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jeudi, 08 mars 2018 06:00

Portrait/Entretien / Jacqueline Tidafi : 35 ans au service de l’enfance privée de famille

Écrit par Djamila Seddiki
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Jacqueline, Jackie pour les intimes, peut passer des heures à vous raconter l’histoire de ces enfants reçus dans la pouponnière, aux regards vides, chétifs, traumatisés par l’abandon de la mère biologique, dont le séjour au sein de la pouponnière a été salvateur.

Des enfants (plus de 4 000) que l’Association algérienne enfance et familles d’accueil bénévoles (AAEFAB), dont elle était conseillère pédagogique aux côtés de son défunt époux, Témi Tidafi, président de l’association, a pu sauver en leur redonnant goût à la vie et en les sortant de leur mutisme, avant de les placer dans des familles d’accueil pour commencer une nouvelle vie. Elle se souviendra, toute sa vie, de ces visages radieux de milliers de familles sans enfants qui sont reparties heureuses avec un enfant dans les bras, envisageant un avenir meilleur pour les deux.
Jacqueline Tidafi a passé 35 années de sa vie au service de l’enfance, une expérience très riche menée aux côtés de son époux Temi Tidafi et de leurs deux enfants, au service des enfants privés de famille auxquels l’AAEFAB a donné un foyer. Au cours de sa longue expérience, elle a mis en place deux pouponnières dédiées aux nourrissons en instance d’abandon au niveau des maternités des hôpitaux. Celles de Hadjout, connue sous le nom de Djenane El Kheir (le jardin des bienfaits), et de Palm Beach, El Amel (l’espoir), ont permis à plus de 4 000 enfants de bénéficier d’une prise en charge psychoaffective et matérielle avant d’être confiés à des parents kafils.


Reporters : Trente-cinq ans après, peut-on dire que vous disposez d’une bonne expérience en matière de prise en charge d’enfants privés de famille ? Mais avant d’en parler, dites-nous quelques mots sur votre parcours professionnel et comment vous êtes arrivée à ce beau projet de créer une association dédiée aux pupilles de la nation ?
Jacqueline Tidafi : J’ai exercé comme infirmière-anesthésiste pendant quelques années dans un service de chirurgie infantile à l’hôpital de Bretonneau, à Paris. Ensuite j’ai vu ma carrière professionnelle changer suite à la découverte de la méthode de prise en charge du nourrisson selon Emmi Pikler, dont j’allais m’inspirer pour mettre en place ce projet de création de pouponnières. Mon désir était de m’occuper d’enfants « autrement qu’endormis ». J’ai donc suivi le cours de puéricultrice du boulevard Brune à Paris, interrompu à mi-parcours pour des raisons familiales. Quelques années plus tard, j’ai repris et poursuivi la formation jusqu’à l’obtention du diplôme de l’Ecole de puéricultrice de Poissy, où l’état d’esprit, plus psycho-social que médical, était plus à ma convenance. En Algérie, j’ai exercé, également, dans une crèche privée destinée aux enfants des enseignants universitaires d’une capacité de 42 enfants, des nouveau-nés jusqu’à trois ans.
À cette époque, j’ai eu l’opportunité, au niveau du département PMI (Protection maternelle et infantile) du ministère de la Protection sociale, de prendre connaissance de documents écrits et audiovisuels offerts par le docteur Emmi Pikler lors de son passage à Alger, en 1972, ce qui m’a comblée de joie. Ce fut pour moi une véritable révélation de cette méthode, dont j’avais pris connaissance dans le livre « Loczy ou le maternage insolite » de Geneviève Appel et Myriam David. Un sentiment de bonheur de pouvoir apporter une aide efficace aux enfants conforté par le rapport de mission de Tidafi Temi, présenté aux membres de l’AAEFAB à son retour d’un séjour à la pouponnière de Loczy, de Budapest, et d’une visite guidée par le Dr Judith Falk. L’approche de l’association s’inspire de la méthode Loczy pour la prise en charge des nourrissons en pouponnières.
Depuis cette date, tout a été mis en œuvre pour mettre en place cette méthode, et à commencer par la formation du personnel en partenariat avec les professionnelles du CEMEA de Montpellier et du Foyer d’Avignon, notamment Françoise Grégoire, Marie Claude Augeard et leurs équipes. Tout s’est progressivement mis en place pour la première pouponnière, à savoir celle de Hadjout, puis, la préparation de l’ouverture de la seconde, El Amal, à l’est d’Alger.
Malheureusement, ce cours a été interrompu avec le départ inopiné, en 1993, des deux responsables religieuses (sœurs Lucie et Cordula, de la pouponnière, qui travaillaient en collaboration avec la pédiatre Atif) en raison de la situation sécuritaire qui prévalait à ce moment-là et des menaces reçues. Suite à cela, les échanges avec le Foyer d’Avignon se sont arrêtés et l’instabilité du personnel féminin d’encadrement a eu raison de la motivation et du dynamisme qui y régnait.

Ce n’était pas prudent de continuer à travailler dans une institution qui, aux yeux des terroristes, était haram du fait que les enfants pris en charge sont nés hors mariage. Que s’est-il passé à ce moment-là, vous avez fermé les pouponnières ?
Non, c’est à cette période que je suis revenue m’occuper de la pouponnière. Il faut rappeler qu’en 1996, la situation des pouponnières était au bord de la rupture avec le départ, en juin et juillet, de la directrice de la pouponnière El Amel d’Alger, ainsi que celui de la directrice de Hadjout. On a fermé provisoirement la pouponnière de Palm Beach, le temps que je m’installe puisqu’il m’a été proposé par l’AAEFAB d’assurer provisoirement et bénévolement la direction, en attendant le recrutement d’une nouvelle responsable.
J’ai trouvé un climat difficile à Hadjout, les berceuses et les bébés avaient perdu tous leurs repères, d’autant que nous avons dû regrouper les nourrissons des deux pouponnières pour des raisons de sécurité. Nous étions protégés par des Patriotes qui veillaient nuit et jour à la sécurité des lieux et du personnel confiné à l’intérieur.
Notre premier souci était de rétablir la confiance au niveau des berceuses, confiance en l’avenir de notre action et en leurs capacités professionnelles et de la protection de l’Etat.
Ceci explique que tout le personnel est resté fidèle au poste malgré le contexte et les menaces quotidiennes des groupes islamistes, indifférents au sort des enfants sans parents. Notre second atout était que je disposais d’une bonne méthode avec des concepts connus, maîtrisés, éprouvés et rassurants, enseignés par Emmi Pickler auxquels j’avais adhéré depuis longtemps. Forte de cette expérience axée sur le travail au niveau des carences affectives, qui ne sont pas fatales en institution, contrairement aux idées reçues, je me suis lancée dans ma mission de redonner le sourire aux enfants.
Mais comment « réparer » des enfants déjà marqués par la vie et en souffrance, compte tenu de mon vocabulaire restreint en arabe ? Et comment travailler avec des berceuses en majorité arabophones et face à des concepts incontournables tels qu’autonomie, interaction, développement psychomoteur, communication, relations affectives privilégiées à mettre en œuvre ?
Si j’ai bien compris, votre force et votre conviction ont été plus fortes que tous les obstacles que vous citez, d’autant que vous croyiez beaucoup en la méthode dite de Loczy…
La méthode de Loczy est composée d’une multitude de détails, à première vue anodins, mais qui peuvent se révéler très intéressants et efficaces pour sortir un bébé de son isolement et lui redonner goût à la vie malgré la séparation d’avec la mère.
Donc je me suis astreinte à donner la priorité à l’acquisition d’une bonne technique de soins appropriée et à apprendre aux berceuses à changer leur regard sur le nourrisson, qui doit être appréhendés comme une personne qui comprend tout et apprend de nouveaux réflexes. Autrement dit, j’ai transmis ce que je savais faire et pris en charge tous les soins de puériculture du bébé à côté de sa berceuse, à qui j’ai, au fur et à mesure, délégué la responsabilité. J’étais en quelque sorte la berceuse des berceuses.

Quels ont été les résultats concrets ?
Croyez-moi, les enfants ont beaucoup apprécié d’être traités avec respect et humanité et ils l’ont montré de façon spectaculaire et, aussitôt, l’ambiance s’est détendue et une dynamique de travail stimulante s’est installée, au point de transformer ce qui semblait être une corvée en plaisir, comme sortir les bébés à l’air libre par exemple. Les berceuses ont montré tant d’intérêt à apprendre que tout devenait possible. Elles ont consenti des efforts incroyables, écouté attentivement, pris des notes, à ne plus rejeter la faute sur l’autre, tenir à jour des carnets d’observation et de consignes du « jardin secret » du bébé. Un geste très utile, puisque les informations serviront plus tard aux familles adoptives (voir encadré).
La méthode transmise ne néglige aucun détail, comme la façon d’administrer un médicament, de présenter le bébé malade au médecin, de décrire les symptômes, moduler les régimes alimentaires sans oublier de dialoguer et de parler avec le nourrisson. Il faut, aussi, le valoriser en prenant soin de ses tenues vestimentaires et de son environnement, à savoir des tapis de jeux, des jouets adaptés à l’âge. Les berceuses sont, également, impliquées dans le choix de la famille adoptive, puisqu’elles ont veillé au bon déroulement de la période de familiarisation avec les futurs parents. Des techniques et des petits gestes qui ont largement fait leurs preuves.

Mais que devient cette formation puisque l’école El Amal est depuis fermée ?

Malheureusement, elle est perdue. Et les berceuses qui s’occupent des enfants de la pouponnière de Hadjout ne bénéficient plus ni de formation ni des conseils avisés de la conseillère pédagogique. L’école créée en 2000 a été fermée en 2009 et, depuis, plus rien… on tâtonne.
Mes quatre années passées à la tête de la pouponnière ont été riches d’enseignements et mes connaissances pédagogiques se sont enrichies. J’ai appris l’importance de l’attachement du bébé à sa berceuse en prévision d’une meilleure relation et d’une adaptation plus facile dans sa famille adoptive. J’ai pu vérifier la nécessité d’impliquer la berceuse dans le choix de la famille car elles connaissent le profil du bébé et les besoins des parents en quête d’adoption. Elles leur transmettent des détails sur le bébé, ce qui permet à celui-ci de ne pas se sentir de nouveau rejeté et à celle-ci de faire le deuil de son départ. La pouponnière a le devoir et la responsabilité d’assurer l’épanouissement de l’enfant qui lui est confié et de préserver l’équilibre de l’adulte de demain.
La conclusion à laquelle je suis parvenue est que le savoir s’acquiert sur le terrain aussi bien qu’à l’école, que la stabilité de l’équipe et du personnel est essentielle pour fixer les habitudes et capitaliser les savoirs et que la formation continue est une exigence pour tous.

Ce qui n’est, hélas, plus le cas depuis le départ de Temi Tidafi ?

Effectivement, son départ a été préjudiciable au bon fonctionnement de cette association…
Notre interlocutrice, qui a eu du mal à accepter cet entretien en raison de sa modestie et de son affabilité, considérant qu’elle n’a fait que son devoir envers ces enfants privés de familles, a préféré clore cette discussion par cette belle phrase de Bernard Martino, auteur du très beau livre « Les enfants de la colline des roses : Loczy une maison pour grandir » : « A l’issue de ce 20e siècle étrange, qui nous aura tout appris de manière scientifique à détruire l’individu, rares sont les endroits où, comme à Loczy, l’on sache scientifiquement l’aider à se construire. » 

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