui, du reste, sont pour beaucoup d’entre eux nos propres défis, d’où l’importance de cette relation pour l’avenir. Parmi ces défis, il faut citer la démographie. Si nous faisons une projection sur une trentaine d’années, nous obtenons une Afrique à plus de 2 milliards d’habitants. Plus concrètement, une jeunesse africaine qui arrive sur le marché du travail sans qu’une éducation « basique » lui ait été dispensée. C’est, en tout cas, ce que l’on peut réellement constater, de nos jours, dans nombre de pays africains. Il y a par conséquent une incapacité en tout cas de l’Afrique malgré la croissance économique à fournir des services fondamentaux et du travail à cette population et notamment à cette jeunesse pour de multiples raisons. La démographie augmente si vite que parfois ces pays n’arrivent pas à suivre. Il y a aussi des raisons de gouvernance que nous avons évoquées pendant les travaux du colloque et puis évidemment la conséquence, ce sont des flux migratoires qu’on imagine massifs ; ils sont déjà très importants aujourd’hui, liés qu’ils sont aux conflits, à la pauvreté, à la recherche d’un Eldorado et on imagine que, dans les temps prochains, ce mouvement migratoire risque de s’amplifier davantage. C’est donc un problème de l’Afrique parce que l’essentiel des flux, se passe à l’intérieur de l’Afrique, mais c’est aussi un problème qui nous touche, - je passe sur les enjeux climatiques, de guerre et de paix etc - ; et donc, ça veut dire que pour l’Europe, voisine de quelques kilomètres par Gibraltar ou de quelques centaines de kilomètres par la mer, évidemment le devenir de l’Afrique, c’est un péril, qui est d’ailleurs perçu par les populations européennes à travers le drame des réfugiés, à travers une problématique d’immigration, mal maîtrisée avec tout ce que ça peut avoir comme conséquence sur une Europe un peu en panne souvent sur le plan économique notamment, mais c’est aussi des opportunités. On peut aussi imaginer, le pire n’est jamais certain, que si on arrivait ensemble à relever un tant soit peu certains de ces défis, cela signifierait davantage d’échanges économiques, d’expertise, de transferts, d’échanges de savoirs, d’intelligence universitaire, de recherches, etc. parce que la jeunesse africaine a aussi ce potentiel. Il ne faudrait pas qu’en France on soit les derniers à l’apprendre. Certains continents, américain et autre, y puisent déjà ; il y aussi les défis de l’économie, du développement et même le défi de la paix qui sont à relever. Des pays comme la France sont présents militairement aux côtés de l’Afrique. Je dis souvent que la sécurité de l’Afrique doit être, dans une génération, assurée par l’Afrique elle-même. Il suffit d’en avoir la volonté, car les moyens existent et ça c’est aussi des enjeux de part et d’autre. Nos destins sont donc liés ; si on est pour l’Afrique sur le scénario catastrophe où tous les risques se réalisent, c’est aussi une catastrophe pour l’Europe voisine. On n’y échappera pas : on pourrait élever des murailles de vingt mètres de haut, ce serait en vain. Mais si ensemble on jouait « la carte » du continent porteur d’avenir, à ce moment-là, ça pourrait ouvrir pour tous de très belles opportunités.


Vous avez parlé de la jeunesse, de l’emploi. Sachant que 50% de la population africaine a moins de 25 ans, se donne-t-on vraiment les moyens de relever les défis que vous venez d’évoquer, à commencer par les Africains eux-mêmes ?
cloture sommetNous vivons en effet à une époque de responsabilité partagée. On a chacun notre part de responsabilité. Et le discours post-colonial est une litanie qui, en l’occurrence, tourne un peu à vide, alors que les décennies passent. Certains pays africains l’ont assez compris pour tourner le dos à cette démarche simplement de demande et de rejet sur les autres de ses propres responsabilités. Certes aucun pays n’est parfait, mais vous avez des pays comme le Ghana ou même le Rwanda, qui ne sont pas forcément des pays qui ont une attitude sympathique par rapport à la France ou à la Belgique, mais en attendant ce sont des pays qui ont su trouver les voies du développement. Il en est d’autres qui cumulent les contrastes entre des éléments de stagnation et des éléments de décollage ou de redémarrage. Il y a une Afrique qui a compris que son avenir, c’est sa propre affaire, c’est à elle d’en tracer les voies, que son destin c’est d’abord elle-même. Et à la base, forcément ce sont des éléments de gouvernance qui donnent le ton, le défi démographique peut avoir aussi un lien avec la dimension religieuse, des tabous ou des interdits, mais autrefois ces obstacles existaient partout, il y a des pays qui ont su par un mélange de volontarisme, de développement économique, d’évolution du niveau de vie des populations, par l’éducation parvenir à une démographie plus maîtrisée. Ce n’est donc pas hors de portée, ce n’est pas une fatalité que l’Afrique ne réussisse jamais à maîtriser sa démographie. Ce qui se passe au Niger, n’est pas une fatalité, il faut à un moment donné des dirigeants lucides, responsables. Ce sont là des enjeux qui dépendent d’abord de l’Afrique, y compris les enjeux de santé publique, etc. Les enjeux économiques et l’éducation aussi. Ce n’est pas propre à l’Afrique, mais dans ce continent, c’est devenu un sujet important. Les méfaits de la corruption à tous les étages, à un moment donné, on peut estimer qu’on peut en sortir ; il y a des pays même en Afrique où la corruption est devenue marginale. Donc ce sont là des sujets qui ne vont pas venir de l’extérieur ; après quoi, on est tous responsables, ça veut dire que nous aussi, les partenaires français, on a notre part de responsabilité et qu’au demeurant une des choses que j’ai aussi dites dans mon rapport sur l’Afrique, on ne doit pas simplement se situer dans une démarche de réparation des erreurs commises ou de compassion ou de solidarité (beau mot !), mais aussi dans une démarche d’intérêts, pour les raisons géopolitiques que je viens d’évoquer, mais aussi pour des raisons économiques, pour des raisons de préservation de notre propre paix, on a intérêt à ce que ça se passe bien. À partir du moment où il y a un intérêt partagé et où chacun accomplit sa part du travail, mais la part prépondérante au sens de dignité doit venir de l’Afrique. Il faut donc que le ton soit donné par l’Afrique, l’Afrique ce sont les États mais c’est aussi les organisations régionales ou sous-régionales ; c’est l’Organisation de l’Unité africaine. Mais actuellement, il faut l’avouer, un certain nombre d’organisations nées dans la grande période progressiste après la colonisation peinent à trouver leur place. On pourrait dans un autre contexte déplacer le curseur et parler de la Ligue arabe, il se trouve que j’étais avec Gérard Larcher2 au Caire, il y a une quinzaine de jours, nous y avons rencontré le nouveau secrétaire de la ligue arabe, un homme tout à fait remarquable, mais c’est vrai que la Ligue arabe n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était encore il y a vingt ou trente ans et qu’on ne saurait en attendre ce qu’on pouvait en espérer pendant ladite période. Il se peut qu’un jour les choses repartent, ce n’est pas la faute du monde entier, c’est en partie la faute des pays qui la composent. Je mets beaucoup d’espoir dans le devenir de l’Union africaine, mais je désespère de ce qu’elle est aujourd’hui par rapport à ce qu’elle pourrait être. On pourrait prendre le cas de la sécurité, que je connais mieux peut-être, que d’autres domaines, celui de la santé ou d’autres. Au fond, on sait bien que par rapport à il y a vingt ou trente ans, nombre de pays, je parle de l’Afrique sub-saharienne, ont désinvesti leurs armées nationales, souvent volontairement parce que le dirigeant, parfois un militaire qui avait pris le pouvoir par un coup d’Etat voulait affaiblir cet outil, souvent pour de mauvaises raisons, ce sont des armées qui, c’est typique au Mali, sont devenues incapables, à l’exception d’un ou de deux bataillons, d’assurer leurs missions. Ce n’est pas inscrit dans les gènes de l’Afrique qu’il ne puisse pas y avoir d’armées africaines, même dans un contexte pacifique, dignes de ce nom. Quelques milliers de soldats correctement entraînés - et les partenariats à cet effet ne manquent pas -, suffisent et c’est autre chose que d’en appeler aux forces de l’ONU avec les limites de ce genre d’exercice. Je l’ai vu quand j’étais secrétaire d’Etat à la Défense ; je suis allé à Addis-Abeba à un sommet de l’Organisation de l’Unité africaine, j’y étais reçu d’ailleurs par Jean Ping3 sur ces questions de coopération militaire avec tout un dispositif pré-positionné africain en partenariat avec des forces européennes ou autres qui existe sur le papier ; mais les sous-régions ou l’Union africaine ne se sont plus vraiment investies depuis longtemps sur ces questions. En fin de compte, il y a un système de sécurité qui ne fonctionne pas et on attend uniquement l’intercession du monde extérieur, ça doit et ça peut changer, il suffit qu’à un moment donné, il y ait une volonté politique.


Attendu que l’Afrique est un champ ouvert pour un certain nombre d’ambitions, de projets commerciaux qui attisent la convoitise de certaines puissances, la Chine mais pas seulement, la France n’est-elle pas en train de perdre son influence dans une partie de l’Afrique où elle avait traditionnellement un certain poids ?
Nicolas Sarkozy et Francois Fillon au siege de l UMP a Paris le 2 decembre 2014 exact1024x768 lLa France a déjà perdu la place qu’elle pouvait avoir à une certaine époque jusqu’à il y a peut-être une vingtaine d’années. Seulement aujourd’hui, on s’en est rendu compte, c’est l’émergence de la Chine dans le paysage africain suivi d’ailleurs par un certain nombre de pays dits émergents, comme l’Inde, le Brésil, la Turquie et, dans une certaine mesure, certains pays africains du Nord comme le Maroc, ont pris cette place et tout ça en très peu d’années. Le processus s’est accéléré dans la première décennie des années 2000. Lorsqu’on voit la progression de la Chine qui a multiplié par cent sa présence en quelques années. C’est totalement impressionnant et l’on voit que c’était un plan qui a été pensé et mis en œuvre. C’est un fait avéré si bien que c’est tout à fait inutile de s’en affliger. Si notre place relative a diminué, notre place réelle, sur le plan économique, est encore très forte. Beaucoup d’entreprises françaises de toutes tailles dans une toile de fond à la fois de francophonie, de présence culturelle, même dans les pays non-francophones, de présence sécuritaire assez unique, présence diplomatique, tout ça fait que notre présence effective reste importante. À quelque chose malheur est bon, si on fait le bilan de ces années folles que j’ai connues quand j’étais à la coopération, la montée en puissance de la Chine, beaucoup d’Africains, tout en jouant la carte chinoise, (qui est souvent intéressante, ce sont souvent des dons), font la part des choses, en voient l’aspect positif. Au reste, je pense que les Chinois sont là pour longtemps et qu’il faut au fil des années « positiver » cette présence ; ce n’est pas un mal, mais on en voit aussi les limites ; les Chinois ont commis des erreurs ou en tout cas ont eu un comportement qui n’a pas facilité l’approfondissement de la relation humaine, par exemple faire venir des travailleurs dans les chantiers par dizaines de milliers et dans les conditions que l’on connaît ou faire preuve parfois d’une vision plus politique que pragmatique. Il y a dans la manière dont la puissance chinoise s’est installée en Afrique des aspects que les Africains ont observés et aujourd’hui ces Africains font la part des choses et on voit du coup ce qui pouvait y avoir de valable, de qualitatif, de respectueux avec nos défauts qu’on a pu initier, je parle notamment en termes d’infrastructures et en matière économique, mais ça vaut pour le reste au demeurant.
Aujourd’hui, le regard a un peu changé, la Chine du reste aussi s’adapte, y compris à la francophonie. Il faut aller à Pékin un jour de sommet Chine-Afrique pour voir dans les rues de Pékin des affiches en français qui étonnent beaucoup. Tout le monde s’adapte et c’est très bien qu’il en soit ainsi. Mon propos n’est pas une charge contre la Chine, mais en même temps on voit que par rapport à ces pays émergents, nous avons une carte à jouer. Nous sommes toujours là, le regard sur nous a évolué dans une certaine mesure, il est à la fois moins négatif et moins en attente (au sens de : qu’est-ce que vous faites pour nous ?). On a tendance à se situer davantage dans un esprit de partenariat en se posant la question : « Qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? » et cette logique de partenariat présente pour l’Etat français, pour les entreprises, pour d’autres entités, y compris la coopération décentralisée entre les villes, les régions une opportunité avec les moyens et les limites qui sont les nôtres, et pas seulement en Afrique francophone. Je crois que les esprits chez nous et notamment en France mais aussi dans d’autres pays européens, sont en train d’évoluer. On présente dans le rapport « L’Afrique est notre avenir » quelques propositions pour approfondir cette relation dans un monde qui a changé et qui restent d’actualité sachant que nous réalisons bien que nous serons un partenaire parmi d’autres ; nous ne sommes plus dans une relation postindépendance très marquée par le passé, mais dans une nouvelle démarche avec de nouvelles générations et des gens qui n’ont pas connu la période antérieure, qui n’en portent pas le poids, et c’est une chance.


Une question touchant la langue française. J’ai lu dans votre rapport que vous en constatez le recul relatif
Cette question est, à mes yeux, secondaire ; elle a pris aujourd’hui une autre nature, moi, je défends aujourd’hui une théorie que je n’ai pas évoquée au colloque mais que j’évoque devant vous et que j’ai eu l’occasion d’approfondir lorsque j’étais secrétaire d’Etat à la justice étonnamment. C’est la notion de « droit continental » ; c’est assez dire que j’envisageais la question sous l’angle du droit. À l’époque nombre de gens faisaient le constat, et pas seulement en France, que la « Common Law », le droit anglo-saxon, - le droit, je le rappelle au passage, structure tout, la relation humaine, droit familial, pénal, économique, droit international etc. - ; le droit anglo-saxon domine tout, est-ce que la « planète-terre » a intérêt à avoir un système à ce point unique, unilatéral. Je réponds : « non ». On a besoin dans le monde uni d’une diversité et d’ailleurs quand on discute de bonne foi avec les Anglo-Saxons, on peut admettre, - je suis juriste de formation-, que la « Common Law » a certaines qualités, une certaine simplicité, une certaine souplesse et que le droit écrit a aussi des qualités en termes de sécurité, de fiabilité. Et au fond le fait qu’il y ait deux systèmes de pensée est une bonne chose. Et à partir de là, si vous transposez ça au domaine juridique mais aussi au domaine linguistique, vous avez en Afrique la francophonie, mais il y a aussi le monde lusophone, le monde hispanophone vous avez une présence du monde arabe avec sa langue, et si on élargit que ce soit le monde russophone, le monde chinois même, et dans le droit écrit, vous avez les Allemands qui sont aussi du côté des Français, nous avons la même histoire du droit, etc., au fond, il y a une diversité et on a toujours intérêt dans la relation, si on pense au devenir de l’Afrique, à préserver cette diversité et c’est le fruit de l’histoire, de la colonisation, il y a aujourd’hui cette diversité et la francophonie est un élément majeur de cette diversité ; il y a aussi une Afrique anglophone qui est l’autre élément majeur ; cette diversité il faut la préserver, mais là vous voyez que l’on n’est pas d’abord dans une question linguistique, mais on est d’abord dans une question presque de vision du monde et c’est l’intérêt de tous y compris des Anglo-Saxons qu’il y ait cette diversité.
C’est ce que j’avais un peu initié quand j’étais modestement secrétaire d’Etat à la Francophonie, il y a une attente de France comme il y a une attente de Chine ou d’autres pays, mais l’attente de France, elle est très largement culturelle au sens large, vision du monde, vision de la relation, vision de l’histoire, et cette attente-là, elle existe dans le monde anglophone, je suis allé soutenir des démarches de francophonie dans des pays anglophones ; il y a une francophonie vivante en Ethiopie y compris au niveau de l’élite politique du pays, il y a une francophonie non pas dominante, certes, mais vivante dans les pays d’Afrique du Sud et il y a parfois une francophonie vivante, un peu fatiguée certes, dans les pays traditionnellement francophones ; elle est à revoir, elle est à décrisper ; les vieux réseaux de la francophonie dans le monde (Québec) et pas seulement en Afrique à mon avis sont un peu dépassés par le monde qui vient ; mais l’idée de francophonie outre la communauté de langue, c’est une dimension culturelle géopolitique et de vision du monde qui est non seulement l’intérêt de la France mais aussi des pays concernés et qui en ont de plus en plus en conscience et ça crée au niveau des militaires, des intellectuels, universitaires, des chercheurs, des techniciens des liens. Parler la même langue, ça crée une complicité et ça ce n’est pas contre les autres, c’est un atout, et ça serait dommage de le perdre.

 

Dans votre rapport, vous indiquez que vous proposiez un certain nombre de mesures pour une politique africaine rénovée, en gros tenir un autre discours sur l’Afrique.
Un autre récit. Sur le plan de l’histoire, je pense qu’on a su dire ce qu’il fallait dire, sur les méfaits de la colonisation, sur l’esclavage, sur tous ces thèmes. Là-dessus les gestes et les mots ayant été dits, par les présidents successifs et autres édiles, le reste appartient aux historiens. Je pense, par contre, que cette histoire doit être enseignée, ne doit pas être occultée. Mais maintenant il y a le récit de la période récente, il s’est quand même passé des choses. Il y a le récit de ce qu’on peut faire ensemble avec le monde qui vient avec les générations qui n’ont pas à porter le poids de l’histoire, même si on doit connaître son histoire, ses racines, avec ce que ça peut avoir de glorieux, d’exaltant mais aussi de terriblement condamnable. On doit néanmoins être capable d’appréhender l’avenir parce que souvent on entend aussi en Afrique un discours qui est constamment tourné vers la culpabilisation de l’autre, - parfois c’est bien pratique, « tout ce qui arrive, c’est de votre faute » -, il ne s’agit pas de passer d’un extrême à l’autre, car on ne fait pas du passé table rase. Je disais souvent lorsque j’allais en Afrique, au Sénégal, fêter les 150 ans des tirailleurs dits Sénégalais, invité par Abdoulaye Wade4, nous avons cette histoire en partage avec ce que ça a pu avoir de cruel, de tragique, de condamnable et aussi, par moments, de formidable. On est donc liés par l’histoire, on ne doit pas l’oublier mais pour l’heure, forts de cette histoire et du regard croisé que nous portons sur ce passé, il faut regarder l’avenir ensemble.


Parlons si vous le voulez bien de l’actualité. La victoire de François Fillon aux primaires de la droite, - après tout il a des chances d’être le prochain président de la République -, change-t-elle quelque chose aux rapports avec le Maghreb et en particulier avec l’Algérie, qui en est un « poids lourd » ?
Pendant trois ans et demi, j’ai été ministre de Sarkozy dans un gouvernement dont le chef était François Fillon. Je précise que pendant les primaires, j’ai accordé mon soutien à Alain Juppé, mais que j’ai les meilleures relations avec Fillon. J’ai beaucoup d’estime pour Fillon et j’ai le souvenir d’un homme plutôt équilibré dans ses jugements. Aujourd’hui, on tente de caricaturer un peu son image, de le camper en homme de la réaction. Il a certes des convictions religieuses, ça ne me choque pas, moi également j’en aies. Quoi qu’il en soit, je ne reconnais pas l’homme dans la caricature que l’on en fait. Mais François Fillon est très respectueux - et il l’a été lorsqu’il était aux affaires - des règles de la laïcité. Il s’inscrit dans une droitisation de la société, ça c’est sûr, mais pour moi qui viens du PS, il faut savoir qu’on a eu quelques occasions manquées dans les derniers temps de la gauche. J’ai fait partie de ceux qui ont tenté de rénover le Parti socialiste sans y parvenir. C’est dans ce cadre-là que j’ai accepté la politique d’ouverture de N. Sarkozy, qui a suscité beaucoup d’espérance en France. Certes Sarkozy a déçu, mais il ne faut jamais oublier le contexte dans lequel on est au moment où on prend une décision. Il y a, disais-je, une droitisation de la société mais la décision n’appartient pas qu’à la droite, elle appartient à la classe politique française, cette élection je la vois un peu comme une élection , non pas tant de la « dernière chance » - il y en a toujours une après -, mais au moins de la dernière chance par rapport au risque populiste majeur, je dis populiste dans ma pensée signifie risque de droite extrême, plus précisément le risque de l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen. Si Fillon parvient à réformer dans le respect de la cohésion nationale et sociale, le danger Le Pen s’éloignera ; s’il n’y parvient pas, on sait ce qui risque d’arriver. C’est donc un enjeu important. Pour ma part je vais soutenir Fillon notamment dans les relations internationales. Qu’il prenne davantage en compte le poids de la puissance russe ne me gêne pas, après une chose est d’être candidat, autre chose est d’être chef de l’Etat ; une fois investi chef d’Etat, on fait la part des choses. Il l’a dit du reste qu’il ne remettrait pas en cause les alliances, mais qu’il y ait une politique russe, non pas laxiste, mais un peu plus ferme, pourquoi pas ? Certes l’Algérie est un grand pays de l’Afrique du Nord, mais n’oublions pas que les pays du Maghreb sont dans des situations différentes. Aujourd’hui, pour vous parler franchement, le principal problème à la relation avec l’Algérie, c’est le devenir de l’Algérie elle-même. C’est l’interrogation que tout le monde peut avoir de part et d’autre de la Méditerranée, sur l’après Bouteflika et je ne porte pas un jugement de valeur en disant cela. On voit bien dans quel contexte il était l’homme du juste milieu, de l’équilibre à la fois par rapport à l’histoire récente et la tragédie traversée par l’Algérie et toutes les tensions, mais nous avons le sentiment d’une certaine forme de glaciation de la société algérienne, de ses perspectives de développement et donc cela rend la relation, dont je considère qu’elle est très importante, à tous les sens du terme, ça la rend compliquée. L’évolution de cette relation c’est d’abord la question du devenir de l’Algérie avant la question de la sensibilité personnelle de tel ou tel dirigeant pour peu qu’il reste dans un certain arc de vision du monde qui donne toute sa place au pourtour méditerranéen. Je pense qu’un homme comme Fillon, qui était Premier ministre lorsque Sarkozy a lancé cette initiative à la fois excellente mais ratée de projet méditerranéen, un tel homme n’est pas indifférent au devenir de la relation, humaine, économique, sécuritaire, puisque l’Algérie est un partenaire sécuritaire très crédible, mais c’est une affaire qui ne dépendra pas en premier lieu du regard français. Pour répondre clairement à votre question, je ne suis pas inquiet du regard porté par Fillon et si on élargit le propos à la problématique de l’islam, qui est un autre sujet, je ne vois pas en Fillon un homme de la crispation, de la fermeture ou du déni de réalité. Je pense que la France doit assumer son identité dans sa diversité, à la fois républicaine, laïque et tout ce qu’on a pu porter d’universel, mais aussi plus profonde qui est l’histoire de France et là c’est plus une querelle franco-française. Je suis là sur la même ligne que J.-P. Chevènement pour qui j’ai de l’estime et de l’admiration. Le thème de l’islam m’intéresse beaucoup et j’ai été confronté, pendant plus de vingt ans en tant que maire de Mulhouse, à ces questions et je pense qu’on a devant nous, en France, un enjeu d’« islam de France », d’« islam en France » qui naturellement n’est pas sans lien avec le devenir de l’islam dans le monde et qui est un sujet assez largement distinct du thème du terrorisme. C’est un sujet sui generis et je détesterais qu’on fît l’amalgame sur ce point, parce que cela ne nous permettrait pas de progresser. Aussi pour m’en tenir à l’islam, il est une réalité durable. Chaque religion du Livre a en elle-même des facteurs de paix de respect, mais aussi des facteurs de crispation, de confrontation, il ne suffit pas de dire que l’islam est une religion de paix, c’est un peu court comme réponse. Il y a la question de l’adaptation de la religion et de ses pratiques au monde ; cette question est réelle. Je ne vois pourquoi ce qui est vrai pour certains religions, le judaïsme avec Napoléon, (il y eut des changements, à la fois une reconnaissance et l’acceptation du changement), ne serait pas vrai pour l’islam, évidement on n’est plus sous Napoléon, mais dans le monde d’aujourd’hui. Ce sujet est devant nous, c’est une question posée aux musulmans et c’est le problème des Etats. Je pense que cela n’est pas facile, qu’on n’est pas sorti de l’auberge, que le pire n’est pas certain, mais qu’on peut trouver un mode de vivre un islam de France. Derrière, il y a le danger salafiste au sens large, une certaine vision de l’islam dit salafiste, dit « frère musulman », l’analyse qu’ils font du Coran et des différentes étapes de l’islamisation d’une société n’est pas acceptable. Moi, je ne veux pas de cette France-là et je pense qu’une majorité de Français et certainement un nombre important de musulmans, même s’il y a de ce côté un travail important de réflexion à faire, réflexion complexe assurément d’autant qu’il y a là aussi une dimension non pas de communautarisme, mais de communauté. Mais il y a une certaine forme d’islamisation dont nous ne voudrons jamais et que nous n’accepterons jamais. Et il y a à ce sujet une prise de conscience générale, à partir du moment où on se retrouve sur cette prise de conscience et sur une manière de progresser ensemble pour arriver à ce qu’il y ait à la fois la république, les religions et l’islam etc. Et derrière évidemment la relation à d’autres pays, on peut arriver à une situation paisible non pas angélique, mais respectueuse et en même temps avec un certain nombre de principes qu’on partage mais ça ne se fera pas tout seul, il y a tout un travail à faire car il y a du déni de réalités chez les musulmans français et chez les autres il y a une capacité d’amalgame qui n’est pas saine ; chacun doit faire sa part du travail.


Est-ce que cela n’est pas une question d’hommes, de représentation ; les musulmans en France se plaignent de ne pas être dignement représentés ?
C’est là qu’il peut y avoir un partenariat entre des courants, des aspirations, des prises de responsabilités qui émanent du monde musulman en termes de théologie, en termes d’exégèse, mais aussi de pratiques, d’organisation, de cultes, etc., sur tous ces sujets, les personnes qui s’engageront doivent avoir un partenaire au niveau de l’Etat, des collectivités pour cheminer ensemble, pour trouver la bonne formule, le bon équilibre. Ça ne fera pas plaisir à ceux qui pensent que de toute façon c’était mieux avant et le simple fait d’édifier une mosquée est une anomalie et ça ne fera pas plaisir à ceux qui pensent qu’il n’y a aucun compromis à passer que c’est une question de temps et qu’à la fin la France sera sous la loi de l’islam, ce que les autres religions ne disent même plus ! Les autres religions ont théorisé la diversité. Le respect de l’autre, l’idée qu’on n’a pas forcément vocation à convertir le monde, qu’on peut même renforcer sa foi au contact de l’autre. Des considérations magnifiques développées par Charles de Foucauld dans le désert algérien. Voilà entre autres choses un homme et des idées que nous avons en partage !

1 Mes vifs remerciements à Elisabeth Martinaggi pour avoir réuni les conditions optimales au déroulement de l’entretien.

2 Gérard Larcher, ancien ministre, actuel président du Sénat français.
3 Jean Ping, ancien ministre gabonais, candidat malheureux à l’élection présidentielle gabonaise de 2016.
4 Homme politique sénégalais, ancien président du Sénégal (2000-12)

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